« Sans choc, il ne peut y avoir d'art ». Cette phrase d'Antoni Tapiès semble dire que l'artiste doit choquer et confronter le public à un problème
marquant, décisif et susceptible de lui faire violence. Mais cette phrase écrite dans La pratique de l'art n'a pas cette seule résonnance. Elle parle aussi, et surtout,
de la position de l'artiste lui-même vis-à-vis de son oeuvre. Sans éprouver lui-même le choc, l'artiste ne peut aboutir à la production d'une oeuvre authentiquement artistique.
Sans choc, l'artiste encourt le risque d'engendrer un travail artisanal au sens où sa création serait la reproduction de déterminations concomitantes avec celles du contexte
social et culturel dans lequel il vit. Pour Tapiès, l'artiste doit inventer et non reproduire. La création a ceci de vivant qu'elle doit être l'invention de formes dynamiques,
personnelles et singulières. Or comment inventer sans porter atteinte à ses propres déterminations, à celles, issues de notre contexte de vie, qui conditionnent jusqu'aux
caractères de notre personnalité. On peut voir là un paradoxe, puisque d'un côté, l'individu formaté par le contexte social ne pourra prétendre à être un vrai artiste, mais d'un
autre, si l'individu se prétend artiste à juste raison, alors cela signifie qu'il s'est déjà libéré de ces déterminations pour embrasser une posture originale et un regard
singluier sur le monde. Dès lors, le choc n'aurait plus de raison d'être. En vérité, Tapiès le sait bien, l'artiste est issu de sa propre culture, et une réelle indépendance
vis-à-vis de sa société lui est impossible. Mieux, elle n'est pas désirable, parce qu'alors l'artiste serait ermite, et ne pourrait plus parler sur la société qu'il habite.
C'est parce qu'il y vit qu'il peut s'exprimer sur son contexte, et ce contexte conditionne inévitablement son régime de vie et sa posture. Autrement dit, la mise en place du
choc n'est pas une transformation radicale de cette posture, il s'agit simplement de mouvements articulatoires, d'un geste d'individuation libérant le sujet de ses
déterminations présentes et préparant une nouvelle posture individuelle. En ce sens, on peut dire que ce mouvement de libération qu'est ce choc serait une heccéité,
c'est-à-dire, pour le dire avec Deleuze, une individuation qui ne se fait pas sur le mode d'un sujet et qui sert à déterminer un champ transcendantal impersonnel et
pré-individuel. Pour le sujet artiste, pénétrer un champ d'heccéité, c'est s'ouvrir sans encore se déterminer, c'est se proposer un champ de possibles en refusant la ligne
déterminée du caractère précédent, c'est entrer dans une situation dans laquelle l'artiste n'est plus (et pas encore) sujet. Dès lors, dans cet état catatonique dans lequel le
peintre relâche totalement ses prises et renonce à dire « je » de façon momentanée, l'occasion lui est donnée de ne plus être ce qu'il est (à savoir l'individu produit
par toutes les déterminations de son vécu), de n'être pas « tel », mais plutôt de se mettre en posture de « devenir ». Devenir artiste, devenir créateur,
devenir producteur singulier. Le choc permet à l'artiste de s'extraire de son contexte pour se mettre en position d'initiateur et non de transmetteur. On pourra demander : mais
si l'artiste ne sait plus qui il est, n'est plus rien de déterminé et oublie son contexte, alors comment peut-il initier quelque chose de pensé, quelque chose de réussi, comment
évite-t-il la production d'un espace purement chaotique et désastreux ? C'est que l'artiste est un homme de laboratoire. Une oeuvre est pareille à un arbre, relevait Paul Klee :
il ne viendrait jamais à l'idée de quelqu'un « d'exiger d'un arbre qu'il forme ses branches sur le modèle de ses racines », dans l'oeuvre d'art, les organes, les
branches sont « les composantes plastiques de l'ensemble ». Pour réaliser avec succès une composition plastique qui laisse circuler la sève, il faut l'essai et le
travail. Etre un homme de laboratoire, ici, c'est travailler sans relâche à tester par le jeu du hasard des gestes, des tentatives de constitutions d'organes, des élaborations
aléatoires de branches. Si la sève est étouffée ou si elle coule trop, il faut recommencer. Le choc permet à l'artiste de mettre de côté le tutorat de sa culture pour ouvrir de
nouveaux champs d'expression afin de libérer les forces plus universelles de la vie : angoisse, mort, désir, liberté, et les myriades d'autres. L'artiste a toujours à transcrire
par l'oeuvre la réalité, mais il s'agit pour lui de « construire une nouvelle vision de la réalité », dit Tapiès, de « se lancer à corps perdu dans l'inconnu,
rejetant tout préjugé ». La réalité coule en lui comme la sève, elle lui est immanente, et pour relâcher cette tension immanente, il s'agit justement de refuser toute
posture personnelle, toute position de conscience. En clair, l'artiste doit cultiver le choc pour ouvrir un champ impersonnel susceptible de laisser l'inconscient parler et
ramener la conscience au seul rôle de juge une fois la création achevée. Autrement dit, être artiste supposerait un « se faire violence » pour ravaler le geste de
pensée et parvenir à ouvrir un champ d'indétermination propice à l'initiative singulière.
