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Ce blog est consacré à la philosophie et, plus précisément, à un site, proposant des études portant sur des questionnements, des livres ou du cinéma : "Metamonde". Je suis enseignant et souhaite ainsi partager ma passion pour l'activité philosophique.    Axel Fourdrinier 

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Jeudi 8 mai 2008
Nourrir artistiquement les masses semble impliquer de produire de la création calibrée construite selon les principes des grandes formes : de jolis dessins, des films ternaires (irruption du problème, lutte du héros/martyr christianisé, résolution avec victoire de ce héros qui dépasse les limites imposées par l’adversité), des livres voyeuristes, des musiques structurées selon les modalités du refrain/couplet. La création musicale, si elle a considérablement évolué au vingtième siècle avec l’apparition de technologies susceptibles de produire de nouveaux sons, a énormément surfé pour le grand public sur la vague classique, c’est-à-dire la structure reconnaissable, celle de la chronologie, de l’agencement chromatique qui permet à l’oreille peu habituée de se repérer et qui prive celle-ci d’une autonomie qui pourrait la conduire à découvrir de nouveaux agencements musicaux, ceux de l’originalité de la musique contemporaine. Dans son essai intitulé De Schönberg à Cage, essai sur la notion d’espace dans la musique contemporaine, le musicologue Francis Bayer remarque que : « La notion d’espace est si manifeste qu’il est presque devenu banal aujourd’hui d’affirmer que l’histoire de la musique contemporaine est l’histoire de la conquête de l’espace. » Mais les musiques dites de l’espace (et non de la chronologie telle qu’on la saisit dans toutes les radios et dans la musique rock, pop, jazz ou rap à la suite de la musique classique) ne visent pas à révéler notre rapport à l’espace qui nous apparaît par la sensibilité. Il s’agit plutôt d’appréhender des qualités spatiales dont nous n’avons pas conscience au quotidien par l’agencement d’un espace sonore (au lieu d’une chronologie musicale). La musique dite contemporaine, les productions electro comme l’atmosphérique ou l’ambient, sont des musiques qui créent une nouvelle structure musicale restituant des qualités spatiales, des sensations qui, en nous envahissant (c’est bien le mot propre au caractère territorial de ces musiques), ne nous racontent plus des histoires mais dessinent pour notre un corps un nouveau rapport à l’étendue. L’espace décrit par les musiques de Xenakis ou Ligeti constituent des champs sonores qui ne racontent rien, qui refusent la narration et, surtout, qui renoncent à la structuration causale qui nous faisait prévoir chaque note en avance, chaque incidence dans le texte et la chanson. Nous découvrons un nouveau territoire que notre intelligence ne peut plus appréhender car il n’y a ni symétrie, ni causalité, ni forme. C’est un espace où se déploie une multiplicité de sensations, un espace hétérogène qui dessine des vagues dans un champ semblant chaotique mais supposant pourtant une maîtrise de l’artiste. L’auditeur perd donc tout contrôle sur son écoute. Il ne lui reste que deux choix : décrocher ou s’immerger, rester étranger ou plonger dans l’espace sonore. La plongée est l’ouverture de l’esprit à une atmosphère, l’occasion d’une déchirure qui devient bientôt symbiose pour proposer au corps d’entendre avec la surface de la pigmentation, la respiration de la peau, la tension nerveuse et musculaire. Il ne s’agit plus d’écouter une mélodie mais de pénétrer un espace sonore qui n’est plus à distance car celui-ci viole toute la viande de notre corps alors qu’il la traverse. L’intelligence s’y est désengagée lorsque, pour apprécier la qualité de cette musique de la profondeur et des entrailles, elle a du abandonner ses habitudes perceptives pour apprendre à éprouver ces sons avec la chair.

