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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Jouer à être toi...

Publié le 25 Janvier 2009 par Meta in Littérature

A celui qui aurait la bétise de penser que la bande dessinée n'est pas une forme de création artistique, et ce dans une perspective littéraire, on peut lui soumettre la référence d'un comic, support considéré comme offrant une lecture adolescente par les critiques dédaigneux. Comme tous les objets littéraires, ceux-ci visent à distraire et faire penser des publics bien différents, de l'enfant jusqu'au philosophe. Sandman est une série acclamée par la critique internationale et son propos va bien au-delà d'une imagerie populaire et simpliste. Impossible de résumer une oeuvre aussi dense et subtile d'autant que le style de Gaiman développe ici un mode de narration et d'expression tout à fait original. Il revisite les mythes traditionnels dans une acception contemporaine en montrant leur actualité, il invente des figures esthétiques en s'appuyant sur ces mêmes mythes, il crée de nouveaux modes de narration en utilisant les compositions en abyme. Peter Straub disait dans sa postface du Sandman – Vies brèves, « si ceci n'en est pas, rien n'est littérature ». Plutôt que raconter une histoire qui ne prend sens que dans son mode d'expression formelle, il faut plutôt insister sur l'adéquation entre le récit et le support. Pourquoi Sandman ne peut-il être qu'une bande dessinée ? Ne pourrait-il pas être un roman fantastique brillant ? Un film passionnant ? Il faut d'abord rappeler que la bande dessinée permet des agencements qu'aucun autre support ne pourrait soutenir. Le livre 9, Les bienveillantes, offre un passage cathartique pour le personnage de Sandman dans lequel la fée Nuala lui dit : « vous souhaitez être puni, c'est cela ? Vous demandez à être chatié pour avoir tué Orphée. » La réponse de Sandman est une expression que ni un film, ni un roman ne pourrait rapporter : le roman décrirait et perdrait la puissance du dessin, le film supposerait une composition qui narrerait l'expression en tentant d'exprimer le masque de l'émotion au lieu de la faire frapper le spectateur. Le dessin, ici, fait exploser l'émotion en un seul agencement esthétique. En partant de cet exemple, il faut insister sur le caractère fragmentaire de Sandman dans son mode d'expression. Chaque image est un signe soutenu par un discours. Gaiman change de dessinateur selon les chapitres. La forme des personnages n'est en rien importante, la beauté non plus. L'intérêt est ailleurs, dans la mise en scène de la figure esthétique et dans l'expression du discours. Chaque figure dans son agencement fait signe vers le sens désigné par l'histoire. Celui qui parle n'apparaît pas nécessairement, sauf par sa bulle d'expression, car le sens peut être révélé non par ce qui est dit, mais par les caractères présents d'un visage, par l'organisation d'un espace, la profondeur d'un champ. Les ombres, les regards, les torsions, l'espace dégagé ou chargé, les séparations, les jeux de lumière, tout participe harmonieusement à l'expression du discours poétique. Car sous un dehors philosophique, Sandman n'explicite pas des concepts, il prononce une poésie soutenue par les figures esthétiques de la littérature. Tout sensationnel, toute violence, sont expulsés de la narration qui produit plutôt un flottement constant où les paroles s'articulent avec le silence, où le vide s'articule avec le plein, où l'inerte s'articule avec un mouvement en flottement et sans rythme. Il y a là une production introspective qui, par le propos du rêve et de la narration onirique, insiste sur la richesse de l'univers interne. Si Sandman offre des paysages infinis, il n'ouvre pas sur l'immensité de l'univers externe. Le lecteur entretient dans sa lecture un rapport avec sa propre intériorité, parce que Sandman fait constamment signe vers l'intérieur, vers la richesse fugace de l'inconscient et des rêves. A écouter les murmures noircis de Sandman, le lecteur-spectateur-acteur peut à son tour s'ouvrir à la sensibilité d'un héros impersonnel qui s'humanise au fur et à mesure que nous le découvrons comme si sa quête était quelque part la nôtre, de sorte que, nous aussi, petit à petit, en venons à entendre le « battement d'ailes ». C'est tout cet accomplissement qui conduit à penser que Sandman est une oeuvre colossale, tous genres d'expression confondus, que seule la bande dessinée a rendue possible. Il faut lire Sandman pour s'en apercevoir et sentir les fondements esthétiques de l'oeuvre. Et pour conclure un hommage qui ne saurait parler aussi bien que le poète, c'est vers lui qu'il faut se tourner pour laisser l'oeuvre reprendre ses droits par un extrait de l'oeuvre cinquième : « Identity blurs on the moon's road... I am Hazel McNamara, I am Thessaly, I am Donna Cavanagh... I am foxglove, I am Johnny's Mc Namara's big sister, I am a witch-woman of the lowlands, I am Judy's ex-lover, I am, I... In the pale light of the moon, I play The Game of You... Whoever I am, Whoever you are... All sense of where I am, of who I am and where I'm going, has been swallowed by the dark... And I walk through the stars and sky... A trinity of dreams beneath the moon... »

 


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