Un exemple de musique de l'espace : Raison d'être

Dans quelle incohé- rence se plongent ceux qui croient à la conciliation d'une subjectivité dans l’appréciation de l’art et d’une
objectivité dans le jugement moral. Il ne semble pas y avoir à première vue de lien bien établi, puisque se déclarer touché par un tableau ne révèle pas directement de rapport avec l’envie
de révolte suscitée par un acte de barbarie. Pourtant, les deux jugements sont bien plus proches qu’il n’y paraît, et peut-être même de nature identique. Dans son Essai sur les données
immédiates de la conscience, Bergson entend éclaircir ce qu’est l’intensité d’une sensation esthétique et la sympathie que nous pouvons éprouver pour une œuvre. Cette émotion a tout à
voir avec le sentiment moral : « en analysant le charme de cette sympathie, vous verrez qu’elle vous plaît elle-même par son affinité avec la sympathie morale, dont elle vous
suggère subtilement l’idée ». L’œuvre nous paraît belle, c’est-à-dire qu’elle nous procure une émotion intense que nous évaluons comme positive, comme bonne et, en ce sens, il y
aurait quelque chose de moral dans les sentiments esthétiques. En étudiant les sentiments moraux, on se rend compte que l’inverse est aussi vrai : « le sentiment du beau n’est
pas un sentiment spécial, mais tout sentiment éprouvé par nous revêtira un caractère esthétique ». L’idée de Bergson consiste donc à dire que nous n’évaluons pas un sentiment
d’après un jugement moral qui dicterait nos inclinations ; c’est tout le contraire. Toute émotion est perçue comme esthétique, tout acte perçu est reçu d’abord dans une dimension
esthétique. Bergson s’appuie sur l’analyse de la pitié, sentiment exemplaire en ce sens que la détresse de l’autre semble renvoyer à l’exigence d’un jugement généreux à son égard. Pourtant,
ce ne sont pas de quelconques références objectives qui nous commanderaient l’éprouvé de la pitié, mais plutôt une tension égocentrique : « La pitié consiste d’abord à se
mettre par la pensée à la place des autres, à souffrir de leur souffrance. Mais si elle n’était rien de plus, […] elle nous inspirerait l’idée de fuir les misérables plutôt que de leur
porter secours, car la souffrance nous fait naturellement horreur. […] La pitié vraie consiste moins à craindre la souffrance qu’à la désirer. Désir léger, qu’on souhaiterait à peine de
voir réalisé, et qu’on forme pourtant malgré soi, comme si la nature commettait quelque grande injustice, et qu’il fallût écarter tout soupçon de complicité avec elle. L’essence de la pitié
est donc un besoin de s’humilier. » Comment comprendre ce paradoxe ? C’est que nous ne saisissons pas la situation de l’autre par jugement mais que nous la ressentons d’abord
de façon émotionnelle. En éprouvant la sensation d’une situation, la crise morale n’est en fait qu’une crise esthétique, un cri de notre propre cœur, un déchirement éprouvé par sympathie
comme l’effroi ressenti devant un tableau. Bien entendu, notre vécu conditionne la manière dont nous recevons la perception de l’acte barbare, tout comme il détermine une certaine
réactivité devant des formes d’art. En ce sens, cette analyse ne dit pas qu’il existe une morale universelle ou que toute morale est subjective, pas plus qu’elle ne dit qu’il existe des
critères généraux pour déterminer ce qu’est l’art vrai ou que les critères seraient purement subjectifs. Ce que dégage en vérité ce travail, c’est l’incohérence de ceux qui, par intérêt et
mauvaise foi, s’arrogent le droit à évaluer subjectivement des œuvres tout en posant une objectivité à leurs jugements moraux. La conséquence est terrible, car celui qui juge l’acte supposé
barbare comme un mal absolu s’interdit peut-être une tolérance l'art prétendu pauvre ; à l’inverse celui tolère l’œuvre prétendue vulgaire doit tolérer la postulée bassesse des actes
éthiques que chacun aurait pourtant envie de condamner. Cela voudrait donc dire que, soit il faut tolérer l’intolérable au nom du droit à l’expression subjective et individuelle, soit il
faut produire un rigorisme médisant à l’égard de la vulgarité, du quotidien et du populaire. Une telle analyse débouche donc sur un dualisme qui, dans les deux cas, met notre quotidien en
défaut.
Tableau : Elisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842), La vertu irrésolue.