Un exemple de musique de l'espace :
Raison d'être

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Mercredi 30 avril 2008
« Longue vie à la Nouvelle Chair », ce credo lancé dans Vidéodrome en 1983, Cronenberg l’a décliné de bien des manières dans l’ensemble de sa filmographie. Le problème de l’homme contemporain est pour lui la question de l’alliance entre l’homme et la machine, entre la chair et le métal. Si certains de ses films explorent cette notion de façon sanglante, le prix spécial du jury du festival de Cannes en 1996, Crash, montre peu, suggère et dégage une atmosphère de façon à faire éprouver ce que Vidéodrome faisait comprendre en montrant. Plus subtil, véritable avatar de la philosophie propre à l’univers de Cronenberg, Crash est d'abord un roman qui plaît au réalisateur parce qu’il se situe dans son mouvement de pensée. L'adaptation en film raconte l’histoire d’un homme qui, à la suite d’un accident, devient obsédé par les sensations produites par l’agencement chaotique du métal. L’obsession, de nature sexuelle, le conduit à rechercher l’accouplement dans des situations où la tension de la chair recoupe la tension de l’acier, le paroxysme consistant ainsi à s’unir au corps de l’autre à l’issue d’un accident, alors que la chaleur du métal devenu malléable s’insinue dans les pores de la chair. Si le personnage est obsédé par le risque et joue avec la mort dans des courses poursuites, ce n’est en aucune façon le frôlement avec la mort qu’il recherche explicitement. Il n’y a pas dans Crash une nouvelle articulation d’Eros et de Thanatos, mais une recherche sur le devenir de l’homme comme chose faite de viande et mêlée au métal des machines. La destruction de la chair est semblable à celle du bolide, car celui-ci se déforme dans la percussion issue de la rencontre avec un autre corps de métal au terme d’une accélération. Le chair fait de même, elle se meut lorsque chauffée, lorsqu’elle est apte à la déformation, lorsque l’accélération de ses particules produit l’enroulement sur soi, le renoncement à la forme classique imposée par la rigueur de mise dans le quotidien. Se tatouer, se scarifier, risquer sa vie, se blesser, s’accoupler, autant de tendances pour délier le corps de son agencement strict. Mais aucune ne suffit à James Ballard. Il lui faut plus, il veut le crash de son bolide comme de sa chair pour obtenir libération, pour rouvrir toutes les connexions rouillées de son être passé. Devenir autre, devenir chair, réaliser la nouvelle chair, tout cela suppose de rompre le ronron quotidien, y compris (et surtout) celui de la sexualité. Accélérer, le plus possible, foncer aveuglément, et au bout, le crash, terrible, paroxysme de violence qui déchaîne les particules de métal et de chair au point que les deux se mêlent alors que la viande de la cuisse s’est unie à la tôle de l’engin. Les particules deviennent un agencement original, l’organisation moléculaire du corps devient une nouvelle machinerie qui se déploie parce que chauffée selon un plan molaire. James Ballard n’est pas le prophète de la Nouvelle Chair comme l’était le héros de Vidéodrome, il en est l’avatar. Homme de tous les jours, il arpente l’"underground" des cités à la recherche de la plus pure des tensions, celle où son corps connaîtra l’ouverture pour cesser de se refermer sur lui-même malgré les exigences sociales et conservatrices. La Nouvelle Chair est un nouvel espace de jouissance, la production d’une aire de tensions dans laquelle l’orgasme ne résulte plus de l’excitation des zones érogènes de l’homme-animal. C’est tout le corps qui devient zone érogène, parcouru par l’intensité du choc. Si la nouvelle chair est là, en nous, latente, le Crash révèle à James sa présence et l’opportunité la plus intense de la saisir. C’est le spectre de la mort qui révèle sa présence, car le corps doit éprouver la possibilité de sa destruction pour se comprendre comme totalité, et non comme construction organisée de zones érogènes, de foyers d’excitations nerveuses. Lançant la voiture par-dessus le parapet, James transmettra sa sapience à Catherine dans une authentique initiation qui arrachera une larme à celle-ci. Lacérée mais vivante, elle unit alors son corps à celui de James alors que celui-ci lui murmure « maybe next time », en référence à ce qu’ils auraient pu connaître : la destruction du corps et de leur Nouvelle Chair.
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Samedi 19 avril 2008
En tant que production artistique, le manga abrite parfois des œuvres majeures. Difficile de dresser une liste des chef-d’œuvres qui ont marqué la courte histoire du manga, mais parmi ceux-ci il y a à coup sûr Homunculus, écrit et dessiné par Hidéo Yamamoto. C’est le contenu, en révélant un indicible du quotidien qui ancre une perspective métaphysique sur notre époque. Car les critiques qui le décrivent comme un manga psychologique se trompent, en ne voyant pas ce qui se cache de l’autre côté, en ne sachant pas lire le négatif des images. Que raconte Homunculus ? L’histoire d’un homme qui, pour des raisons qui importent peu, a quitté son quotidien. Fauché, il risque de sombrer parmi les délaissés et pourtant s’y refuse. Il vit donc dans sa voiture, entre un hôtel de luxe et les tentes des sans-abris. Lorsqu’il le peut, il roule, à tout va, sans but. Si la société ne saurait lui laisser d’alternative, l’irrémédiable ne se produit pas lorsqu’un jeune chercheur vient lui proposer une trépanation contre une grosse somme afin de prouver que celle-ci n’ouvre pas de possibilités extrasensorielles. Et effectivement, troué sur le front, Nakoshi n’est ni télépathe et perçoit encore moins des fantômes. Ce n’est pas le fantastique qui surgit bientôt, mais l’illusion. Ses premières perceptions semblent des déformations : il voit un homme à tête de poisson, une femmes sans coup, un garçon sans relief, une fille arbuste. Que s’est-il passé ? Ni hallucinations, ni réalité. Nakushi perçoit le devenir de chaque individu qui en possède un, et c’est pourquoi tous ne lui apparaissent pas déformés. Chaque individu perçu de la sorte est une anomalie. La différence avec l’anormal réside dans le fait que l’anormal est un monstre qui transgresse ou contrarie la règle. L’anomalie, en revanche, n’est pas de rapport à l’ordre, elle est une tension, un signe d’échappement, un phénomène de bordure. Le yakuza que Nakoshi perçoit comme un gamin abrité dans un robot est un devenir-enfant tant qu’il n’a pas réussi à résoudre son angoisse d’antan. De même le clochard est un devenir-réservoir, qui se remplit et se vide, devenant successivement bouche, contenant et verge. Ils deviennent parce qu’il y a en eux des tensions qui échappent à leurs désignations quotidiennes. Facile de reconnaître ici les approches d’Artaud ou de Deleuze. Mais l’œuvre de Yamamoto ne se concentre pas sur la vie des gens, mais sur les raisons pour lesquelles Nakushi les perçoit tels. Pourquoi saisit-il ainsi leurs devenir-choses, leurs devenir-anus ou leurs devenir-animaux ? Il faut remonter au titre de l’œuvre. Qu’est-ce que l’homoncule ? En termes psychologiques, il s’agit de deux modes de représentation. L’homoncule sensitif est la représentation cérébrale des zones de réceptivité (hémisphère gauche), tandis que l’homoncule moteur est la représentation cérébrale des zones de motricité (hémisphère droit). Ainsi le cerveau se figure d’une certaine manière certaines zones de réceptivité. Le scientifique qui a ouvert le corps de Nakushi lui demande de se servir surtout du sensitif, afin de savoir précisément s’il voit plus de choses. Et effectivement, ce que se figure Nakushi, ce sont des zones sensorielles exagérées, des bouches, des verges, des ventres, des doigts. Les zones se déploient et s’exagèrent. Il perçoit le réceptif en eux, leurs zones primordiales de réception, les zones de tension nerveuse. On voit là le lien avec le troisième sens d’homoncule, l’ancien sens alchimique, l’être créé, le petit être, celui qui est en gestation et en devenir. Ils sont tous des homoncules, tous des êtres en devenir habités d’une tension nerveuse qui les pousse selon cette ligne de fuite. Nakushi est l’homoncule libéré qui sent les autres parce que libéré des formes, des codes, de l’organisation des corps, il traverse les structures de l’œil, atteignant les zones de connexion intensives. Un trou dans la tête pour sortir du crâne, un trou dans la tête pour s’échapper. Devenant pur devenir, il saisit celui des autres, il s’est ouvert à l’univers des particules, des anomalies, des indicibles et des mouvances. Rien n’est plus figé ni fermé, de sorte qu’enfin toute sa vie devient une tension, une étincelle d’intensités.

