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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

La Source

Publié le 10 Août 2009 par Meta in Cinéma

Beaucoup de cinéphiles connaissent le film de Wes Craven Dernière maison sur la gauche, une réalisation connue pour sa violence, son absence de concessions avec l'idée que les parents d'une jeune fille voient arriver chez eux ceux qui viennent de la tuer et se font justice eux-mêmes. Si le film de Craven marque une tension palpable et est fort bien réalisé, il n'a pas la profondeur de l'oeuvre dont il est le remake : La source, de Ingmar Bergman. Certes, Bergman n'a pas donné de tronçonneuse au père de famille et n'a pas insisté sur la dimension sanglante de l'ensemble, mais s'il n'y a pas le côté sale du film de Craven, La source manifeste une violence peut-être moins démonstrative, mais peut-être bien plus puissante et marquante sur le long terme, pour qui a réfléchi après avoir vu le film, faisant effort de comprendre et en refusant l'attitude consistant à se satisfaire de l'émotion transmise sur le moment pour se réfugier à nouveau dans le quotidien. La source ne présente pas de suspense, l'intérêt réside dans un positionnement (et une déstructuration) psychosociologique. En noir et blanc, l'action se déroule à une époque réculée, dans les campagnes du nord. Un père est chef d'un petit territoire à la manière d'un seigneur sans opulence. Son épouse chérit leur unique fille qui, trop protégée, manifeste une naïveté qui n'a d'égale que l'insouciance que son éducation a engendrée. La jeune fille se voit confier la tâche de porter des cierges au prêtre dans un village voisin et demande à porter son plus bel habit. Ce n'est pas raconter le film que de dire qu'elle sera abusée, violée, tuée, et que les deux malfrats accompagnés de leur petit frère encore enfant demanderont asile au père en proposant de vendre à la mère l'habit de sa propre fille. Dès lors, que fera le père ? Dans cette famille où la mère n'a d'yeux que pour son dieu et où le père a mis de côté sa relation au divin pour se concentrer avec générosité sur sa fille et sur celle, jalouse de la première, qu'il a adoptée, que se passera-t-il ? Y aura-t-il vengeance de la main des hommes ou s'en remettront-ils à Dieu ? A moins que ce hasard ne soit justement produit par la volonté de ce même Dieu ? Comme dans beaucoup de films de Bergman, le problème consiste dans l'épreuve de l'absurde, de l'absence de sens et de la relation au divin. La fille morte, l'homme peut-il supporter la contingence de son existence ? Pire, l'acte de vengeance effectué, que lui reste-t-il si ce n'est une angoisse qui ne peut se nourrir d'aucune haine persistante puisque l'objet de la haine a été détruit ? Faut-il se tourner vers la religion pour donner du sens à ses propres actes et espérer que du besoin de repentir et de la culpabilité, l'existence en sera ainsi nourrie ? Le père jure de construire une église sur les lieux de la mort de la fille, là où le heurt de la tête de l'adolescente a libéré les eaux d'une source qui, par sa mort, s'est mise à couler. Contingence absurde ou geste divin ? La fragilité de l'homme a tranché. Blessé dans sa chair, son seul secours est dans la piété, ses forces restantes ayant été consumées lorsqu'il en est même venu à tuer le petit garçon souillé par le péché de ses deux compagnons. Pourtant, avant l'acte de tuerie, le père a vu sa fille adoptive lui avouer qu'elle avait prié Odin, le dieu païen, de punir la jeune vierge, mais détourné du divin avant son acte, il pense encore que seule la contingence est responsable de la mort de sa fille. Jusqu'à ce que le doute ne le gagne, et que la fragilité ne le pousse à douter de sa propre force. Le mensonge que se prononce à lui-même le père est un acte de soumission à la culpabilité pour que l'existence en devienne supportable et que la conscience de l'homme oublie que la fragilité des choses est l'affirmation du carctère fugace et contingent de la vie. Il faut faire en sorte que construire une église soit nécessaire, car avoir le choix serait douter, et le doute renvoie par trop à ses propres actes, au risque de se considérer libre ; et comment un père, privé de son enfant, pourrait-il dans la faiblesse qui est la sienne avoir la force de supporter le caractère éphémère de l'univers qui l'entoure ? Fixer un paradigme, devenir mystique catatonique, embrasser un foi dévorante, et que la nécessité divine s'accomplisse : une église en ce lieu, une source y coule, des hommes pieux. Le film se referme tel le piège que les hommes eux-mêmes se sont construits, prison spirituelle et de souffrance par pure faiblesse. Comme dans le Septième Sceau, comme dans Jeux d'été, la beauté provient de la faiblesse, de l'indétermination, de l'inquiétude, et si les simples d'esprit sont heureux et meurent dans l'ignorance, il paraît clair que Bergman offre aux âmes tourmentées le droit d'être des poètes ou des héros.

 

 

 

 

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