Le visage est-il un film stérile ? Une première vision critique sur les artifices du film pourrait conduire à le
penser, car Bergman réalise ici un film qui, annonçant le thème de l’enchante- ment se résorbe dans la facticité. Dès lors, le gros plan si cher au réalisateur dégage des visages
énigmatiques dont le mystère ne débouche sur rien de plus que l’artifice de leur magie. Le premier point d’appréciation du film se situe précisément dans cette facticité de l’ensemble. Tout
n’est qu’apparence, et celle-ci se dégage dans l’aspect risible d’un enchantement inopérant. Les mélanges alchimiques sont des produits ridicules, la sorcière est une vieille dame contant
des historiettes, les tours de prestidigitation sont des mécanismes asséchant la féerie. Si tout est artifice, le film ne peut plus nous faire rêver et se complairait alors dans une
critique sociale et du marivaudage. Et pourtant, la malaise demeure, mis en place dès l’échange entre le mourant et Vogler. Vogler ne peut percer le secret de la mort puisque l’égaré fait
semblant de mourir. Néanmoins, une atmosphère se dégage, angoissante, qui va envahir tout l’arrière plan d’un film qui, en apparence, propose une distraction dont le point culminant est la
musique de kermesse de la dernière minute. Le ridicule de la musique s’éteint alors dans les dernières secondes où le silence se mêle au vide, preuve qu’il s’est passé quelque chose.
Qu’avons-nous manqué ? Quelle est cette impression impalpable qui a traversé cette heure et demie ? Nous avons compris le sens évident d’une histoire où le comédien a perdu ce qu’il
était à trop jouer avec les artifices. Il cherche son vrai visage, et craint que celui-ci ne soit plus que son masque, haïssant les paroles du scientifique qui lui conseille de remettre sa
perruque pour plus de crédibilité. La tragédie qu’il vit est résumée par les mots de Deleuze sur la notion de visage : celui-ci, malgré les apparences, n’est pas l’expression d’un
sujet, d’une conscience, il est la codification du corps, la manière dont celui-ci est discipliné. Le visage serait ainsi le produit des agencements de pouvoir qui ont besoin de lui pour se
conserver. Il s’agit donc d’un moule auquel Vogler voudrait échapper, mais sa détresse n’a pas d’issue, car il cherche un visage qui n’existe pas ; le sien est le moule de l’artiste
dramaturge, c’est le visage de celui qui n’en a pas, et il ne peut trouver une expression que dans la facticité d’une apparence, et non dans une authenticité qui ne veut plus rien dire pour
lui. Mais l’essentiel du film ne tient pas dans son message artistique, sans quoi il paraîtrait anecdotique. La sensation a pris place pour laisser quelque chose, sensation présente dans
les jeux sexuels de la cuisine, le besoin pour la bourgeoise de se détourner de la perte de son enfant ou encore dans ce besoin obsessionnel de détruire la magie de Vogler que l’on sait
pétrie d’artifices. Et si cette sensation pouvait se concrétiser dans l’obsession de la fuite ? Fuir l’image que l’artiste dégage et qu’il ne supporte plus car elle occulte le soi,
fuir la douleur du quotidien pour se réfugier dans le mystère et chuter indéfiniment, fuir la morosité pour s’immerger dans les délices charnels. La position du scientifique est en cela la
plus ambiguë, car s’il veut à tout prix démontrer la supercherie, il regrette que celle-ci soit avérée. En un sens, il fuit lui aussi sa propre condition de scientifique à laquelle il ne
peut échapper. On retrouve là un thème cher au cinéma de Bergman : ce besoin de fuite dégage une volonté d’échapper à la nécessité pour embrasser la tendre instabilité de l’instant.
Jeux d’été met aussi en scène la jeune fille qui, dans la perte de l’amant cherche dans son angoisse une réponse, fuyant précisément la résolution navrante pour épouser
l’incongruité du grand mystère de la vie. Ecoutant les sombres paroles d'un comédien, elle résout l'opposition dans la naïveté et la fraîcheur de l'action. Le septième sceau
propose un chevalier refusant le déterminisme de son existence en se payant le luxe de découvrir l’angoisse métaphysique. La dichotomie de Bergman, celle qui oppose triste nécessité et
angoissante liberté se résorbe ici dans un autre personnage que celui qui vit l'opposition, dans la force de volonté dont fait preuve l’écuyer du chevalier lorsque la mort vient le
chercher : « Quel triomphe de se sentir vivant jusqu’au bout. Je me tais, mais en protestant. » L’acteur est le même que le scientifique du Visage, avec cette
différence près que ce dernier ne résout pas la dichotomie dans une attitude naturelle et positive comme dans Jeux d'été ou Le septième sceau. Le malaise de Vogler ne peut
trouver résorption car il fuit une facticité qui le constitue, il craint ce visage qui est lui-même et qu’il ne comprend pas parce qu’il ne lui semble pas vrai. Le visage est
l’histoire d’une tentative de recherche de l’authenticité, c’est l’histoire d’une fuite, celle du refus du fantasme tout autant que du quotidien, issue avortant dans son irréalité et
irréelle parce qu’avortée. Dans l’angoisse d’un entre-deux non assumé, le malaise perdure pour notre plus grande délectation.