 

 

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Dimanche 6 avril 2008
Ce n’est pas l’originalité de la démarche qui fait la puissance de l’œuvre de Chrétien de Troyes. Ce n’est pas non plus la qualité de ses mots. Il y a dans Erec et Enide autre chose qu’une des premières tentatives pour produire du roman et conter joliment des faits d’armes et des relations courtoises. Quant à ceux qui voient un regard simpliste, presque naïf, dans les affres des chevaliers, ils ne comprennent pas ce qui anime les intentions du roman. Le chevalier de Chrétien de Troyes est catatonique, agissant en réaction à la frappe ou par action pour être conforme aux exigences de la chevalerie. Il ne s’agit pas d’une description réaliste de l’époque, et les libertés que prend l’auteur avec son monde est une indication de la recherche que constitue le roman courtois. Rechercher quoi ? Le récit est épuré de l’architectonique entourant la ternarité des œuvres classiques. Il n’y a pas situation initiale, extension du problème et résolution. Le chevalier suit une ligne de conduite, d’action, de vie. Cette ligne n’est pas destin, elle n’est pas tendue, elle se meut dans moult directions de sorte que rien ne sera anticipé, ni par le héros, ni par le lecteur. Erec s’appuie sur sa lance, arpente une colline, affronte un géant, courtise la belle, se donne une épreuve, traîne sa blessure à dos de cheval. Son périple n’est pas linéaire, il n’a ni passé ni futur, il agit de façon contingente avec l’unique nécessité d’être conforme à l’exigence de son si cher concept de chevalerie. Erec est pareil à Lancelot, nullement naïf mais obsédé, si bien qu’il n’anticipe jamais le malheur ou la défaite, les risques ou les dangers. Il ne sait à qui il parle, ni où mènent ses pas. Il semble même ignorer son nom. Erec est un héros, non pas parce qu’il vit des aventures peu ordinaires, ni parce qu’il est téméraire, mais parce qu’il échappe aux déterminations du quotidien, parce qu’il n’est ni soumis à son passé, ni esclave de son futur. Il est l’authentique avatar de la chevalerie devenant un pur agir contingent, libéré du monde parce qu’obéissant à son dogme dont il a fait sa chair. Il n’est pas connecté au monde, il fait corps avec lui, enduit d’aspérités événementielles qu’il ne saurait prévoir. C’est une apologie du hasard, ou plutôt les arcanes d’une utilisation de la contingence. Comment manipuler les aléas ? Yvain le sait bien, croisant un lion, le libérant, devenant son ami. De même Erec, emmenant Enide au combat, verra bien à quoi tient sa survie et fait peu de cas des risques. Il n’y a pas de risques, il n’y a que des réactions adéquates aux événements qui se présentent. Erec parvient dans un bourg, lit l’annonce : « A celui qui voudra obtenir l’épervier, il lui faudra avoir une amie belle et sage, sans vilenie. S’il se trouve chevalier assez hardi pour oser revendiquer pour son amie le prix et l’honneur de la plus belle, il fera prendre l’épervier par elle sur la perche aux yeux de tous, à moins que quelqu’un n’ait l’audace de le lui défendre. » Et il arrive qu’Erec loge chez un hôte ayant la plus belle des filles. La plus belle, notons-le bien. Car Erec ne comparera pas. Il rive ses yeux sur elle, catatonique chevalier. Erec est ainsi un artiste accompli, car il ne sera jamais déçu de ses choix en ne préparant rien. Il rebondit sur le monde, parfait gestionnaire des tensions, tisseur des fils qu’il saisit au rebond, tissant une bataille ou tissant des épousailles. La catatonie est la première force du chevalier, car elle balaie tout doute et le rend authentique producteur de sa vie, balayant les déterminations astreignantes de son vécu pour lui permettre de vivre intensément l’instant. Chrétien de Troyes dessine des lignes, il ouvre des champs, il ne restitue pas une histoire. Romancer, ce n’est pas ici rapporter une réalité enrobée, c’est transcrire les lignes d’action du héros courtois, ouvrir un plan d’action que seule la catatonie, contournant le regret et la crainte, permet de générer.

