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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Feux d'artifice

Publié le 9 Avril 2009 par Meta in Cinéma

S'il fallait encore démontrer que le cinéma n'a nul besoin d'effusions et de grandilo- quence pour exalter les sensations les plus intenses, Hana-Bi constitue- rait un argument de poids. Le cinéma de Takeshi Kitano est à chaque fois un poème exaltant la dialectique d'Eros et Thanatos, mais avec une subtilité et une volontaire naïveté qui tranche avec certaines productions con- temporaines. Le regard d'une enfant jouant avec son cerf-volant, la vie, heureuse, et le coup de feu soudain, marquant la destruction brutale et sanguinolante de celui qui la regardait. Kitano joue constamment sur ce constraste. Le calme, l'harmonie des formes, la sérénité de lieux, et soudainement le jaillissement du sang, l'émergence immédiate et non préparée de la violence. Voilà le génie de Kitano : construire des tableaux vivants où émerge la pointe de vigueur, le spectre de la vitalité qu'on ne devine jamais avant qu'il ne se manifeste. Les personnages du réalisateur, ceux qu'il incarne lui-même, sont toujours des avatars de ces tableaux, embrassant le même principe : calme, habitude, légèreté, mais une subtile nonchalence, une démarche boitillante marquant la défiance continuelle du vivant. Car dans la sérénité du tableau, la perfection n'est pas de mise, seulement la tranquillité. Et c'est parce que l'ensemble n'est pas pure harmonie que peut naître le paroxysme de la violence. Scène : l'épouse immerge des fleurs fanées dans le cadre paisible d'un lac, le passant moqueur lui dit qu'elle ne pourra les ramener, le mari calmement, avec un, voire deux coups, détruit le visage, le sang se répand, puis retour au calme. La mort est partout, parce que la vie est étendue dans une tranquillité ouverte à tous les mouvements. Scène : une soirée dans un bar, le personnage songe et pense. Apparente tranquillité. Le yakuza vient à passer, querelleur, défiant, dangereux. Le mouvement a ouvert un nouvel espace de mort : un geste, un bruit, les baguettes sont plantées et l'oeil éclaté. Hana-Bi signifie « feux d'artifice ». C'est une explosion colorée dans un espace apparemment dépourvu d'aspérités. L'histoire supporte d'autant plus ce thème. Le policier qu'incarne Kitano va perdre sa femme, condamnée par la maladie, renvoyée chez elle ; son ami a été blessé par un fou furieux et sera voué à la paralysie, au rejet de son épouse et de sa fille, à la solitude. Kitano va perdre sa raison de vivre, la dernière, puisque sa fille est jadis morte : la disparition de son épouse. Alors, une dernière fois, avant la mort, dans ce paysage si quotidien, si paisible qu'est la ville de Tokyo, prendre de l'argent aux yakuzas, et offrir deux derniers cadeaux : un nécessaire de peinture pour son ami, et un dernier voyage pour sa femme dans le froid de la montagne et jusqu'aux temples ensoleillés par le printemps. Simplicité du vol, efficacité évidente de Kitano qui n'échouera pas. L'intérêt est ailleurs, dans la manière dont il vivra cette dernière semaine avant son suicide organisé, dans les touches humouristiques teintées par la mort et pourtant nullement macabres. Voilà peut-être une marque de génie : la capacité à faire passer avec légèreté l'ombre de la mort dans les mouvements les plus simples et les plus vivants d'un quotidien désirable par la sérénité qui s'en dégage. La perfection du cadrage, une photographie d'exception, cerner les peintures du policier infirme qui n'ont rien d'artistique, mais qui font pourtant art dans le regard que porte la caméra. Kitano met ici à nu une réalité de l'art avec une pertinence remarquable : le support et les formes ne sont pas génie, mais la présentation de l'ensemble leur donne un sens profond, exaltant la sensation souterraine attachée au travail enfantin de l'infirme. Avalé dans le génie récurrent de la nouvelle vague du cinéma asiatique, Kitano parvient néanmoins à s'en démarquer par une efficacité formelle issue de la simplicité des situations, et la mise en scène d'une naïveté productive de forces vivifiantes. Hana-Bi est peut-être le film le plus abouti de Kitano, primé à juste titre, et rendant compte de ce que peut signifier le mot « vivre » dans un univers où toutes les complexités sont soutenues par l'armature épurée des habitudes et de la sincérité. En tant qu'oeuvre d'art, Hana-Bi ne transmet aucun message, il se contente avec force de transmettre la sensation faisant signe vers une réalité saisie par l'acteur comique incompris du Japon.

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