Les idiots, de Lars von Trier, ne fascine pas seulement par son efficace
simplicité, son ton juste, ou la parfaite réalisation de ce qu’est le Dogme. C’est un film hautement réflexif qui impose au
spectateur un regard philosophique sur la question de l’aliénation sociale. Les personnages choisissent de devenir des idiots, et jouent à être des débiles ou attardés mentaux. Si le début
du film prête à rire, l’ensemble dégringole peu à peu en une sinistre et passionnante exploration du moyen que ces person- nages ont trouvé pour échapper à l’idéalisme bourgeois. Le film
montre que l’idiot est évidemment rejeté, car on craint les conséquences de ses actes inconsidérés, mais il est aussi apprécié et pris en pitié. Il amuse, il est l’animal ponctuel de
compagnie. Dépourvu de sens critique, l’idiot ne met pas autrui en position de risque, son regard ne pèse pas, il ne s’oppose pas puisqu’il vit dans l’immédiat d’une pensée qui nous semble
simpliste. Le débile peut être ainsi apprivoisé et mieux toléré que le commun. Un idiot est accepté dans le film dans les douches des filles, un autre se voit accompagné pour uriner par des
molosses qui lui tiendront la verge. L’individualité de l’idiot est ainsi dissoute dans un univers de structures sociales contre lesquelles le petit groupe de débiles s’insurge. La société
embourgeoisée ne supporte non seulement plus la violence des gestes, ou encore celle des propos, mais elle n'accepte même plus celle de la différence, au point qu’elle n’a d’autre choix que
de prendre le débile en pitié et de l’intégrer comme méritant, comme victime ou comme martyr pour le tolérer. Les idiots se permettent tout, ils jouent même entre eux, et s’ils restent
pudiques les uns vis-à-vis des autres, ils iront jusqu’à s’accoupler. Aucun risque de retombées dans une partouze d’imbéciles, parce qu’aussitôt l’intelligence retrouvée, l’état primitif
est oublié, comme s’ils allaient au bureau le lendemain d’une beuverie. Au lieu d’une gueule de bois demeure tout au plus une lassitude. Les idiots ne veulent pas choquer, ils s’explorent.
Ils cherchent des possibilités d’individualité dans un univers de structures figées. Il faut, dit un personnage, chercher et réveiller ce petit idiot qui dort en chacun de nous. Que fait
donc le personnage de Karen à la fin du film ? Elle a quitté le cercle familial pour échapper à un chagrin qui la tourmente. Revenir, c’est faire face à une douleur obligatoire que ses
proches lui imposent alors que les idiots ne le lui demandent pas. Elle doit souffrir parce qu’il le faut. Mais tout le temps où elle était avec eux, avec ses amis idiots, elle a existé
sans tristesse. Alors elle va en famille, et fait la débile, bavant, presque vomissant, les yeux hagards, trop idiote pour ceux qui attendent une robustesse tragique. Elle n’est pas venue
les convaincre, elle se moque de détruire les structures sociales. Elle est simplement venue voir si elle aurait le courage de vivre avec eux dans sa tendre débilité. Ils ne le lui
permettront pas…
La réflexion philosophique s’appuie généralement sur une sélection de penseurs qui alimentent la forme de
sa pensée. Certains sont écartés en raison d’une orientation idéologique dérangeante, tandis que d’autres sont embrassés et assénés avec une générosité parfois pesante. Même l’athéisme
militant, pourtant, ne devrait faire l’économie d’une approche sérieuse de penseurs chrétiens dont les modes de pensée s’articulent à leur tour sur des fondements produits par l’époque
païenne. Augustin d’Hippone, considéré par les catholiques comme l’un des pères de l’église, a produit une pensée brillante qui, dans sa recherche d’une connaissance du dieu chrétien,
élabore un certain nombre de concepts utiles à des pensées plus contemporaines. L’idéal romantique évoqué précédemment était ainsi déjà anticipé par la pensée d’Augustin, qui montrera que
savoir qu’on aime, c’est découvrir qu’on aimait déjà. Héritant d’Aristote toute la rigueur de sa dialectique, le philosophe théologien est conduit à distinguer les trois termes de la