 

 

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Jeudi 27 mars 2008

Dans quelle incohé- rence se plongent ceux qui croient à la conciliation d'une subjectivité dans l’appréciation de l’art et d’une objectivité dans le jugement moral. Il ne semble pas y avoir à première vue de lien bien établi, puisque se déclarer touché par un tableau ne révèle pas directement de rapport avec l’envie de révolte suscitée par un acte de barbarie. Pourtant, les deux jugements sont bien plus proches qu’il n’y paraît, et peut-être même de nature identique. Dans son Essai sur les données immédiates de la conscience, Bergson entend éclaircir ce qu’est l’intensité d’une sensation esthétique et la sympathie que nous pouvons éprouver pour une œuvre. Cette émotion a tout à voir avec le sentiment moral : « en analysant le charme de cette sympathie, vous verrez qu’elle vous plaît elle-même par son affinité avec la sympathie morale, dont elle vous suggère subtilement l’idée ». L’œuvre nous paraît belle, c’est-à-dire qu’elle nous procure une émotion intense que nous évaluons comme positive, comme bonne et, en ce sens, il y aurait quelque chose de moral dans les sentiments esthétiques. En étudiant les sentiments moraux, on se rend compte que l’inverse est aussi vrai : « le sentiment du beau n’est pas un sentiment spécial, mais tout sentiment éprouvé par nous revêtira un caractère esthétique ». L’idée de Bergson consiste donc à dire que nous n’évaluons pas un sentiment d’après un jugement moral qui dicterait nos inclinations ; c’est tout le contraire. Toute émotion est perçue comme esthétique, tout acte perçu est reçu d’abord dans une dimension esthétique. Bergson s’appuie sur l’analyse de la pitié, sentiment exemplaire en ce sens que la détresse de l’autre semble renvoyer à l’exigence d’un jugement généreux à son égard. Pourtant, ce ne sont pas de quelconques références objectives qui nous commanderaient l’éprouvé de la pitié, mais plutôt une tension égocentrique : « La pitié consiste d’abord à se mettre par la pensée à la place des autres, à souffrir de leur souffrance. Mais si elle n’était rien de plus, […] elle nous inspirerait l’idée de fuir les misérables plutôt que de leur porter secours, car la souffrance nous fait naturellement horreur. […] La pitié vraie consiste moins à craindre la souffrance qu’à la désirer. Désir léger, qu’on souhaiterait à peine de voir réalisé, et qu’on forme pourtant malgré soi, comme si la nature commettait quelque grande injustice, et qu’il fallût écarter tout soupçon de complicité avec elle. L’essence de la pitié est donc un besoin de s’humilier. » Comment comprendre ce paradoxe ? C’est que nous ne saisissons pas la situation de l’autre par jugement mais que nous la ressentons d’abord de façon émotionnelle. En éprouvant la sensation d’une situation, la crise morale n’est en fait qu’une crise esthétique, un cri de notre propre cœur, un déchirement éprouvé par sympathie comme l’effroi ressenti devant un tableau. Bien entendu, notre vécu conditionne la manière dont nous recevons la perception de l’acte barbare, tout comme il détermine une certaine réactivité devant des formes d’art. En ce sens, cette analyse ne dit pas qu’il existe une morale universelle ou que toute morale est subjective, pas plus qu’elle ne dit qu’il existe des critères généraux pour déterminer ce qu’est l’art vrai ou que les critères seraient purement subjectifs. Ce que dégage en vérité ce travail, c’est l’incohérence de ceux qui, par intérêt et mauvaise foi, s’arrogent le droit à évaluer subjectivement des œuvres tout en posant une objectivité à leurs jugements moraux. La conséquence est terrible, car celui qui juge l’acte supposé barbare comme un mal absolu s’interdit peut-être une tolérance l'art prétendu pauvre ; à l’inverse celui tolère l’œuvre prétendue vulgaire doit tolérer la postulée bassesse des actes éthiques que chacun aurait pourtant envie de condamner. Cela voudrait donc dire que, soit il faut tolérer l’intolérable au nom du droit à l’expression subjective et individuelle, soit il faut produire un rigorisme médisant à l’égard de la vulgarité, du quotidien et du populaire. Une telle analyse débouche donc sur un dualisme qui, dans les deux cas, met notre quotidien en défaut.

