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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

La pratique de l'art

Publié le 29 Novembre 2008 par Meta in Esthétique

En lisant La pratique de l'art, du peintre Antoni Tapiès, on peut être frappé de constater que l'enjeu du livre n'est pas de définir ce qu'est l'art ou de déterminer ce qu'est un bon artiste. L'enjeu du livre est politique. Il faut comprendre que l'oeuvre n'a pas de valeur intrinsèque pour Tapiès, et que tout résultat artistique s'inscrit dans un certain cadre spatio-temporel qui définit donc une valeur toute relative. Néanmoins, le but premier de l'art serait d'être un support à la méditation, à l'attention, à l'excitation de l'esprit. Or, la critique de Tapiès est adressée à la sclérose entraînée par une conception de l'esthétique qui met au premier plan l'oeuvre dans un cadre d'exposition, comme objet de connaissance. Le sujet désireux de s'ouvrir au savoir se rendra au Louvre pour admirer les productions de siècles passés, contemplant les travaux les plus classiques en s'exclamant : « c'est donc cela, l'art ». L'art conçu comme connaissance abstraite est non seulement l'ennemi de la pensée, mais qui plus est le niveau de nivellement de pensée imposé à un peuple désireux de sortir du carcan des shows télévisés. Dans ce dernier cas, la télévision véhicule une image de l'intelligence engendrant l'attitude débile : « Tout y est affaire de mémoire, de niaise érudition, sans relation avec la vie. » Le mot est lancé : le peuple est mort, ou plutôt croit être vivant, avalant stupidement tel un zombie les saintes écritures de la culture instituée. L'accès à la réflexion est ainsi normé : d'un côté, celui qui ne cherche pas à s'élever peu profiter de l'académie des stars, et de l'autre, celui qui souhaite devenir pensant ingurgite par un triste automatisme la présentation de toute « la platitude des prix nationaux de Peinture, livides comme des cadavres, qui s'amoncellent depuis trente ans à l'Académie des beaux-arts ». Que devrait permettre l'art ? L'excitation de l'esprit générant une activité vivante et productive. L'oeuvre ne vaut pas comme connaissance, mais comme source de connaissance, occasion de, ouverture sur. Le mal de la société est une crise de la culture, pour Tapiès : il s'agit de l'absence de formation de la sensibilité des individus. Car la sensibilité suppose une éducation, et la propagande du fascisme audiovisuel contribue à niveler le droit à la jouissance intellectuelle. L'artiste, écrit Tapiès, est celui qui mène un combat pour ruiner les préjugés et l'asservissement aux mythes et aux pouvoirs qui régentent notre culture. L'art n'est alors pas d'essence révolutionnaire en lui-même, mais il offre l'opportunité d'opérer une révolution sociale, une transformation du rapport de soi à l'extérieur ou une transmutation du soi. L'art ne se regarde pas passivement, il se pratique jusque dans sa contemplation. Le drame de la confusion entre jouissance issue de l'oeuvre et jouissance à partir de l'oeuvre est peut-être au coeur de l'aveuglement conduisant à une ignorance du sens de la production artistique contemporaine, car l'individu asservi pense que l'oeuvre doit le faire jouir et l'amuser au lieu de le forcer à la fatigue inutile de la pensée. La mal contemporain viendrait au fond, pour Tapiès, de ce qu'on a appris à la masse à préférer la consommation satisfaisante et répétitive à l'activité productive et innovante de la pratique de l'art.
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