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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Espace molaire

Publié le 10 Septembre 2008 par Meta in Cinéma

Le cas de William Burroughs est singulier. L'homme a beaucoup voyagé, s'est drogué comme peu de mortels en seraient capables, a tué sa femme en jouant à Guillaume Tell et a produit des bijoux de la littérature. Cronenberg a parfaitement rendu, dans Le festin nu, cette fine limite entre la réalité des pérégrinations de Burroughs et les délires qui, suscités par la drogue, ont donné lieu à la production magistrale du roman du même nom. Burroughs n'encourage nullement à la prise de drogue, du moins à l'héroïne, bien au contraire. Aurait-il pu réaliser un livre comme Le festin nu s'il n'avait été sous l'influence des stupéfiants ? La question serait plutôt : l'artiste peut-il parvenir à se relâcher suffisamment pour créer une production réussie en brisant les règles sclérosantes sans l'usage d'éléments externes tels que les drogues ? Parfois, Burroughs a pourtant écrit dans un meilleur état que celui dans lequel il était plongé à Tanger. Dans ce cas, il avait recours à des techniques. Le cut-up, par exemple, consistant à découper un texte en une multitude d'éléments, les éparpiller au hasard et partir de ce chaos pour générer une histoire. Lorsque son esprit n'a pas quitté l'espace des normes, Burroughs est ainsi forcé à briser cet espace avec verve pour ouvrir sur le geste de création. La vigueur du geste permet d'inhiber artificiellement l'esprit qui perd ses repères. La forme de la technique est ainsi l'équivalent du fond de la subtance illicite, d'autant que ce mouvement a tout de prohibé : découper le texte aux ciseaux est pareil au jet chaotique de peinture, cela brise la gentillesse et la naïveté des mouvements trop communs. Le résultat est singulier, car l'oeuvre n'est absolument pas linéaire. Comme dans un récit onirique, l'auteur s'affranchit des règles du récit pour produire un résultat ancré dans une époque où la société est sans cesse plus normée, plus cadrée, plus contrôlée. Les gestes de Burroughs semblent ainsi épouser le mouvement inverse de son contexte d'existence : aller à l'encontre du ronronnement quotidien, briser des conditions formelles, ouvrir une discours à la limite du chaos, décrire des lignes d'intelligibilité lancée de part et d'autre du corps inhibé. Les figures esthétiques de Burroughs sont pareilles à des projections anomaliques, des agencements impossibles issues des tensions nerveuses du corps du héros-écrivain. Le film de Cronenberg montre bien de quelle manière l'artiste pénètre sexuellement son oeuvre ; car l'artiste n'a ici aucune frigidité qui serait le classique effet secondaire de la prise des substances. L'organe reproducteur du héros-écrivain est ainsi le cerveau, masse de chair mille fois stimulée générant une multitude de royaumes non prédéterminés qui, à l'inverse des angencements moléculaires normés et reconnaissables, constitue un ensemble d'espaces molaires dans lequel le regard se plonge et se perd pour mieux jouir des mots et des images. 

 

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