Tableau : Elisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842), La vertu irrésolue.

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Jeudi 13 mars 2008

visage_bergman_4b.JPGLe visage est-il un film stérile ? Une première vision critique sur les artifices du film pourrait conduire à le penser, car Bergman réalise ici un film qui, annonçant le thème de l’enchante- ment se résorbe dans la facticité. Dès lors, le gros plan si cher au réalisateur dégage des visages énigmatiques dont le mystère ne débouche sur rien de plus que l’artifice de leur magie. Le premier point d’appréciation du film se situe précisément dans cette facticité de l’ensemble. Tout n’est qu’apparence, et celle-ci se dégage dans l’aspect risible d’un enchantement inopérant. Les mélanges alchimiques sont des produits ridicules, la sorcière est une vieille dame contant des historiettes, les tours de prestidigitation sont des mécanismes asséchant la féerie. Si tout est artifice, le film ne peut plus nous faire rêver et se complairait alors dans une critique sociale et du marivaudage. Et pourtant, la malaise demeure, mis en place dès l’échange entre le mourant et Vogler. Vogler ne peut percer le secret de la mort puisque l’égaré fait semblant de mourir. Néanmoins, une atmosphère se dégage, angoissante, qui va envahir tout l’arrière plan d’un film qui, en apparence, propose une distraction dont le point culminant est la musique de kermesse de la dernière minute. Le ridicule de la musique s’éteint alors dans les dernières secondes où le silence se mêle au vide, preuve qu’il s’est passé quelque chose. Qu’avons-nous manqué ? Quelle est cette impression impalpable qui a traversé cette heure et demie ? Nous avons compris le sens évident d’une histoire où le comédien a perdu ce qu’il était à trop jouer avec les artifices. Il cherche son vrai visage, et craint que celui-ci ne soit plus que son masque, haïssant les paroles du scientifique qui lui conseille de remettre sa perruque pour plus de crédibilité. La tragédie qu’il vit est résumée par les mots de Deleuze sur la notion de visage : celui-ci, malgré les apparences, n’est pas l’expression d’un sujet, d’une conscience, il est la codification du corps, la manière dont celui-ci est discipliné. Le visage serait ainsi le produit des agencements de pouvoir qui ont besoin de lui pour se conserver. Il s’agit donc d’un moule auquel Vogler voudrait échapper, mais sa détresse n’a pas d’issue, car il cherche un visage qui n’existe pas ; le sien est le moule de l’artiste dramaturge, c’est le visage de celui qui n’en a pas, et il ne peut trouver une expression que dans la facticité d’une apparence, et non dans une authenticité qui ne veut plus rien dire pour lui. Mais l’essentiel du film ne tient pas dans son message artistique, sans quoi il paraîtrait anecdotique. La sensation a pris place pour laisser quelque chose, sensation présente dans les jeux sexuels de la cuisine, le besoin pour la bourgeoise de se détourner de la perte de son enfant ou encore dans ce besoin obsessionnel de détruire la magie de Vogler que l’on sait pétrie d’artifices. Et si cette sensation pouvait se concrétiser dans l’obsession de la fuite ? Fuir l’image que l’artiste dégage et qu’il ne supporte plus car elle occulte le soi, fuir la douleur du quotidien pour se réfugier dans le mystère et chuter indéfiniment, fuir la morosité pour s’immerger dans les délices charnels. La position du scientifique est en cela la plus ambiguë, car s’il veut à tout prix démontrer la supercherie, il regrette que celle-ci soit avérée. En un sens, il fuit lui aussi sa propre condition de scientifique à laquelle il ne peut échapper. On retrouve là un thème cher au cinéma de Bergman : ce besoin de fuite dégage une volonté d’échapper à la nécessité pour embrasser la tendre instabilité de l’instant. Jeux d’été met aussi en scène la jeune fille qui, dans la perte de l’amant cherche dans son angoisse une réponse, fuyant précisément la résolution navrante pour épouser l’incongruité du grand mystère de la vie. Ecoutant les sombres paroles d'un comédien, elle résout l'opposition dans la naïveté et la fraîcheur de l'action. Le septième sceau propose un chevalier refusant le déterminisme de son existence en se payant le luxe de découvrir l’angoisse métaphysique. La dichotomie de Bergman, celle qui oppose triste nécessité et angoissante liberté se résorbe ici dans un autre personnage que celui qui vit l'opposition, dans la force de volonté dont fait preuve l’écuyer du chevalier lorsque la mort vient le chercher : « Quel triomphe de se sentir vivant jusqu’au bout. Je me tais, mais en protestant. » L’acteur est le même que le scientifique du Visage, avec cette différence près que ce dernier ne résout pas la dichotomie dans une attitude naturelle et positive comme dans Jeux d'été ou Le septième sceau. Le malaise de Vogler ne peut trouver résorption car il fuit une facticité qui le constitue, il craint ce visage qui est lui-même et qu’il ne comprend pas parce qu’il ne lui semble pas vrai. Le visage est l’histoire d’une tentative de recherche de l’authenticité, c’est l’histoire d’une fuite, celle du refus du fantasme tout autant que du quotidien, issue avortant dans son irréalité et irréelle parce qu’avortée. Dans l’angoisse d’un entre-deux non assumé, le malaise perdure pour notre plus grande délectation.

