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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Got the spirit, lose the feeling

Publié le 28 Février 2009 par Meta in Musique

La sortie du documentaire sur Joy Division dans les salles obscures est l'occasion de revenir sur la qualité des morceaux de ces leaders de la Coldwave et notamment sur la teneur de certaines paroles évoquant directement la situation du chanteur et futur suicidé, Ian Curtis. Qu'il s'agisse de « she's lost control » ou de « disorder », ces deux célèbres oeuvres sont l'expression d'un malaise. De quel problème s'agit-il ici ? La froideur de leur musique, le caractère épuré des mélodies, concourent à exprimer la perte dont souffrent les artistes du groupe. Curtis est l'emblème de cet état, lui qui perd le contrôle de soi du fait de son épilepsie, ou qui se trouve avoir l'esprit tout en ayant perdu la sensation. De quelles pertes s'agit-il exactement ? Qu'est-ce qui constitue le malaise de Curtis au regard de ce qui est exprimé dans le discours musical ? Il y a là une forme d'aliénation dont il faut préciser la teneur, car l'aliénation de Curtis n'est pas celle dont parle Marx dans Les manuscrits de 1844. L'aliénation de Curtis a rapport à celle que définit Hegel : la perte dans un état impliquant la sortie de soi. Si le sujet humain réalise son individuation en progressant dialectiquement, c'est-à-dire en partant d'une identité abstraite et non déterminée (d'une personnalité non réalisée, hésitante, qui se cherche), puis en passant par la détermination objective (la confrontation à un pouvoir être autre, ou encore le fait de subir une détermination extérieure : « tu es artiste », « tu es père », ...), pour enfin se singulariser en résolvant l'opposition entre la particularité subjective et l'universel extérieur. Cette singularité est la possibilité de s'individuer, de parvenir au statut d'invidu vivant singulier susceptible de réaliser son concept d'humain dans ses propres particularités. L'aliénation, en ce sens, serait la perte dans un des deux états sans possibilité de dépassement, de singularité. Soit l'aliéné est prisonnier de sa particularité, soit il est prisonnier de l'objectivité universelle d'un concept. Dans le cas de « she's lost control », Curtis exprime l'idée que dans la situation de la perte de la maîtrise de soi, la tension épileptique détourne le sujet de toute possibilité de s'objectiver et d'embrasser un concept socialement acceptable : il y a donc perte des moyens de l'objectivation et impossibilité à s'individuer singulièrement puisque le deuxième stade n'est pas atteint. Dans « disorder », où Curtis dit explicitement « Ive got the spirit, lose the feeling » (j'ai l'esprit/intellect, j'ai perdu la sensation/sentiment), Ian a quitté l'état subjectif particulier d'une personnalité sensitive et réactive pour entrer dans l'état objectif de la détermination universelle du concept. Sans fondement individuel, perdu dans l'immensité des concepts, Curtis est dépourvu de la puissance d'individuation, puissance d'exister et de vivre. De ce fait, il devient chanteur, artiste, célébrité ou, pire, père. D'où peut-être le trouble ou l'angoisse qui s'empare de lui une fois sur scène : devenu icône d'un concept, devenu esprit objectif pour les fans, il n'est plus sensitif mais uniquement productif pour eux et non pour lui. D'où peut-être le renoncement à son statut de père : la peur d'être père et non Ian, impossibilité à réconcilier le sujet Ian et l'objet père pour devenir singulièrement « Ian, un père ». Et pourtant cette aliénation n'empêche pas Curtis de produire. Pourquoi ? Parce que cette aliénation n'empêche pas l'activité de conscience productrice de Curtis. A la différence de l'aliénation chez Marx, celle conçue par Hegel laisse ici place à l'issue malgré la présence de l'angoisse. Malgré son impossibilité à s'individuer, Curtis a la possibilité d'exprimer ce mal de vivre dans sa musique parce que son art devient le reflet pensé de son état. Son aliénation n'est pas celle de l'ouvrier condamné à la perte dans les moyens de production et que Marx pose comme aliéné selon trois modes : le fait de devenir étranger aux produits de son activité, à son activité elle-même et aux conditions de son activité. A la différence d'un ouvrier, Curtis a conscience des conditions dans lesquelles il crée, ainsi que de ce qu'il crée et de l'activité même de créer. Et toute la dimension tragique de son état vient justement de la conservation de cette conscience qui lui permet de prendre conscience de sa perte, ses manques et son angoisse. Dans l'aliénation marxiste, l'ouvrier ne peut même plus se poser la question de son état : il n'est plus qu'un mécanisme. Dans la considération hégélienne de l'aliénation qui semble pouvoir parler de Curtis, la possibilité de penser devient l'occasion de l'angoisse, si bien qu'en l'absence de toute possibilité d'individuation et devant le constat de cette impuissance, la ressource de Curtis sera la mort. En un sens, c'est parce qu'il était encore trop vivant que Ian Curtis s'est donné la mort.
Photographie : Ian Curtis.


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