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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Tolérance et mémétique

Publié le 26 Décembre 2008 par Meta in metamonde

S'aimer les uns les au- tres, s'ac- cepter tel qu'on est, se tolérer, se recon- naître dans nos diffé- rences, ap- prendre à se connaître, savoir se comprendre, autant de messages contemporains mis en avant contre l'intolérance. Evidemment, le discours politique le précise bien : on ne peut tolérer l'intolérable. L'intolérable, c'est ce qui est désigné par la société comme non tolérable, ce que des sociétés d'antan posaient parfois comme désirable. On aurait tôt fait de montrer que l'intolérable d'aujourd'hui ne sera pas celui de demain, ce qui conduirait à montrer que la violence avec laquelle la société fustige certaines idées cache souvent une peur viscérale de ce qui est susceptible de la faire changer. On se rappelle la violence du maccarthisme aux Etats-Unis qui désignait toute sympathie communiste comme un intolérable. Mais il ne s'agit pas, ici, de rentrer dans les détails de nos paradoxes actuels et de la répression dépourvue de subtilité que les politiques peuvent adresser à telle ou telle attitude ou foyer de contestation. Il s'agit plutôt de relever un emploi pour le moins gênant du terme de tolérance. Celle-ci est posée comme désirable dans le message d'amour qu'elle véhicule. Tolérer, c'est faire acte d'amour envers l'autre, c'est l'accepter dans sa différence et ce qu'elle a de positive. Or, la différence n'est pas nécessairement positive. Il faut plutôt distinguer deux formes de tolérance : une qui implique le respect de la liberté de chacun, mais une qui sous couvert d'un respect de cette liberté devient au fond acte de répression. Ce paradoxe était relevé par Marcuse, dans Violence répressive en 1965, lorsqu'il refusait toute tolérance susceptible d'engendrer de la servitude. Ainsi, un grand nombre de comportements mémétiques (la consommation, la religion, la compétition, la mode, ...) peuvent impliquer une dégénérescence de la société. Marcuse va jusqu'à montrer que la tolérance, lorsqu'elle n'est pas pensée et devient tolérance de tous les comportements acceptables devant la loi, devient le levier d'action de la montée en puissance du totalitarisme. En clair, tolérer des idées qui servent l'oppression ou la domination est un mal interne à une société. Tolérer le droit de chacun à observer son propre culte et sa propre morale, ou encore laisser chacun faire la promotion de son propre mode d'existence par la publicité ou la démagogie, voire même par la pernicieuse proposition prétendue neutre et innofensive, est au fond la porte ouverte à une limitation générale de la liberté. Sous couvert de l'idée que chacun est libre de faire comme il l'entend et de ne pas acheter le produit vanté, on pose que l'individu n'est pas affecté par la démarche publicitaire. Pourtant, la déclaration des vertus d'un produit n'est-elle pas dangereuse dans la mesure où l'individu viendra à penser au produit ou à désirer « les mêmes » chaussures, « les mêmes » cheveux, « la même » morale ? L'affirmation privée d'un mème (d'un comportement acquis par imitation), son expansion par la parole, est susceptible de nuire à la liberté de chacun si ce mème réprime les libres désirs par l'obligation de l'achat, par l'exigence d'un respect d'une morale traditionnaliste, religieuse ou désuète. C'est pourquoi la tolérance ne doit pas être un mot lancé à tout va comme s'il n'était que positivité généreuse. La tolérance doit être pensée dans ce qu'elle choisit de tolérer afin de ne pas devenir à terme intolérance du refus de tolérer. Refuser le droit d'un pair à affirmer une morale répressive n'est pas, pour Marcuse, un acte immoral, c'est au contraire un acte de refus de la pensée totalitaire qui germe dans l'essence du capitalisme tout autant que du soviétisme. En ce sens, tout mème devient suspect en tant que mouvement de reproduction codé refusant tout foyer de contestation susceptible de le nier et de le faire disparaître. Tolérer la différence, mais refuser les mèmes répressifs, c'est affirmer la valeur intrinsèque de la pensée de l'individu, en tant que cette pensée peut devenir autonome et ne pas s'appuyer sur le message publicitaire, moral, religieux ou culturel. Le tolérable n'implique donc pas la nécessité de la tolérance, car le tolérable socialement ou juridiquement peut appeler à être pourfendu par un regard positif d'intolérance. L'intolérance devient ici un geste humaniste valorisant l'individu dans ce qu'il peut avoir d'original et de personnel. Dans ce cas, la question politique impliquée par un tel constat est le moyen que l'Etat se donne pour refuser cette tolérance aveugle tout en encourageant le respect des intérêts individuels. Si le refus de la tolérance négative est souhaitable pour éviter la montée en puissance de mèmes dangereux qui, dans leur puissance de reproduction, se multiplient et forcent les individus à les rejoindre, il faut aussi insister sur la nécessité de porter un regard humaniste et existentialiste sur le droit à l'individualité. Autrement dit, le mot tolérance même est suspect, dans ce qu'il renvoie à l'idée de « tolérer » : on tolère au lieu d'affirmer, on laisse faire au lieu de contrer et de dépasser. Ainsi, il peut sembler que le terme de tolérance soit dès le départ négatif puisque la tolérance n'est pas la validation ou la reconnaissance d'une positivité. La tolérance ne fait que mettre à distance une différence. Pour que le refus de la tolérance soit donc envisageable politiquement parlant et barre la route à tout racisme ou toute violence gratuite, il faut que lui soit substitué un regard critique accompli qui soit à même de valider, sanctionner, critiquer et valoriser l'attitude individuelle qui ne serait ni seulement tolérable, ni reproduction d'un mème, ni comportement haineux. On le voit bien ici, l'opposition tolérance contre intolérance est stérile car dès l'instant où le mot tolérance perd son caractère positif, son inverse perd son caractère négatif et devient lui aussi obsolète. A la tolérance aveugle et l'intolérance stupide, il faut peut-être préférer la violence du regard critique.
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