 

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Mercredi 5 mars 2008

idiots.JPGLes idiots, de Lars von Trier, ne fascine pas seulement par son efficace simplicité, son ton juste, ou la parfaite réalisation de ce qu’est le Dogme. C’est un film hautement réflexif qui impose au spectateur un regard philosophique sur la question de l’aliénation sociale. Les personnages choisissent de devenir des idiots, et jouent à être des débiles ou attardés mentaux. Si le début du film prête à rire, l’ensemble dégringole peu à peu en une sinistre et passionnante exploration du moyen que ces person- nages ont trouvé pour échapper à l’idéalisme bourgeois. Le film montre que l’idiot est évidemment rejeté, car on craint les conséquences de ses actes inconsidérés, mais il est aussi apprécié et pris en pitié. Il amuse, il est l’animal ponctuel de compagnie. Dépourvu de sens critique, l’idiot ne met pas autrui en position de risque, son regard ne pèse pas, il ne s’oppose pas puisqu’il vit dans l’immédiat d’une pensée qui nous semble simpliste. Le débile peut être ainsi apprivoisé et mieux toléré que le commun. Un idiot est accepté dans le film dans les douches des filles, un autre se voit accompagné pour uriner par des molosses qui lui tiendront la verge. L’individualité de l’idiot est ainsi dissoute dans un univers de structures sociales contre lesquelles le petit groupe de débiles s’insurge. La société embourgeoisée ne supporte non seulement plus la violence des gestes, ou encore celle des propos, mais elle n'accepte même plus celle de la différence, au point qu’elle n’a d’autre choix que de prendre le débile en pitié et de l’intégrer comme méritant, comme victime ou comme martyr pour le tolérer. Les idiots se permettent tout, ils jouent même entre eux, et s’ils restent pudiques les uns vis-à-vis des autres, ils iront jusqu’à s’accoupler. Aucun risque de retombées dans une partouze d’imbéciles, parce qu’aussitôt l’intelligence retrouvée, l’état primitif est oublié, comme s’ils allaient au bureau le lendemain d’une beuverie. Au lieu d’une gueule de bois demeure tout au plus une lassitude. Les idiots ne veulent pas choquer, ils s’explorent. Ils cherchent des possibilités d’individualité dans un univers de structures figées. Il faut, dit un personnage, chercher et réveiller ce petit idiot qui dort en chacun de nous. Que fait donc le personnage de Karen à la fin du film ? Elle a quitté le cercle familial pour échapper à un chagrin qui la tourmente. Revenir, c’est faire face à une douleur obligatoire que ses proches lui imposent alors que les idiots ne le lui demandent pas. Elle doit souffrir parce qu’il le faut. Mais tout le temps où elle était avec eux, avec ses amis idiots, elle a existé sans tristesse. Alors elle va en famille, et fait la débile, bavant, presque vomissant, les yeux hagards, trop idiote pour ceux qui attendent une robustesse tragique. Elle n’est pas venue les convaincre, elle se moque de détruire les structures sociales. Elle est simplement venue voir si elle aurait le courage de vivre avec eux dans sa tendre débilité. Ils ne le lui permettront pas…

