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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Fragilité narrative

Publié le 7 Février 2009 par Meta in Esthétique

La fragilité n'est pas un concept dont la désignation renverrait nécessairement à une faiblesse. Si l'objet fragile est susceptible de se briser trop aisément, dire d'une personne qu'elle révèle une véritable fragilité, c'est reconnaître ici une qualité. La fragilité n'est pourtant pas une force. Elle est, dans l'art, l'expression d'une authenticité, d'une vérité de la chair de l'objet concerné. L'individu fragile sur le portrait, la saisie de la fragilité par l'objectif de la photographie, l'expression d'une vraie fragilité par l'acteur, tout ceci relève de l'expression d'une certaine humanité. C'est que l'art a parfois beaucoup insisté sur les forces et puissances de l'homme, ses perfections, notamment dans la description du corps sculptural, mais il s'est toujours efforcé de dégager cette fragilité, comme le montre la tragédie grecque. La fragilité est ainsi l'expression d'une condition, de la position de la chair dans l'agressivité quotidienne du monde, de la possibilité d'être brisé par tout stimulus physique agissant sur le corps ou la psyché. Cette fragilité s'exprime dans les oeuvres par l'affaiblissement, la chétivité, le visage en douleur. Mais dans les romans et les oeuvres cinématographiques, notamment, cette fragilité n'a pas qu'un seul mode d'expression. Si celle-ci est plurielle, on peut en souligner deux dans leur caractère d'opposition. On pourrait en effet opposer à une fragilité véritablement humaine une autre strictement narrative. La fragilité humaine serait celle qui est exprimée par un corps potentiellement en souffrance, constamment réactif, ouvert à toutes les évolutions, et dont la chair se meut de façon permanente en passant de la joie à la tristesse, de la colère à la peine, et ainsi de suite, marquant ainsi l'authencité d'un personnage crédible, et supposant de la part de l'acteur ou du romancier une mimique ou une plume toute en nuances. Qu'est-ce qu'une fragilité narrative ? C'est une disposition induite par le discours narratif, par les exigences de l'histoire. Le personnage est fragile non pas de façon naturelle, de façon personnelle, mais selon ce que lui dicte l'histoire, le récit. Les histoires archétypales dont la structure est déterminée par un arc classique sont souvent propices à l'expression de ce type de fragilité. Star Wars, par exemple, de G. Lucas, comporte des personnages exprimant une fragilité narrative. La souffrance de Skywalker n'est pas la sienne, ses faiblesses non plus, ce sont plutôt celles qui sont impliquées par le concept qu'il représente, par la figure symblique à laquelle il renvoie. Ainsi, il faut pour l'histoire qu'il soit fragile, parce qu'il doit basculer. L'icône du mythe contemporain qu'est Darth Vader est censée trouver son effectivité par le passage de la fragilité à l'armature stricte du personnage noir. Il n'y a pas là fragilité proprement humaine, le personnage n'est pas tout en nuances, il incarne un concept utile à la narration tragique. La fragilité n'est plus accident, elle est nécessité, elle vaut pour elle-même comme concept, non comme l'expression d'une situation éphémère, mais comme expression de la finalité en marche, du but nécessaire. En ce sens, la fragilité dite authentiquement humaine est une fragilité contingente, un aspect soumis aux circonstances, tandis que celle qui a une fonction narrative est dite nécessaire en tant qu'artifice dramatique. Cela ne signifie pas pour autant que l'art s'opposerait à la vie dans la manière dont il exprime la fragilité, car si la fragilité est, dans la tragédie, souvent narrative, telle celle de Phèdre, elle peut dans l'art favorisant l'expression de la contingence devenir authentiquement humaine, comme dans le cinéma de Wong Kar-Wai. La fragilité narrative et archétypale n'est en aucun cas une manière lacunaire d'exprimer l'authenticité du vivant, c'est simplement un moyen de produire un art symbolique et puissant par l'expression du sens qu'il véhicule dans la marche vers une finalité affirmée, et c'est précisément pour cela qu'il est aussi présent dans l'art tragique. La question, plus technique, est ainsi de savoir s'il serait possible de produire un art alliant la forme symbolique d'une fragilité narrative et celle contingente d'une fragilité humaine : un tel art court peut-être le risque de rater son intention et de révétir une forme bâtarde qui n'est ni un art de la contingence, ni un art de la nécessité. Certains cinéastes ou romanciers ont su allier les deux, et c'est peut-être là que se situe alors le sommet de leur art, lorsque liberté et nécessité trouvent à disparaître pour ne plus être des concepts antagonistes. Tarkovski a ainsi réalisé ce prodige dans Stalker, dans lequel la fragilité des personnages implique nécessairement leur implication et leurs réactions dans l'histoire, mais dans lequel les individus expriment librement dans la contingence la fragilité de leur chair. Dans une telle oeuvre, la fragilité comme concept trouve à s'exprimer de façon contingente tout en s'appuyant sur les figures esthétiques narrativement déterminées d'une fragilité nécessaire pour le bon fonctionnement de l'histoire.
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Frédéric 07/03/2009 04:36

Ah, j'aime bien ce genre de développements, je me retrouve parfaitement dans ce genre de questionnements !Et ce point là particulièrement me semble d'une difficulté rare.