Peinture : Paul Klee, Masque

Difficile de nier que tous les films de Wong Kar Wai proposent une riche illustration des problématiques liées au désir. 2046 fait suite à In the mood for
love
« Il est artiste ». Voilà bien une expression à la tonalité péjorative dans l'usage que l'on en fait au quotidien. Non que la personne qui
prononcerait l'expression voudrait dire du mal de celui qu'elle désigne comme artiste, mais qu'elle le déterminerait par un ensemble de traits propres à l'artiste sans pour
autant reconnaître à l'individu une capacité à faire de l'art. Etre artiste, ici, ce ne serait plus faire de l'art, mais avoir seulement les traits, le visage de l'artiste.
Curieuse posture que celle de celui qui prendrait le masque d'un praticien sans pour autant épouser sa pratique. Quelles serait ces qualités séparables d'une pratique artistique
? Elles relèveraient d'un certain tempéramment, un caractère posé comme changeant, volage, inspiré et propre aux poètes, « dans la Lune », absent, imaginatif et
créatif tout en étant peu rigoureux. L'ensemble de ces désignations renvoie à la représentation d'un individu aux desseins vagues et approximatifs qui agirait au gré de ses
envies sans prendre soin de la précision, la méthode et la rigueur. Certes, on ne dira pas de quelqu'un d'organisé, de rigoureux et de méthodique : « oh, vous savez, il est
très artiste » en insistant ainsi sur un ensemble de traits qu'il conviendrait de lui excuser. L'appellation devient d'autant plus problématique lorsqu'elle n'est pas
prononcée par des ignorants. Si l'homme de peu d'attention dire « il est artiste », le pouvoir s'accomode volontairement de l'expression avec un déterminant : «Oh,
vous savez, c'est
« Le nez de Cléopâtre : s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé ». En formulant ce célèbre mot d'esprit, Pascal dessine la
silhouette d'un uchronie qu'il ne décrit pas. Et pourtant, à supposer que ce nez fût plus étroit, peut-être l'histoire romaine aurait-elle connu une toute autre direction.