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Vendredi 22 février 2008

BirthVenusBouguereau.jpgLa réflexion philosophique s’appuie généralement sur une sélection de penseurs qui alimentent la forme de sa pensée. Certains sont écartés en raison d’une orientation idéologique dérangeante, tandis que d’autres sont embrassés et assénés avec une générosité parfois pesante. Même l’athéisme militant, pourtant, ne devrait faire l’économie d’une approche sérieuse de penseurs chrétiens dont les modes de pensée s’articulent à leur tour sur des fondements produits par l’époque païenne. Augustin d’Hippone, considéré par les catholiques comme l’un des pères de l’église, a produit une pensée brillante qui, dans sa recherche d’une connaissance du dieu chrétien, élabore un certain nombre de concepts utiles à des pensées plus contemporaines. L’idéal romantique évoqué précédemment était ainsi déjà anticipé par la pensée d’Augustin, qui montrera que savoir qu’on aime, c’est découvrir qu’on aimait déjà. Héritant d’Aristote toute la rigueur de sa dialectique, le philosophe théologien est conduit à distinguer les trois termes de la dynamique de l’amour dans sa compréhension de ce qu’est la sainte trinité. Souhaitant comprendre l’articulation entre père, fils et saint esprit, ou schématiquement, essayant de comprendre comment un plus un plus un ne ferait qu’un, il procède par analogie. Dans le De trinitate, il pense l’articulation entre mémoire, volonté et intelligence. La mémoire est comme le père, contenant en puissance la pensée ; l’intelligence est la pensée en présence, le fils, ce que je me représente à l’esprit ; la volonté est l’acte reliant les deux, le mouvement qui présentifie, comme l’esprit saint relie les deux aspects du dieu chrétien. Pourtant, on ne peut dire que l’âme qui est mémoire, l’âme qui veut et l’âme qui pense sont trois âmes distinctes. De ce fait, il y a une seule âme et pourtant trois aspects distincts qui ne sont pas des distinctions de nature, mais des distinctions de raison. Poursuivant sa réflexion analogique, Augustin pense une tripartition semblable au sujet de l’amour. L’amant, l’aimé et le fait d’aimer. L’amour, ou fait d’aimer, est le mouvement dynamique qui relie les amants, mais plus encore, il est le seul terme auquel se ramène au fond la relation. Car découvrir l’aimé, c’est se rendre compte qu’il est l’objet de l’amour et que nous aimons l’amour ; l’aimé n’est donc qu’un objet de l’amour, qu’un moyen, par charité, de toucher l’amour. Il n’y aurait au fond que deux termes, l’aimant et l’amour. Mais l’aimant, dans l’acte d’aimer, est également amour, parce que l’amour est un acte de charité qui doit nous détourner du corps qui manque toujours de quelque chose. La vérité du besoin d’aimer, pour Augustin, n’est ni dans l’aimé, ni dans l’aimant, car la focalisation sur l’un et l’autre nous mène à une incompréhension de l’amour et à l’insatisfaction de la concupiscence. Par analogie, on ne comprendrait pas non plus le dieu en ne s’en tenant qu’à l’un de ses termes, alors que c’est le mouvement qui relie, l’esprit saint, qui donne à la relation sa raison d’être. L’amour est donc un mouvement qui n’est ni moi, ni l’autre, mais l’acte menant de l’un à l’autre. Sortie du contexte théologique, la réflexion garde son actualité, parce qu’elle dégage ici non pas l’existence de l’idéal romantique remarqué dans l’article précédent, mais plutôt le fait que cet idéal est illusion théorique, car l’aimé concret (ou l’aimé idéal) n’est en fait qu’une direction et que seul compte le mouvement d’aimer. Dans ce cas, peu importe au fond l’objet du désir, idéal ou concret. Peu importe le visage inconnu du dieu ou sa pâle icône, ce qui compte, c’est l’acte de volonté, le mouvement du désir. C’est ce mouvement qui ferait sens pour moi et non la stabilité de ces termes. Il faut peut-être remonter à Spinoza pour réconcilier le problème de la finalité du désir et le mouvement de celui-ci, problème qui trouverait un éclairage dans la théorie des appétits. Mais la question du sens de ce mouvement, tel qu’il peut m’apparaître, est analysé dans la dialectique hégélienne dans laquelle les termes de la relation sont au fond l’occasion pour le mouvement de l’esprit désirant, voulant, de se saisir et de se comprendre lui-même. Ce besoin de compréhension, cette recherche de sens dans le mouvement de nos désirs, est peut-être une des problématiques contemporaines les plus importantes. Peu importent les atouts d'Aphrodite, c'est le chemin menant à sa couche qui donnerait sens à ce que signifie Eros pour moi.
Tableau :
Birth of Venus, by William Adolphe Bouguereau