dynamique de l’amour dans sa compréhension de ce qu’est la sainte trinité. Souhaitant comprendre l’articulation entre père, fils et saint esprit, ou schématiquement, essayant de comprendre
comment un plus un plus un ne ferait qu’un, il procède par analogie. Dans le De trinitate, il pense l’articulation entre mémoire, volonté et intelligence. La mémoire est comme le
père, contenant en puissance la pensée ; l’intelligence est la pensée en présence, le fils, ce que je me représente à l’esprit ; la volonté est l’acte reliant les deux, le
mouvement qui présentifie, comme l’esprit saint relie les deux aspects du dieu chrétien. Pourtant, on ne peut dire que l’âme qui est mémoire, l’âme qui veut et l’âme qui pense sont trois
âmes distinctes. De ce fait, il y a une seule âme et pourtant trois aspects distincts qui ne sont pas des distinctions de nature, mais des distinctions de raison. Poursuivant sa réflexion
analogique, Augustin pense une tripartition semblable au sujet de l’amour. L’amant, l’aimé et le fait d’aimer. L’amour, ou fait d’aimer, est le mouvement dynamique qui relie les amants,
mais plus encore, il est le seul terme auquel se ramène au fond la relation. Car découvrir l’aimé, c’est se rendre compte qu’il est l’objet de l’amour et que nous aimons l’amour ;
l’aimé n’est donc qu’un objet de l’amour, qu’un moyen, par charité, de toucher l’amour. Il n’y aurait au fond que deux termes, l’aimant et l’amour. Mais l’aimant, dans l’acte d’aimer, est
également amour, parce que l’amour est un acte de charité qui doit nous détourner du corps qui manque toujours de quelque chose. La vérité du besoin d’aimer, pour Augustin, n’est ni dans
l’aimé, ni dans l’aimant, car la focalisation sur l’un et l’autre nous mène à une incompréhension de l’amour et à l’insatisfaction de la concupiscence. Par analogie, on ne comprendrait pas
non plus le dieu en ne s’en tenant qu’à l’un de ses termes, alors que c’est le mouvement qui relie, l’esprit saint, qui donne à la relation sa raison d’être. L’amour est donc un mouvement
qui n’est ni moi, ni l’autre, mais l’acte menant de l’un à l’autre. Sortie du contexte théologique, la réflexion garde son actualité, parce qu’elle dégage ici non pas l’existence de l’idéal
romantique remarqué dans l’article précédent, mais plutôt le fait que cet idéal est illusion théorique, car l’aimé concret (ou l’aimé idéal) n’est en fait qu’une direction et que seul
compte le mouvement d’aimer. Dans ce cas, peu importe au fond l’objet du désir, idéal ou concret. Peu importe le visage inconnu du dieu ou sa pâle icône, ce qui compte, c’est l’acte de
volonté, le mouvement du désir. C’est ce mouvement qui ferait sens pour moi et non la stabilité de ces termes. Il faut peut-être remonter à Spinoza pour réconcilier le problème de la
finalité du désir et le mouvement de celui-ci, problème qui trouverait un éclairage dans la théorie des appétits. Mais la question du sens de ce mouvement, tel qu’il peut m’apparaître, est
analysé dans la dialectique hégélienne dans laquelle les termes de la relation sont au fond l’occasion pour le mouvement de l’esprit désirant, voulant, de se saisir et de se comprendre
lui-même. Ce besoin de compréhension, cette recherche de sens dans le mouvement de nos désirs, est peut-être une des problématiques contemporaines les plus importantes. Peu importent les
atouts d'Aphrodite, c'est le chemin menant à sa couche qui donnerait sens à ce que signifie Eros pour moi.
Tableau : Birth of Venus, by William Adolphe Bouguereau
La dichotomie récurrente
entre idéal et empirique est souvent manquée dans la représentation de nos désirs, comme si le constat de ce fossé avait quelque chose de dérangeant. On manque pourtant toute la vérité sur
nos aspirations réelles en refusant d’entrevoir une mécanique qu’on tente d’expliquer par la psychanalyse. Ce que cette dernière dégage, ce sont des phénomènes déjà compris bien avant Freud
et entendus dans les philosophies opposant expérience et concept. Se dessinent ainsi, dans nos idéaux, des désirs inaccessibles matérialisés par des expressions réduites et ponctuelles.
