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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Métaphysique du zombie

Publié le 11 Novembre 2008 par Meta in Cinéma

Il y a une première catégorie de spectateurs appréciant le cinéma d'horreur qui perçoit les films de Romero comme des moments intenses procurant le plaisir de la peur et du dégoût. Une deuxième catégorie appré- hende ses oeuvres comme des productions enga- gées dont la finalité serait de dénoncer l'oppression du système économique et sa dégénérescence. Une lecture philosophi- que du travail de Romero pourrait dégager d'autres perspectives d'interpréta- tion. Ce ne sont pas moins de cinq films qui sont entrés au panthéon du cinéma d'horreur et qui ont inspiré bien des imitations. Le mode d'existence du zombie dans le travail de Romero n'est pas qu'économique, il fait peut-être signe aussi vers un thème éthique : le nihilisme. Présent dans La nuit des morts-vivants, le nihilisme s'exprime comme une absence d'Ailleurs, le silence de toute transcendance, le constat d'un mouvement de la chair qui en dévore d'autre. Manger ou être mangé, fuir ou poursuivre, exprimer de la fonction vitale par action ou réaction. Dans un monde envahi par les zombies, c'est-à-dire un lieu où tous les hommes ont été contaminés au point d'avoir perdu toute humanité, au point d'obéir aux mécanismes d'un système qui meurt justement d'avoir généré de tels individus privés de leur libre arbitre, l'humain crie sans que ce son n'ait d'autre sens que l'expression de sa souffrance ou de sa peur. Mais le froid réalisme de Romero ne s'en tient pas à ce premier chef-d'oeuvre. Zombie et Le jour des morts-vivants viendront compléter l'entreprise pour apporter de la matière à la réflexion engagée. Le zombie a gagné des lettres de noblesse, il prétend à l'existence et la légitimité de celle-ci. Dans une société de zombies, il faut bien que certains cinéastes posent le regard sur eux, si ignorés, si négligés, si craints, et dont le nombre grandit pourtant. Zombie dégage la notion de réminiscence : les zombies déshumanisés ont pourtant le souvenir de ce qui les a menés à la catastrophe : ils veulent consommer, entrer dans le centre commercial, y vivre, et ils bouffent la chair comme les vieilles s'abreuvent de cosmétiques. Le jour des morts-vivants pose la question de l'éducation comprise comme possibilité de contrôle des esprits : le zombie s'éduque, il prend un nom, on peut le diriger, lui faire faire des tours. Les grands manipulent les inférieurs par un droit naturel découlant des limites du pouvoir d'action, et les limites du pouvoir d'action du zombie sont à l'image de la borne imposée au consommateur et son revenu constamment diminué. L'aliénation du zombie est celle du citoyen : sa liberté d'adaptation est d'abord codée et dictée par ce qu'il lui faut consommer, puis elle est diminuée jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'une chose lente, grouillante et à demi morte. Romero aurait pu s'en tenir là, avec ce constat économique et pessimiste. Pourtant, le renouveau du zombie en ce début de vingt-et-unième siècle est le reflet d'un bouleversement de la problématique. L'aliénation a pris fin en partie, et le nihilisme se décline d'une nouvelle manière. Land of the dead explore la possibilité pour les zombies de s'organiser et de prendre conscience de leur condition. Ils renoncent à leur inhumanité même si elle leur colle à la peau. Ils apprennent et s'expriment même s'ils sont toujours condamnés par la faute des puissants à dévorer sans fin. Mais cet arrachement au repos les mène à la constitution d'une finalité de leur existence. Et quelle autre fin auraient-ils à exister que l'idée de vengeance ? Prenant conscience de sa condition, le zombie veut toujours de la peau, mais il choisira plutôt celle de celui qui a fait de lui ce qu'il est. Le pauvre Dennis Hopper a raison de s'inquiéter pour son existence de bourgeois tyrannique. Là encore, point de sens, simplement nécessité vitale, arrachement inévitable à sa condition. Le zombie marche et se met à penser. C'est déjà beaucoup. Le film ouvre une touche d'espoir au sein de son propre nihilisme. Ne croire en rien ne signifie pas ne pas adhérer à la possibilité d'une organisation sociale. Le nihilisme n'interdit pas d'adhérer humainement au contrat car dans son acception positive il peut espérer l'élévation de l'homme sans toutefois tomber dans l'utopie de l'humanisme. Est-ce dans cette dynamique que la capitale française a vu récemment la constitution d'une zombie pride ? Il semblerait que les zombies affichent leur caractère immonde tout en constituant une entité sociale assumée. Ils se montrent, et on les voit, comme dans le cinquième film de Romero, Diary of the dead, qui propose des zombies filmés, des monstres qui voient leur vie rapportée en témoignage. Le zombie de l'époque assume, il reconnaît son aliénation et y puise sa force pour s'arracher à la tyrannie de la mécanique du système qui l'a aliéné. Ce serait même ce système qui l'aurait libéré de tout espoir ou de toute croyance pour lui permettre d'embrasser une conscience généreuse et gratuite, d'avancer de manière absurde en constituant une entité sociale productive dont les fruits n'ont pas encore été mis en scène dans le cinéma de Romero. Mais un cinéma qui montre des zombies doués d'un cogito ou qui peu à peu produit une phénoménologie zombiesque en se focalisant sur ce que voit le monstre et la manière dont il est perçu est déjà un pas aussi politique que métaphysique.
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