
Etonnant petit livre que l'Eloge de la folie de Erasme. Quoi de surprenant à ce que ce livre, malgré sa qualité et sa rigueur moindre que dans ses futurs écrits, ait su toucher
l'ensemble des lecteurs de l'époque ? L'austérité des érudits du quinzième siècle aurait-elle du faire barrière à l'arrivée de cette amusette ? Peut-être les lecteurs ont-ils
senti dans le texte d'Erasme quelque chose de plus que son intention d'amuser et de faire de l'esprit. La folie y parle. Que dit-elle ? « C'est pourtant moi, et moi seule,
qui réjouis les Dieux et les hommes. [...] Tous, tant que vous êtes, je vous vois, ivres du nectar des dieux d'Homère, mêlé toutefois d'un peu de népenthès, alors qu'il y a un
instant vous étiez assis, soucieux et tristes, comme des échappés de l'antre de Trophonius. [...] Ce que les rhéteurs, d'ailleurs considérables, n'obtiennent par leurs discours
qu'à grand effort de préparations, c'est-à-dire chasser des âmes l'ennui, pour y réussir je n'ai eu qu'à me montrer. » C'est que Erasme ne prétend pas ici que la folie
serait un état supérieur à la sagesse. Chacun a son royaume, mais nous demeurons au quotidien dans celui des fous, tandis que nous ne faisons qu'apercevoir celui des autres. La
caverne de Socrate prend une dimension bien plus orgiaque, car le fou n'est pas simplement celui qui demeure prisonnier de chaînes qui l'empêchent de contempler la lumière.
« Que signifie encore cette parole du docte Ecclésiastique : Le fou change comme la lune, le sage demeure comme
le soleil ? Tout simplement que le genre humain est fou et que Dieu immuable a seul l'attribut de la Sagesse ; car
la nature humaine est figurée par la lune et Dieu par le soleil, source de toute lumière. [...] si sagesse et bonté, comme le veulent les Stoïciens, sont des termes identiques,
et si quiconque n'est pas sage est fou, tout ce qui est mortel dépend nécessairement de la Folie. » Chez Platon, la sagesse n'est pas absolument atteignable, elle est
l'impossible à contempler, mais l'esprit doit faire effort pour s'approcher de la vérité et s'éloigner de la folie. Pourquoi donc faire l'éloge de celle-ci ? Qu'y a-t-il de
positif à chanter et danser dans la caverne ? Plus encore, l'argument de Socrate, dans le livre VII de la République consiste à avancer que toute personne qui aura contemplé le
lumineux se refusera à revenir vers l'obscurité. En ce sens, l'individu renoncerait à tout désir de folie. A quoi appelle donc Erasme ? Il retourne l'argument de Platon tout en
y accordant une grande valeur : le sage, effectivement, quitte la vie matérielle, peu à peu, mais incapable de saisir la beauté du soleil, il sombre dans une autre forme de
délire. Ainsi, à vouloir fuir la folie des aveugles caverneux, il sombre aussi dans une aliénation spirituelle : il a quitté l'aliénation du corps pour embrasser l'aliénation de
l'âme, ou encore, il était perdu dans le corps, le voici maintenant perdu dans son âme. Sombrer ? Non, au contraire, cette folie est libératrice, pour Erasme, non pas qu'elle
nous libère de quelque chose, mais qu'elle est précisément un sens à donner au mot liberté. En ce sens, Erasme ouvre une réflexion sur la question de l'aliénation qui consiste à
montrer que nous demeurons prisonniers d'une forme de folie, que nous sommes toujours plongés dans un délire. Agir librement, c'est entrer dans l'aliénation que l'on s'est
choisie. Que veut dire alors « revenir à soi » ? C'est quitter l'extrémité de l'aliénation pour revenir dans l'état de latence qui précèderait la prochaine. C'est se
remettre en état de préparation d'une nouvelle projection, du prochain projet. Etre hors de soi, dit Erasme bien avant Hegel, c'est s'extérioriser, c'est entrer dans un état qui
n'est pas soi, et cette extériorisation, c'est précisément la possibilité de devenir autre, donc d'échapper au déterminisme figé. La folie, c'est l'appel de l'indépendance,
c'est l'exigence de la passion personnelle, c'est le refus de la stase. S'affirmer libre, s'affirmer humain, pour Erasme, c'est oser la folie, c'est oser la différence, c'est
oser la plongée dans le chaos orgiaque des passions. Et Erasme de terminer : « Ceux qui ont eu le privilège si rare de tels sentiments éprouvent une sorte de démence ; ils
tiennent des propos incohérents, étrangers à l'humanité ; ils prononcent des mots vides de sens ; et à chaque instant l'expression de leur visage change. Tantôt gais, tantôt
tristes, ils rient, ils pleurent, ils soupirent ; bref, ils sont vraiment hors d'eux-mêmes. Revenus à eux, ils ne peuvent dire où ils sont allés, s'ils étaient dans leur corps,
ou hors de leur corps, éveillés ou endormis. Qu'ont-ils entendu, vu et dit ? Qu'ont-ils fait ? Ils ne s'en souviennent qu'à travers un nuage, ou comme d'un songe ; ils savent
seulement qu'ils ont eu le bonheur pendant leur folie. »
Image : Illustration d'époque pour Eloge de la folie, de Erasme.