Girard évoque en ce sens la triangulaire du désir dans Mensonge romantique et vérité romanesque, en décrivant la dynamique désirante animant Don Quichotte. Ce dernier, dans son
violent désir de charger les moulins à vent vise un tout autre désir, celui de l’idéal chevaleresque. Privé de la possibilité de devenir le chevalier parfait, Don Quichotte peut espérer se
hisser dans sa quête perdue en poursuivant les redoutables moulins. Vouloir le moulin, c’est le désir masquant un idéal plus grand. Platon comme Kant décryptent la dichotomie susdite, en
montrant que l’attachement du corps au sensible, ou encore à l’expérience sentie, nous prive de tout espoir de saisir l’idéal. Nous nous complaisons alors dans une quête des désirs
empiriques, des petits désirs, de ceux qu’on suppose pouvoir réaliser. L’amour pour la femme la plus aimante et dévouée se transforme en une passion pour une femme généreuse et attentive.
En ce sens, la déclaration d’amour masque tout autre chose que la découverte de son idéal pourtant inaccessible. Le je t’aime signifie bien que l’être aimé est apte à proposer une médiation
vers l’amour plus grand qu’on entrevoit derrière telle femme ou telle homme. Désirer une femme, disait Deleuze en s’inspirant du romantisme proustien, c’est vouloir tout le paysage qui se
dessine autour d’elle, c’est viser quelque chose de cosmique caché derrière ses simples cheveux ou ses yeux pourtant anodins. C’est pourquoi l’amant honnête ne devrait pas déclamer le grand
mot, car amour est hypocrite. Platon dirait que je retrouve dans l’être aimé la grande image de l’amour et la beauté. Je vise ainsi dans le désir quelque chose de bien plus grand que l’être
aimé. Dans ce cas, ne faut-il pas dire plutôt à l’amant : "Tu contentes ponctuellement mon désir d’union absolue avec le cosmos" ? Triste formule, ennemie acerbe du romantisme. Amour n’est
au fond qu’une appellation adressée à l’icône d’un plus grand dieu.
Tableau : Egon Schiele, Femme demie-nue
On s’étonne parfois de la dichotomie oppo- sant la tendance de l’Etat à sacrifier aisément ses individus dans un conflit et sa propension à risquer de graves
retombées pour la survie d’un simple otage. D’un côté, en effet, le pays envoie des milliers de soldats lutter pour la conservation d’une parcelle de territoire, mais d’un autre, la nation
ne saurait souffrir la détention d’une poignée d’individus par un pays voisin. La vie d’un seul semble ici primordiale au point que l’Etat serait prêt à risquer son intégrité pour préserver
l’individu, mais paradoxalement, la vie de milliers est mise en jeu pour un peu de terrain. Formuler une analogie de la situation de l’Etat avec celle du corps humain peut aider à résoudre
pareil paradoxe. Désignons les citoyens comme autant de cellules du corps. Dans le cas où le corps est en danger, celui-ci est susceptible de se séparer d’une partie pour protéger le tout,
de sorte que la perte d’un membre contenant des millions de cellules est un moindre mal pour éviter la destruction de la totalité. A l’inverse, pour le cas où autrui porte préjudice au
corps par une bousculade ou le crêpage du chignon, l’injure à la partie suffit à mettre tout le corps en mouvement qui s’apprête à entrer en guerre. Le préjudice moral, ainsi, justifie la
mise en jeu de la vie de la totalité. Paul Valéry illustrait précisément ce paradoxe en soulignant que l’Etat est « l’ami de tous, l’ennemi de chacun », montrant par la formule
que l’Etat vise la préservation de chaque parcelle de son corps, refusant d’en céder la plus petite cellule, mais pour le cas où il y a assurance de perte, alors chaque cellule peut être
sacrifiée. Prisonniers de l’Etat, nous ne sommes que des parcelles de chair participant à la santé d’un grand corps qui prend soin de nous parce que nous appartenons à lui, mais cette
appartenance donne à ce tout le droit de décider du destin de chacune de ses parties. L’heureuse protection dont bénéficient les individus suppose ainsi la triste gratuité de leur
condition.