Quelle est l'enjeu d'une uchronie ? En tant qu'elle déplace le regard hors du champ historique pour lui faire intégrer une autre voie, elle est une autre possibilité, un
ailleurs de l'histoire dans lequel l'écrivain ou le cinéaste se plonge pour proposer une réflexion sur les implications de cette possibilité. Les tentatives d'uchronie sont
nombreuses dans l'histoire de l'art littéraire contemporain, avec certaines récurrences issues de nos obsessions, cauchemars ou fantasmes : que se serait-il passé si l'Allemagne
avait gagné la guerre ? En partant d'un tel postulat, l'écrivain décrit une société totalitaire et asseoit son récit sur quelque chose de connu : il ne lui reste qu'à s'appuyer
sur les institutions nazies pour développer une histoire crédible. On pourrait croire que le but de l'écrivain consiste à partir du réel pour produire un roman réaliste sans
pour autant s'apesantir sur la réalité exacte. On pourrait penser aussi qu'il cherche à répondre à la question : « que se serait-il passé si ... ? ». Mais l'uchronie
ne consiste pas seulement en cela, elle n'est pas seulement l'exploration d'un risque auquel on a échappé ou un outil descriptif et pratique. L'intérêt majeur de l'uchronie est
peut-être ailleurs. C'est qu'en écrivant un récit d'anticipation, on se trouve obligé de partir d'une ligne directrice connue et de suivre un cheminement probable comme le font
souvent certains auteurs de science-fiction, de sorte qu'on en vient à développer des mondes conçus peu ou proue sur le modèle du nôtre : on passe du capitalisme ou
néo-capitalisme, du socialisme au post-socialisme, bref les désignations socio-économiques sont fondées sur le connu pour en constituer le possible déploiement. L'uchronie, en
posant d'emblée que les choses sont autrement qu'elles n'ont été, insiste sur le fait que le reste sera également autre. N'y a-t-il pas l'occasion de s'affranchir des
déterminations réelles et historiques pour bâtir une véritable utopie ? En quittant la ligne logique de développement, n'a-t-on pas l'occasion de construire, en tant que penseur
et écrivain, une conception de la politique et du social totalement originale ? L'uchronie, en ce sens, n'est pas seulement un support descriptif au roman, c'est aussi
l'impulsion permettant de penser un autre système, un mécanisme pour construire un monde partant du connu pour basculer dans l'inconnu. Imaginons un instant qu'Octave ait perdu
la bataille d'Actium face à Antoine et Cléopâtre, ce qui était à l'origine assez probable puisqu'Antoine avait une meilleure armée et de puissants partisans. Ce qui a causé la
défaite d'Antoine fut un contexte climatique défavorable en plus de sa lenteur à attaquer. A supposer qu'avec des vents favorables Antoine aurait gagné, que se serait-il passé ?
Moins politique qu'Octave, il n'aurait pu devenir un Auguste et aurait laissé le pouvoir au Sénat en devenant un puissant tribun de la plèbe à la suite de son poste de consul ?
La République romaine aurait donc perduré ? Point de période obscurantiste dans le moyen-âge ? Point d'expansion du monothéisme ? Inexistence des prophètes ? L'expansion
technologique aurait eu lieu mille ans plus tôt avec le savoir humaniste de penseurs romains ? Dès lors, il devient impossible de s'appuyer sur la réalité pour constituer la
politique d'une Rome et son déploiement technique en suivant une telle orientation. L'écrivain et concepteur de monde ne doit plus penser le seul déploiement logique mais le
possible et le contingent. L'uchronie ne dit pas seulement qu'il n'y a pas nécessité mais possibilité, elle dit aussi que ce que nous savons des régimes politiques est peut-être
une once des structurations possibles rendues diverses par l'évolution sociale et technologique, de sorte que l'uchronie propose alors la construction d'une utopie, d'une
situation géopolitique possible et différente, un ailleurs psychosocial. C'est peut-être là son paradoxe. L'écrivain de fantasy réutilise des agencements connus (la chevalerie,
la mythologie) et crée un monde qui serait constitué de ces déterminations. L'uchroniste fait le contraire : il part des déterminations connues pour les déployer et les mener
jusqu'à leur éclatement, jusqu'à ce que la ligne directrice ne se mette à fuir pour devenir autre. A la différence de l'anticipation qui désigne ce qui peut arriver, et à la
différence de la fantasy qui utilise ce qui existe pour constituer et décrire un autre lieu, l'uchronie pénètre le champ même de la contingence pour interroger celle-ci et lui
donner un autre corps. En ce sens, l'uchroniste n'est pas un déterministe. Il considère la dimension quantique d'un univers dont l'inflexion d'une de ses particules serait
susceptible pourtant de modifier la tendance générale parce que cette inflexion est suffisamment puissante pour tout transformer. Si les vents avaient été avec Antoine, ne
serions-nous pas romains ? Serions-nous en république ? Ne faut-il pas imaginer une autre sorte de régime que l'histoire n'a jamais connue ? L'uchronie n'est ainsi pas seulement
un support aux fantasmes, elle est aussi une mécanique visant à penser, à inventer, à construire des déterminations nouvelles dans les champs politique, scientifique et
social.
