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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Androgynie sociale

Publié le 14 Mars 2009 par Meta in metamonde

Près d'un siècle après l'élan des suffragettes, la question de l'égalité hommes-femmes se pose toujours, mais en des termes nouveaux. Il ne s'agit pas nécessairement de savoir s'il faut égalité. La question peut consister dans le problème d'une équivalence entre les genres, l'égalité des droits n'étant pas la même chose que l'équivalence des fonctions. Il y a eu bien des recherches en sociologie pour montrer, à la suite de Simone de Beauvoir, que les soi-disantes programmations génétiques des femmes ne seraient que des constructions sociales, et qu'un garçon élevé dans un contexte typiquement féminin, selon les clichés et les modes traditionnels d'éducation, serait conduit à adopter un rôle socialement féminin en l'absence d'un modèle susceptible de lui imposer l'exigence d'un mimétisme en vue d'une incarnation du masculin. En ce sens, les rôles ne seraient donc des codes sociaux générés par un contexte, et les déterminations biologiques ne contionneraient pas l'individu à assumer un rôle. Ce n'est pas l'utérus qui obligerait la femme à adopter le rôle de mère, et l'instinct maternel serait une illusion produite par un mimétisme social, mimétisme du désir, désir d'être une bonne mère, désir de l'enfant si convoité dans le contexte. Il faut ajouter à cela l'idée existentialiste selon laquelle l'individu humain a l'opportunité de se séparer du déterminisme biologique pour décider de son avenir dans la liberté d'élaboration de son projet. Ainsi, en tant qu'être humain, l'individu doté de créativité est susceptible d'inventer son propre rôle et le genre n'est pas, en droit, ce qui doit conditionner un rôle puisque seul l'individu est en mesure de déterminer ce dernier. Mais on aurait tort de croire que c'est le mouvement féministe qui soutiendrait de façon première cet état de fait. Le féminisme est une pluralité de mouvements. Certains militants sont existentialistes, tandis que d'autres luttent pour reconnaître la spécificité de la femme et exiger une égalité à la lumière du rôle qu'elle a à tenir. En ce sens, il ne s'agit plus de dire que la femme est l'égale de l'homme car l'homme peut être femme et la femme peut être homme. Il s'agit de dire que la femme est l'égale de l'homme parce que son rôle spécifique a tout autant de valeur que celui de l'autre genre. Plus de genre, que de l'humain. Pourtant, certaines conceptions dérivées de la théorie du « Care » se concentrent sur l'idée que le sexe féminin serait celui susceptible de prendre soin, d'être à l'écoute, d'avoir de la considération, autrement dit, d'aller vers les autres. Le "Care" est une théorie entendue selon diverses interprétations qui parfois renversent même l'intention positive de cette théorie qui se veut pourtant progressiste. Women take « care », forme intraduisible d'une idée qui consiste parfois à postuler que les femmes sont prédisposées à ce dynamisme, au contraire des hommes. L'idée peut aller plus loin : elle peut aussi consister à reconnaître aux hommes une tendance à la rationalisation, à la pensée objective et neutre auxquelles les femmes auraient moins accès en vertu d'une tendance à l'émotivité et l'émotion qui les destine à plus de sensibilité et de considération pour les autres. La raison exige la froideur, la sensiblité exige la chaleur. Paradoxe d'une telle pensée féministe qui limite l'accès des femmes à une dimension intellectuelle tout en affirmant leur puissance. Dans l'optique exposée précédemment avec les arguments existentialistes, une telle pensée ne fait que manquer de dynamisme, elle est susceptible d'enfermer la société dans une stagnation au lieu d'engendrer le progressisme que pourtant le « Care » revendique. Déjà, Platon, dans le livre V de la République, pensait une équivalence entre hommes et femmes : un rôle en accord avec la nature de l'individu : il y a des femmes colériques et d'autres non, des femmes sages et rationnelles, et d'autres non, de sorte que le rôle ne doit pas être distribué selon le genre, mais bien selon la nature de l'individu, du caractère qu'il a développé dans une éducation neutre proposée par l'Etat qui refuse le droit aux familles à éduquer leurs enfants en vertu d'un besoin d'égalité. Mais il y a plus que cela dans les idées de Simone de Beauvoir, car comme le « Care », elle inscrit sa pensée dans les conditions matérielles de production du contexte de son époque, bien qu'elle en déduise tout autre chose. Poser que les femmes sont destinées à, c'est poser qu'elles n'ont pas la possibilité de décider du rôle qu'elles joueront dans la société, c'est les enfermer dans un déterminisme et tronquer leur liberté. Certes, on observe qu'il y a plus de femmes dans les activités de service, mais est-ce une raison pour poser que c'est là un déterminisme naturel et qu'il faut faciliter ce fait au point de le figer comme réalité nécessaire ? Bien au contraire, dirait Simone de Beauvoir, les femmes doivent prendre acte du fait qu'elles ont la possibilité de s'abstraire de ces déterminismes pour devenir objectives, neutres, et rationnelles tout autant que cet autre masculin, et à l'inverse, l'individu masculin doit prendre conscience que l'acte de service n'est pas dégradation de sa personne en vertu d'une soi-disante perte de sa virilité. A chaque époque, dans chaque culture, des femmes luttent contre elles-mêmes, à la manière d'anciennes afghannes qui exigent parfois des jeunes filles de se soumettre à l'exigence aliénante de la religion et à l'enfermement de leur conscience. Si le « Care » dans son acception féministe et restrictive est défendu par des femmes, c'est aussi parce ces défenseurs féminins revendiquent le droit à rester femmes et à résister à une unilatéralisation du genre dans la multiplication infinie des rôles. Ce n'est même pas la crainte que la femme perdrait son rôle originel, car si la génétique en vient à permettre aux hommes d'engendrer par eux-mêmes, ou conçoit des machines susceptibles de produire des gestations pour libérer les individus de l'exigence aliénante de l'engendrement biologique, hommes et femmes pourraient garder des rôles distincts : la réflexion objective contre la faculté d'écoute, le travail pénible contre l'activité de soins, et ainsi de suite. Pourquoi craindre la disparition des rôles traditionnels au profit d'un renouvellement de la définition du genre comme entité unique, un genre humain ? L'éthique du "Care" doit donc être conçue comme l'idée que les activités de service sont autant l'apanage des hommes que des femmes, et qu'il n'y a pas lieu de le valoriser comme qualité intrinsèquement féminine. Le "Care" est l'affirmation d'une positivté du service dans la vie morale contemporaine, et non la reconnaissance d'une situation du genre féminin. Dans son acception uniforme, cette théorie peut justement contribuer alors à une progression de l'uniformisation du genre. Car l'androgynie des tâches et des actes ne signifie pas la fin de la société, c'est l'aube d'une ère différente où, justement, le potentiel de liberté et de créativité est décuplé puisque plus aucun rôle n'est présumé. Revendiquer le droit à la féminité, c'est refuser l'état de fait que les individus peuvent s'abstraire du genre pour devenir infiniment libres et inventer la société qu'ils désirent.
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