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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Trouble every day

Publié le 30 Décembre 2009 par Meta in Cinéma

trouble-every-dayElle veut mourir, consciente du mal qui la ronge. Coré aime les corps, elle les désire au point de les manger, mais sans se prêter au cannibalisme. Dévorer juste ce qu'il faut de chair pour goûter l'autre, lui laisser son apparence de cadavre désirable tout en le dominant, tout en testant la couleur et la profondeur de sa viande. Et puis le vide, la prostration, avec la prise de conscience que l'acte a été vain. Coré tremble et ère à chaque meurtre, le désir révélant son caractère purement formel et vide. Sans corps à goûter, elle aspire à la satisfaction ; une fois rassasiée, la voici frileuse et égarée. Coré vit, possédée par une bête qui ne la ronge pas, mais exige d'elle qu'elle ronge, une bestialité qu'il faut nourriret qui fait d'elle un vampire au sens le plus strict. Point une figure esthétique ou romantique, mais telle un vampire qui aime les corps, qui est habité par le besoin de posséder l'autre dans son entièreté. Coré est enfermée dans ce besoin égoïste de possession de l'autre. Comment intégrer l'autre, satisfaire le désir de possession si ce n'est en l'intégrant à soi, en ingérant ce qu'il faut de sa chair pour le faire sien ? Le drame de Coré est d'être un maître qui jouit de l'autre sans pouvoir devenir esclave à son tour, sans pouvoir formuler ce désir comme une faim neutre, de cette faim que Sartre distingue du désir sexuel lorsqu'il déclare dans L'être et le néant que « le plus faible désir est déjà submergeant. On ne peut pas le tenir à distance, comme la faim, et penser à autre chose en conservant tout juste comme un signe du corps-fond une tonalité indifférenciée de la conscience non thétique qui serait le désir. Mais le désir est consentement au désir. La conscience alourdie et pâmée glisse vers un alanguisssement comparable au sommeil. » Coré n'est pas une femme qui désire de cette manière-ci. Sa condition est pire. Son désir est pure bestialité parce qu'elle a compris implicitement que le désir est un idéal impossible. Du paradoxe du désir, Sartre dit qu'il nous conduit à vouloir « posséder la transcendance de l'autre comme pure transcendance et pourtant comme corps », c'est-à-dire que nous souhaitons soumettre l'autre en possédant son corps, mais que ce n'est pas ce corps que nous visons, mais bien le désir de ce corps, le fait que celui-ci soit entièrement tourné vers nous, que chacun de ses nerfs jouisse de nous, que toute représentation de lui soit concernée par nous. Posséder l'autre, désirer l'autre, c'est attendre que celui-ci n'ait yeux que pour nous, n'ait de corps que pour nous. Shane souffre du même mal que Coré, et dans son désir de June, il sait qu'il ne pourra pas être satisfait, car elle lui reste extérieure. Il la regarde dormir, rire, marcher, à chaque instant, sa tendresse ne lui suffit pas. Il ne la possède pas car des parties de sa chair lui échappent puisqu'elles restent bien à elle. Ni Coré, ni Shane ne souhaitent violer, car le viol empêche la victime de désirer en lui en ôtant le droit. Shane veut être désiré comme le veut Coré, ils souhaitent que l'autre s'abandonne à eux et qu'il n'y ait plus que leur propre désir qui vaille. Mais si posséder la transcendance de leur partenaire leur est impossible, il ne leur reste plus qu'à en trouver un qu'ils pourront bouffer, car en avalant un corps dans l'effervescence sexuelle, tout le corps qui souffre est tourné vers le bourreau qu'il a pourtant désiré au début. La femme de chambre a voulu aimer Shane, elle va maintenant hurler son renoncement au désir pendant que Shane mangera son sexe afin d'avaler tout risque de jouissance. Figure du vampirisme : la victime jouit jusqu'au trépas, moment où le prédateur avale ce qui permet à la victime de jouir, niant le droit de celle-ci à la satisfaction du désir parce que seul le prédateur a droit au repos. Coré souffre de ne trouver ce repos. Elle veut mourir lorsqu'elle se rend compte qu'une fois apaisée, il ne reste rien, elle se sent vide, ayant manqué ce que l'autre aurait pu lui apporter, n'ayant pas saisi ce qu'elle a révélé comme tableau en répandant les tripes et le sang sur les murs de sa demeure. Restent les flammes pour l'emporter, là où Shane fait mine d'aller mieux. Le meurtre l'a apaisé. Pour combien de temps ? Le vampire choisit ses proies parmi ceux qu'il déteste, parmi les corps auxquels il refuse le droit à la jouissance et auxquels il lui faut imposer son désir. June est trop naïve et trop douce, comme Léo, pour être la proie d'un vampire qui a besoin d'un authentique compagnon. Si chaque jour les corps sont troublés, c'est sans doute parce que la paisible amitié est mise à l'épreuve par la dimension charnelle du désir, et que ce désir dévorant ne peut menacer sainement l'attachement, et qu'il vaut mieux dévorer l'étranger que sa retenue. Il ne faut pas craindre pour June, parce qu'il l'aime trop pour la dévorer, parce qu'il l'aime trop pour ne pas la tromper. Et Shane sourit parce qu'il l'aime d'un attachement si fort qu'il ne pourra la baiser, et que lui faire l'amour sera un acte d'amitié.


Images du film :  http://www.youtube.com/watch?v=TfENjj_VqfQ 

 


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Régine Lamberti 01/12/2010 21:28



Bonjour, je suis professeur de Français en Colombie ( Lycée Français Paul Valéry de Cali ) et j' étudie avec mes premières S l' Etranger de Camus dans le cadre de l' EAF. 


Je vous demande l' autorisation de leur transmettre votre travail sur l' absurde dans le cadre de l' objet d' étude : le roman et ses personnages, vision de l' homme et du monde. 


Merci d' avance.



Meta 01/12/2010 21:59



Il n'y a aucun problème du moment que vous citez la source. Je vous remercie de préciser l'origine des données, et je vous souhaite un bon travail. Cordialment. A. Fourdrinier