Dans la peau de John Malkovich
Beaucoup de cinéphiles connaissent le film de Wes Craven
Lorsque Marx rend compte des trois facteurs suscepti- bles d'engendrer l'aliénation dans un individu, il ne le fait pas seulement pour
mettre en évidence des conditions de travail susceptibles de nuire à la subjectivité de l'employé, il affirme plus largement la possibilité pour tout sujet de garantir sa
liberté. Pour rester libre dans le cadre d'une action, le sujet doit être maître des causes de son agir, des conditions de celui-ci, et prendre conscience du résultat de son
travail. Retirer au sujet le droit à l'un de ces trois savoirs, c'est le mettre en situation d'aliénation sachant qu'en l'absence des trois, l'individu est semblable à un pur
automate. On en voit l'illustration dans de nombreuses oeuvres dépeignant des sujets totalement aliénés, incapables de la moindre adaptation ou prise de recul, dans les oeuvres
sciences-fictionnelles dans lesquelles l'Etat pense pour les individus, ou même dans des films consacrés explicitement à la question de l'aliénation comme c'est le cas de
Pierrot le fou. La proposition de Jean-Luc Godard a ceci de pertinent qu'elle oppose clairement le fou à l'aliéné. Le commencement dépeint la situation de Ferdinand,
dit Pierrot, empêtré dans un mode de vie bourgeois dans lequel les individus sont totalement relégués à la machinerie de leur système, où l'individualité dangereuse a disparu au
profit d'un consensus sur l'importance de l'adhésion aux slogans, où lors d'une soirée l'ennui constitue en propre l'atmosphère dans laquelle les hommes n'ont rien d'autre à
affirmer que leur reconnaissance dans la détermination sociale, la marque, bref ce qu'ils n'ont pas choisi, mais ce que l'on a choisi pour eux, aliénés dans leur choix, mais
aussi dans le principe de leur développement, et qui se soumettent au troisième facteur d'aliénation en supposant que le résultat est le leur alors qu'ils sont simplement
conformes à la désignation publicitaire. Que fait Ferdinand ? Que peut Pierrot ? La fuite avec Marianne qui, elle, à la différence de lui et comme le montre une multiplication
représentée à la gauche de son visage alors qu'elle chante « qu'elle l'aimera toujours », fait un calcul. Pierrot va où il y a de la vie, « la vraie vie est
ailleurs ». Pas de but, car même le but aliène. Faux buts, pour rester libre de tout choix, même s'il faut brûler l'argent pour ne pas être tenté. La quête de Pierrot n'est
pas une quête de soi, mais une recherche pour elle-même, de sorte que le but n'a aucune consistance car en poursuivre un serait courir le risque de le réaliser. Déclamer de la
poésie, crier, chanter, écrire, s'élever, sentir le vent, revenir aux choses mêmes d'avant la connaissance socialement instituée. Mais Pierrot n'est pas un contemplatif, car la
contemplation est peut-être réservée à ceux que la société présume sages. Pierrot est fou, il s'individue en permanence, se constitue sans jamais se figer, de sorte qu'il n'est
jamais lui-même sans pour autant être autre que lui-même. C'est là le paradoxe de sa folie : non aliéné, sans être quelqu'un de déterminé, il n'est pas un « ceci »,
mais un « ça », une tension désirante, un devenir vivant, un tissu de dynamismes, un soubassement de racines se refusant à engendrer un tronc dirigé, le mouvement d'un
rhizome dirait Deleuze, c'est-à-dire une structure en réseau. En ce sens, la quête de son individuation n'est pas une volonté d'arriver à un but mais bien de prolonger les
mouvements en autant de directions qu'il serait possible de les mener. S'individuer, c'est se constituer comme individu, tandis que s'individualiser, c'est se rendre distinct
des autres. L'individualisation est en ce sens une fixité formante perçue comme danger par Ferdinand. « La vraie vie est ailleurs », ni dans le contexte social qui la
dénature, ni dans l'art qui ne satisfait jamais, ni dans le but que l'on se donne puisqu'il ne fait qu'en susciter un autre. Est-ce parce qu'il sait cela que Pierrot est fou ?
