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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Les steaks émotionnels

Publié le 13 Décembre 2008 par Meta in metamonde

Malgré les avancées des champs de recherche biologique et psychologique, on n'admet pas aisément les découvertes de celles-ci, et notamment le renversement de la plus convenue des opinions sur la question de l'émotion. Dans le cadre d'une personne sujette aux pleurs, la production du phénomène découlerait de trois idées successives : d'abord la perception de l'idée, puis celle de l'émotion, puis l'expression de l'émotion. Mais en 1902, La théorie de l'émotion de William James vient renverser cet a priori et établir ce qui sera par la suite confirmé par la biologie : à savoir qu'il faut inverser l'ordre des termes deuxième et troisième. Ainsi, l'individu apprend la terrible nouvelle, son corps est abattu, il est pris de tristesse. Concrètement, cela signifie que la chair souffre, que les nerfs réagissent, que le corps frissonne et faiblit et qu'ensuite, seulement, l'éprouvé de l'émotion se formule comme sentiment. L'enjeu consiste alors dans la compréhension de ce qu'implique une primauté du corps et que l'indépendance de la pensée vis-à-vis de celui-ci est une illusion à l'origine de bien des incompréhensions dans l'analyse des modes de production des connaissances sensibles. Ceux qui auraient pensé que nous sommes maîtres de l'émotion ressentie se tromperaient, en ce sens que ce n'est plus que le regard porté sur l'émotion qui pourrait peut-être jouir d'une certaine autonomie. Mais l'émotion produite sans recul, ici et maintenant, dans le corps et par le corps, s'impose par le jeu des terminaisons nerveuses. L'esprit qui sent n'est ainsi pas autre chose que la manifestation de l'activité de la matière charnelle. Confirmée par la recherche biologique au vingtième siècle, cette théorie anticipe déjà le paradoxe de la conscience volontaire qui veut lever le bras, mais qui prend conscience de sa volonté de le lever alors que l'information nerveuse est déjà partie, et la prise de conscience de cette intention vient après la réalisation effective de l'acte. Cette position paradoxale mais concrète révèle l'illusion dans laquelle se trouve en permanence la conscience qui a toujours l'impression d'être dissociée ou dissociable de son corps. L'erreur du solipcisme de Descartes souffre au fond d'une pénurie d'informations sur la richesse biologique du corps. Car l'illusion provient au fond du mécanisme même de la prise de conscience qui produit l'idée et la réflexion sur l'idée après, et seulement après, la production du facteur physique ayant engendré cette idée. L'enjeu de la théorie de James n'est donc pas de révéler des informations sur l'activité de chair innervée, mais bien de renseigner sur l'impossibilité de considérer la conscience comme un non lieu indépendant. L'idée n'est pas nouvelle, et Diderot avait déjà rendue caduque toute utilisation du terme romantique d'âme en générant une pensée où le grand principe est la sensibilité de la chair. Peut-être que l'illusion de la notion d'âme pour le vulgaire provient, non pas d'un manque d'informations relatives au champ biologique, ni d'une paresse vis-à-vis des textes de Bergson, de James ou de Diderot, mais plutôt de l'illusion engendrée par ce processus physique qui donne l'impression que la conscience a un empire propre et vit une dialectique avec le corps. Pourtant, l'un des plus grands apports de la neurologie est sans nul doute la révélation que la conscience est précisément générée par le corps, ou plutôt que le corps s'exprime comme conscience, et que son activité, sa richesse et ses représentations découlent toutes de la complexité de l'acitivité de la chair. La conscience serait donc la résonnance, l'ondulation et le mouvement même de la viande.

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