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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Violence et création

Publié le 3 Novembre 2009 par Meta in Esthétique

« Sans choc, il ne peut y avoir d'art ». Cette phrase d'Antoni Tapiès semble dire que l'artiste doit choquer et confronter le public à un problème marquant, décisif et susceptible de lui faire violence. Mais cette phrase écrite dans La pratique de l'art n'a pas cette seule résonnance. Elle parle aussi, et surtout, de la position de l'artiste lui-même vis-à-vis de son oeuvre. Sans éprouver lui-même le choc, l'artiste ne peut aboutir à la production d'une oeuvre authentiquement artistique. Sans choc, l'artiste encourt le risque d'engendrer un travail artisanal au sens où sa création serait la reproduction de déterminations concomitantes avec celles du contexte social et culturel dans lequel il vit. Pour Tapiès, l'artiste doit inventer et non reproduire. La création a ceci de vivant qu'elle doit être l'invention de formes dynamiques, personnelles et singulières. Or comment inventer sans porter atteinte à ses propres déterminations, à celles, issues de notre contexte de vie, qui conditionnent jusqu'aux caractères de notre personnalité. On peut voir là un paradoxe, puisque d'un côté, l'individu formaté par le contexte social ne pourra prétendre à être un vrai artiste, mais d'un autre, si l'individu se prétend artiste à juste raison, alors cela signifie qu'il s'est déjà libéré de ces déterminations pour embrasser une posture originale et un regard singluier sur le monde. Dès lors, le choc n'aurait plus de raison d'être. En vérité, Tapiès le sait bien, l'artiste est issu de sa propre culture, et une réelle indépendance vis-à-vis de sa société lui est impossible. Mieux, elle n'est pas désirable, parce qu'alors l'artiste serait ermite, et ne pourrait plus parler sur la société qu'il habite. C'est parce qu'il y vit qu'il peut s'exprimer sur son contexte, et ce contexte conditionne inévitablement son régime de vie et sa posture. Autrement dit, la mise en place du choc n'est pas une transformation radicale de cette posture, il s'agit simplement de mouvements articulatoires, d'un geste d'individuation libérant le sujet de ses déterminations présentes et préparant une nouvelle posture individuelle. En ce sens, on peut dire que ce mouvement de libération qu'est ce choc serait une heccéité, c'est-à-dire, pour le dire avec Deleuze, une individuation qui ne se fait pas sur le mode d'un sujet et qui sert à déterminer un champ transcendantal impersonnel et pré-individuel. Pour le sujet artiste, pénétrer un champ d'heccéité, c'est s'ouvrir sans encore se déterminer, c'est se proposer un champ de possibles en refusant la ligne déterminée du caractère précédent, c'est entrer dans une situation dans laquelle l'artiste n'est plus (et pas encore) sujet. Dès lors, dans cet état catatonique dans lequel le peintre relâche totalement ses prises et renonce à dire « je » de façon momentanée, l'occasion lui est donnée de ne plus être ce qu'il est (à savoir l'individu produit par toutes les déterminations de son vécu), de n'être pas « tel », mais plutôt de se mettre en posture de « devenir ». Devenir artiste, devenir créateur, devenir producteur singulier. Le choc permet à l'artiste de s'extraire de son contexte pour se mettre en position d'initiateur et non de transmetteur. On pourra demander : mais si l'artiste ne sait plus qui il est, n'est plus rien de déterminé et oublie son contexte, alors comment peut-il initier quelque chose de pensé, quelque chose de réussi, comment évite-t-il la production d'un espace purement chaotique et désastreux ? C'est que l'artiste est un homme de laboratoire. Une oeuvre est pareille à un arbre, relevait Paul Klee : il ne viendrait jamais à l'idée de quelqu'un « d'exiger d'un arbre qu'il forme ses branches sur le modèle de ses racines », dans l'oeuvre d'art, les organes, les branches sont « les composantes plastiques de l'ensemble ». Pour réaliser avec succès une composition plastique qui laisse circuler la sève, il faut l'essai et le travail. Etre un homme de laboratoire, ici, c'est travailler sans relâche à tester par le jeu du hasard des gestes, des tentatives de constitutions d'organes, des élaborations aléatoires de branches. Si la sève est étouffée ou si elle coule trop, il faut recommencer. Le choc permet à l'artiste de mettre de côté le tutorat de sa culture pour ouvrir de nouveaux champs d'expression afin de libérer les forces plus universelles de la vie : angoisse, mort, désir, liberté, et les myriades d'autres. L'artiste a toujours à transcrire par l'oeuvre la réalité, mais il s'agit pour lui de « construire une nouvelle vision de la réalité », dit Tapiès, de « se lancer à corps perdu dans l'inconnu, rejetant tout préjugé ». La réalité coule en lui comme la sève, elle lui est immanente, et pour relâcher cette tension immanente, il s'agit justement de refuser toute posture personnelle, toute position de conscience. En clair, l'artiste doit cultiver le choc pour ouvrir un champ impersonnel susceptible de laisser l'inconscient parler et ramener la conscience au seul rôle de juge une fois la création achevée. Autrement dit, être artiste supposerait un « se faire violence » pour ravaler le geste de pensée et parvenir à ouvrir un champ d'indétermination propice à l'initiative singulière.

 

Peinture : Paul Klee, Masque

 

 

 

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