Il ne l'est pourtant pas autant que Raymond Devos, dont le personnage est empli d'une véritable tension nerveuse, totalement hystérique, sans contrôle de lui-même. Pierrot se
contrôle et réfléchit, sa folie n'est pas celle qui serait l'objet d'un diagnostic clinique. Il est fou parce qu'il se change par récurrence, remettant en question la moindre
décision alors même qu'elle vient d'être engendrée. De sorte que le suicide est un possible qui pourrait ne pas être, au point qu'il affirme « au fond, j'suis idiot »
au moment même où il commet l'acte de se tuer, changeant d'avis, se supprimant par maladresse, l'alumette lui ayant échappé. Jusque dans la donation de la mort, Ferdinand reste
Pierrot, refusant même la détermination de la tension morbide, affirmant à ceux qui diraient qu'au crépuscule de la vie, on fait le bilan qui nous constitue pour s'affirmer
comme ayant été tel ou tel. Même mourant, Pierrot est autre qu'il a été en décidant d'être mourant. Sa ligne de fuite, son échappée de toute fixité aliénante est la constitution
permanente d'un rhizome et du dédale souterrain de sa subjectivité.
Affirmer qu'une preuve de la puis- sance créative de l'homme se trouve dans le suicide, c'est lui reconnaître une capacité à s'abstraire
d'un instinct de conservation présent jusque dans cette tension inconsciente qui le pousse à préserver ses posi- tions, même pour les dogmes les plus intenables vis-à-vis
desquels le renon- cement aurait manifesté la bêtise de l'adhérent. Tuer le moi n'est pas tuer le corps et, en ce sens, le suicide a une valeur positve pour le sujet dès lors
que cette mise à mort est justement un geste de réactivité, d'élan de vitalité destiné à tout reconstruire. Mais c'est alors un saut engagé, et non un doute méthodique et
hypocrite qui ne remettrait que momentanément en cause les convictions les plus ancrées. Pareille position dépasse le simple mouvement qui consisterait, pour le dire en termes
heideggeriens, à s'affronter à la mort pour déterminer son moi le plus propre. Car un suicide de la subjectivité n'est pas seulement un refus du moi quotidien pour embrasser le
moi authentique. C'est bien plutôt la mise à mort des deux postures, du moi en compagnie des autres tout autant que le moi en compagnie de soi. Comment un tel acte est-il alors
possible et sur quoi ouvre-t-il ? S'il préserve une certaine vie de la subjectivité, ne la plonge-t-il pas dans le chaos de l'indétermination totale et dans l'horreur de
l'informel ? La mise à mort est d'abord décohérence. C'est que le sujet, par l'éducation qu'il a reçue et qu'il s'est donnée, s'est constitué comme cohérence d'un soi mis en
relation avec le contexte, en vue de stabiliser son rapport au monde et lui permettre d'agir en toute sécurité. En ce sens, la décohérence est un risque, sans doute le risque
suprême pour un sujet, ainsi que le dit explicitement Nietzsche au début de Par-delà bien et mal en affirmant la nécessité d'être prêt à embrasser l'erreur pour
remettre en cause la stabilité suspecte des valeurs. Décohérer, en physique quantique, c'est la perte de la cohérence microscopique du mouvement d'une particule pour que
celle-ci soit mise en relation avec l'environnement macroscopique. C'est le moment où une particule renonce à la tendance dans laquelle elle s'incrit, prête à traverser
illogiquement un obstacle ou rompre la chaîne causale dans laquelle elle était immergée, pour retrouver la tendance et le mouvement global du monde. C'est une césure radicale à
laquelle le sujet se soumettrait, et cette césure ne pourrait être connue qu'au prix d'un suicide du moi, car ce dernier, comme la particule, aurait à quitter ce qui l'a
jusqu'ici déterminé pour le pousser à intégrer la mouvance d'un monde dont les désignations humaines ne sont que des possibilités potentiellement en conflit avec le mouvement
même de la vie. C'est aussi l'acte de destruction du visage rigidifié de la personnalité, car comment renoncer aux rides de son visage sans opérer chirurgicalement une
transformation susceptible d'aboutir sur la mort de l'ancien agencement facial ? Comment mettre fin à la construction faciale issue de la constitution si longue de la
personnalité sans être prêt à mutiler l'ensemble ? Certes, le sujet pourrait entretenir le mouvement de la tête qui se cache derrière ce visage et éviter la rigidification (voir
à ce sujet un précédent billet : «
Tetsuo