
Qu'elle soit représentation iconographique,
photogra- phique ou encore souvenir, l'image, dans ses différentes acceptions peut sembler porteuse de sens. Parce qu'elle apparaît comme signifiante, elle peut donner
l'impression de dire quelque chose, si bien qu'il est tentant de dire d'une image qu'elle parle. Mais n'est-ce pas là un abus de langage ? Pour qu'elle parle, c'est-à-dire pour
qu'elle fonctionne comme émetteur d'une langue, il faut que son mode de représentation soit habité d'une expression : elle doit donc dire quelque chose. Mais, dépourvue
d'organes et de pensée, l'image ne dit rien à moins qu'on ne la fasse parler. Pour ce faire, il faudrait que le producteur de l'image ait introduit dans celle-ci les éléments
fonctionnels garantissant la fonction de l'expression (un langage de la forme ou de la couleur) ou bien que le récepteur soit en mesure de la faire parler par l'interprétation
des signes contenus dans l'image. Le problème consiste donc à se demander de quelle manière l'image pourrait-elle émettre du signifié en tant que signifiant. Dans cette
perspective, il est utile de se demander comment l'image pensée comme représentation exprime le signifié, puis de considérer la manière dont le récepteur reçoit les signes de
l'image. L'analyse de ces deux points augure alors d'une possible dichotomie entre l'image comme signifiant et l'image comme signifié puisque la propension à l'interprétation
des images produit le risque que la réception du signe soit appréhendée selon la volonté de faire dire quelque chose à l'image et non de la laisser parler si toutefois elle le
peut. C'est pourquoi en tentant enfin d'articuler ces deux régimes de donation de l'image, il sera peut-être possible de savoir si la notion de parole peut avoir ici du sens ou
si l'image n'est qu'un mode de représentation passif sur lequel le sujet aurait tout droit et tout pouvoir.
Dire qu'une image parlerait suppose de la penser comme mode d'expression, production d'un signifié. En tant que représentation, elle serait alors signifiante, déclarant en quelque sorte par les signes qui l'habitent quelque chose qu'elle viserait à transmettre. En tant que représentation, la sculpture parle-t-elle ? Par sa forme et son agencement, elle semble exprimer deux choses : un certain mouvement, du corps ou du faciès, et une identité, puisqu'elle fait signe vers un modèle. En tant que représentation fidèle, la sculpture est une image qui semble porteuse d'un message. Faut-il l'entendre comme signifiante, comme le serait un signe linguistique, ou bien comme un simple bloc de pierre ? Dans le traitement qu'il consacre aux images dans Le sophiste, Platon désigne l'eikôn (icône) comme une représentation fidèle de quelque chose, considérant que l'icône aurait le plus haut statut dans l'ordre de l'imitation car elle imite parfaitement les proportions, les formes et les agencements du modèle. En ce sens, l'image exprimerait quelque chose de présent dans le modèle, bien que dégradé dans son authenticité. Ainsi l'image de la sculpture parlerait moins que le modèle. S'agit-il pour autant de parole ? L'image parle-t-elle selon Platon ? Il faut s'enfoncer dans les modes de représentation plus dégradés pour en avoir l'assurance. L'art du sophiste, dans l'utilisation qu'il fait du discours, est production de l'eidolôn (idole). C'est l'image, l'imitation, l'illusion d'une pensée, le semblant du vrai, l'image audible de jugements illusoires. Par conséquent, par son caractère d'imitation exacte, la sculpture serait une image plus signifiante qu'un faux discours, de sorte qu'on pourrait penser que l'image iconographique est parole tout comme le discours.
Cela signifierait alors que les images, selon leur mode de production, auraient plusieurs modes de parole, car si la sculpture dit quelque chose de plus vrai que le discours du sophiste, elle le dit d'une autre manière. L'art, par la diversité de production de ses images, est peut-être un bon terrain d'analyse. Plutôt que de procéder à une énumération, il est peut-être possible, dans l'étude du mode d'expression de la peinture, de dégager la manière dont elle produirait du signifiant par un biais qu'on pourrait qualifier de parole. Il y a bien des manières de peindre. Un tableau de Kandinsky ne parle pas de la même manière qu'une représentation picturale grecque. Parle-t-il même seulement ? Il y a des tableaux qui racontent quelque chose, dit Deleuze dans Logique de la sensation. Reprenant l'idée de Cézanne, il veut dire qu'il y a tout une partie de l'histoire de la peinture qui a illustré, produit de la narration. La peinture chrétienne racontait les moments de la vie du Christ. L'image, en ce sens, ne transmet pas seulement un signe, elle décrit, explique, rapporte des faits en un tout pictural. Dans ce cas, on pourrait être tenté de penser qu'un tel courant produit des images qui disent quelque chose, tandis qu'un monochrome ne dit rien. Un monochrome parle-t-il ? C'est une couleur intense et pure que porte pareille image. Or l'effort abstrait va viser, à la suite du cubisme, à produire de la forme épurée. Cézanne est de ceux qui ont lancé l'impulsion : faire en sorte que l'image picturale produise un langage qui ne soit plus seulement illustratif mais transmette la sensation. L'art abstrait, ainsi que le cubisme, sont des efforts pour déconstruire le figuratif, rappelle Deleuze, ce sont des modes d'expression de l'image qui veulent exprimer quelque chose sans pour autant raconter.
Mais dans ce cas, peut-on parler de parole malgré la production d'une expression ? Héritier du cubisme, Francis Bacon peint la sensation et, de ses mots mêmes dans les Entretiens avec Silvester, il peint le cri. Le cri du pape Innocent est-il parole ? Le tableau parle-t-il ici ? Selon Deleuze, oui, mais ce n'est pas une langue articulée car l'espace occupé par l'image n'est pas optique. Reprenant les termes de Cézanne, il qualifie de telles images de haptiques, c'est-à-dire fonctionnant selon le mode d'expression de la sensation, et non selon celui d'une histoire organisée. Bacon ne peint pas ce qui est arrivé au pape de Vélasquez, il peint son cri, il produit une image qui traduit avec son propre langage une sensation d'horreur. Le tableau émet ce message de sensation mais il ne raconte plus. Il reste articulé selon un certain mode de production et a donc un langage articulé, sa propre langue en ce sens, bien qu'il ne parle pas au sens strict. Le problème, dans ce cas, c'est qu'on suppose ici que l'image picturale génère un signifié qui serait contenu dans l'oeuvre même. Or le récepteur, c'est-à-dire le spectateur, pourra-t-il comprendre nécessairement cette logique de la sensation ? Que l'image de Kandinsky, ou de Bacon, ait un langage, sans doute faut-il le concéder, mais peut-il y avoir parole si le récepteur ne connaît pas ce langage ? En fait, le problème a été retourné par Duchamp qui juge qu'une oeuvre n'a de sens que dans le regard du spectateur. Pour lui, en effet, c'est le spectateur qui, dans son observation de l'image, produit le langage et engendre une parole dans le tableau. Ici, l'image ne parle plus, on la fait parler. Est-il donc possible que ce faire parler n'occulte pas le parler de l'image ? Le récepteur est-il influencé par ce parler de l'image de sorte qu'un dialogue pourrait s'installer, ou bien n'y a-t-il de parler de l'image que dans ce faire parler ?