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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Décohérence psychologique

Publié le 6 Juillet 2009 par Meta in metamonde

Affirmer qu'une preuve de la puis- sance créative de l'homme se trouve dans le suicide, c'est lui reconnaître une capacité à s'abstraire d'un instinct de conservation présent jusque dans cette tension inconsciente qui le pousse à préserver ses posi- tions, même pour les dogmes les plus intenables vis-à-vis desquels le renon- cement aurait manifesté la bêtise de l'adhérent. Tuer le moi n'est pas tuer le corps et, en ce sens, le suicide a une valeur positve pour le sujet dès lors que cette mise à mort est justement un geste de réactivité, d'élan de vitalité destiné à tout reconstruire. Mais c'est alors un saut engagé, et non un doute méthodique et hypocrite qui ne remettrait que momentanément en cause les convictions les plus ancrées. Pareille position dépasse le simple mouvement qui consisterait, pour le dire en termes heideggeriens, à s'affronter à la mort pour déterminer son moi le plus propre. Car un suicide de la subjectivité n'est pas seulement un refus du moi quotidien pour embrasser le moi authentique. C'est bien plutôt la mise à mort des deux postures, du moi en compagnie des autres tout autant que le moi en compagnie de soi. Comment un tel acte est-il alors possible et sur quoi ouvre-t-il ? S'il préserve une certaine vie de la subjectivité, ne la plonge-t-il pas dans le chaos de l'indétermination totale et dans l'horreur de l'informel ? La mise à mort est d'abord décohérence. C'est que le sujet, par l'éducation qu'il a reçue et qu'il s'est donnée, s'est constitué comme cohérence d'un soi mis en relation avec le contexte, en vue de stabiliser son rapport au monde et lui permettre d'agir en toute sécurité. En ce sens, la décohérence est un risque, sans doute le risque suprême pour un sujet, ainsi que le dit explicitement Nietzsche au début de Par-delà bien et mal en affirmant la nécessité d'être prêt à embrasser l'erreur pour remettre en cause la stabilité suspecte des valeurs. Décohérer, en physique quantique, c'est la perte de la cohérence microscopique du mouvement d'une particule pour que celle-ci soit mise en relation avec l'environnement macroscopique. C'est le moment où une particule renonce à la tendance dans laquelle elle s'incrit, prête à traverser illogiquement un obstacle ou rompre la chaîne causale dans laquelle elle était immergée, pour retrouver la tendance et le mouvement global du monde. C'est une césure radicale à laquelle le sujet se soumettrait, et cette césure ne pourrait être connue qu'au prix d'un suicide du moi, car ce dernier, comme la particule, aurait à quitter ce qui l'a jusqu'ici déterminé pour le pousser à intégrer la mouvance d'un monde dont les désignations humaines ne sont que des possibilités potentiellement en conflit avec le mouvement même de la vie. C'est aussi l'acte de destruction du visage rigidifié de la personnalité, car comment renoncer aux rides de son visage sans opérer chirurgicalement une transformation susceptible d'aboutir sur la mort de l'ancien agencement facial ? Comment mettre fin à la construction faciale issue de la constitution si longue de la personnalité sans être prêt à mutiler l'ensemble ? Certes, le sujet pourrait entretenir le mouvement de la tête qui se cache derrière ce visage et éviter la rigidification (voir à ce sujet un précédent billet : « Fuir la visagéité »), mais soumis aux déterminismes d'une éducation et d'un contexte, toute constitution libre d'une figure personnelle et authentique suppose de choisir le moment d'une naissance, d'un engagement soudain sur la voie risquée de la pensée, le commencement d'une nouvelle direction qui ne serait pas normée et s'ouvrirait en plusieurs lignes comme si le sujet assumait le fait d'être multiple pour mieux pouvoir choisir la ligne en adéquation avec le mouvement dionysiaque du monde. C'est là, comme le souligne Deleuze dans Différence et répétition, la vertu d'une schizophrénie non pathologique. Cette schizophénie est une méthode créatrice, la formation d'une désorganisation progressive, ainsi que le relève Jean-Christophe Goddard dans Violence et subjectivité. Cette violence faite au soi n'est pas une décision simple qui consisterait à tuer le moi par le seul fait de sa volonté. Un acte symbolique doit la soutenir. Ce peut être tuer le père, dit Deleuze, ou encore toute tension vivante qui mène le sujet à échapper à la cohérence de son propre monde malencontreusement isolé du grand tout. En ce sens, toute mauvaise rencontre, toute catastrophe est susceptible de devenir le support de ce suicide intellectuel. C'est à ce prix que le moi peut parvenir à se dissoudre, parce que la psyché a été lacérée de part en part par un mouvement destructeur d'une violence inouïe, voulu ou subi. Un mouvement de destruction comme initiateur potentiel d'un nouveau monde dans lequel le sujet peut plonger s'il accepte cette violence sous peine de rester enfermé dans l'ancien et entrer dans un processus défensif ouvrant sur la névrose. Ce nouveau monde n'est pas chaos. L'embrasement du domaine divin dans le Crépuscule des dieux, de Wagner, est l'avènement du monde des hommes, le monde de la liberté, un univers d'invention et de création où l'égide des dogmes et de la cohérence fataliste de l'ancien temps a disparu. L'expectative, l'indétermination est en ce sens une ouverture positive du sujet qui a pu abandonner son ancienne peau pour accepter une décohérence destabilisante et dangereuse, mais qui le met en position de se construire des lignes aux cohérences multiples, de manière à essayer telle ou telle cohésion pour sans cesse les déconstruire en restant vivant et créatif puisqu'intégrer la cohérence du cosmos nous échappe dans la mesure où nous ne sommes qu'une particule de l'horloge. C'est la le paradoxe du suicide intellectuel ici défini : c'est une mort entendue comme condition de possibilité d'une vie à venir et en devenir, l'avènement d'un moi schizophrénique et créateur de soi, le refus de l'aliénation sociale et psychologique pour embrasser une folie porteuse et nécessaire, le renoncement à la détermination stabilisée pour s'intégrer au mouvement d'individuation caractérisant le vivant. Loin d'un mysticisme halluciné, simplement le choix de renoncer à la mort des possibles pour vivre avec un sentiment authentique de liberté.

 

Photographie : Bacchus, Michelange.

 

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