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Mercredi 13 février 2008

t-seminude_reclining1.jpgLa dichotomie récurrente entre idéal et empirique est souvent manquée dans la représentation de nos désirs, comme si le constat de ce fossé avait quelque chose de dérangeant. On manque pourtant toute la vérité sur nos aspirations réelles en refusant d’entrevoir une mécanique qu’on tente d’expliquer par la psychanalyse. Ce que cette dernière dégage, ce sont des phénomènes déjà compris bien avant Freud et entendus dans les philosophies opposant expérience et concept. Se dessinent ainsi, dans nos idéaux, des désirs inaccessibles matérialisés par des expressions réduites et ponctuelles. Girard évoque en ce sens la triangulaire du désir dans Mensonge romantique et vérité romanesque, en décrivant la dynamique désirante animant Don Quichotte. Ce dernier, dans son violent désir de charger les moulins à vent vise un tout autre désir, celui de l’idéal chevaleresque. Privé de la possibilité de devenir le chevalier parfait, Don Quichotte peut espérer se hisser dans sa quête perdue en poursuivant les redoutables moulins. Vouloir le moulin, c’est le désir masquant un idéal plus grand. Platon comme Kant décryptent la dichotomie susdite, en montrant que l’attachement du corps au sensible, ou encore à l’expérience sentie, nous prive de tout espoir de saisir l’idéal. Nous nous complaisons alors dans une quête des désirs empiriques, des petits désirs, de ceux qu’on suppose pouvoir réaliser. L’amour pour la femme la plus aimante et dévouée se transforme en une passion pour une femme généreuse et attentive. En ce sens, la déclaration d’amour masque tout autre chose que la découverte de son idéal pourtant inaccessible. Le je t’aime signifie bien que l’être aimé est apte à proposer une médiation vers l’amour plus grand qu’on entrevoit derrière telle femme ou telle homme. Désirer une femme, disait Deleuze en s’inspirant du romantisme proustien, c’est vouloir tout le paysage qui se dessine autour d’elle, c’est viser quelque chose de cosmique caché derrière ses simples cheveux ou ses yeux pourtant anodins. C’est pourquoi l’amant honnête ne devrait pas déclamer le grand mot, car amour est hypocrite. Platon dirait que je retrouve dans l’être aimé la grande image de l’amour et la beauté. Je vise ainsi dans le désir quelque chose de bien plus grand que l’être aimé. Dans ce cas, ne faut-il pas dire plutôt à l’amant : "Tu contentes ponctuellement mon désir d’union absolue avec le cosmos" ? Triste formule, ennemie acerbe du romantisme. Amour n’est au fond qu’une appellation adressée à l’icône d’un plus grand dieu.
Tableau : Egon Schiele, Femme demie-nue

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Mardi 5 février 2008

318239_graffiti.jpgOn s’étonne parfois de la dichotomie oppo- sant la tendance de l’Etat à sacrifier aisément ses individus dans un conflit et sa propension à risquer de graves retombées pour la survie d’un simple otage. D’un côté, en effet, le pays envoie des milliers de soldats lutter pour la conservation d’une parcelle de territoire, mais d’un autre, la nation ne saurait souffrir la détention d’une poignée d’individus par un pays voisin. La vie d’un seul semble ici primordiale au point que l’Etat serait prêt à risquer son intégrité pour préserver l’individu, mais paradoxalement, la vie de milliers est mise en jeu pour un peu de terrain. Formuler une analogie de la situation de l’Etat avec celle du corps humain peut aider à résoudre pareil paradoxe. Désignons les citoyens comme autant de cellules du corps. Dans le cas où le corps est en danger, celui-ci est susceptible de se séparer d’une partie pour protéger le tout, de sorte que la perte d’un membre contenant des millions de cellules est un moindre mal pour éviter la destruction de la totalité. A l’inverse, pour le cas où autrui porte préjudice au corps par une bousculade ou le crêpage du chignon, l’injure à la partie suffit à mettre tout le corps en mouvement qui s’apprête à entrer en guerre. Le préjudice moral, ainsi, justifie la mise en jeu de la vie de la totalité. Paul Valéry illustrait précisément ce paradoxe en soulignant que l’Etat est « l’ami de tous, l’ennemi de chacun », montrant par la formule que l’Etat vise la préservation de chaque parcelle de son corps, refusant d’en céder la plus petite cellule, mais pour le cas où il y a assurance de perte, alors chaque cellule peut être sacrifiée. Prisonniers de l’Etat, nous ne sommes que des parcelles de chair participant à la santé d’un grand corps qui prend soin de nous parce que nous appartenons à lui, mais cette appartenance donne à ce tout le droit de décider du destin de chacune de ses parties. L’heureuse protection dont bénéficient les individus suppose ainsi la triste gratuité de leur condition. 

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