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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Space monkeys

Publié le 28 Juillet 2008 par Meta in Cinéma

Il y a toutes les raisons d’être étonné que Fight club n’ait pas eu davantage de renommée ou n’ait pas fait couler plus d’encre. Il y a toutes les raisons d’être atterré par les critiques lancées à son égard, non du fait de leur fausseté avérée, mais dans ce qu’elles manifestent une incompréhension radicale de l’œuvre et sans doute une non réceptivité à ce qui est pourtant une extraordinaire attaque contre nos modes de pensée par trop sclérosés. Passons sur les attaques adressées à la violence d’un film qui se veut pourtant éloge à la vie sous ses dehors de rouille. Ce blog a par ailleurs déjà évoqué la mal qu’ont les contemporains à supporter ce que Fight Club désigne comme violence nécessaire, légitime et naturelle. Car la bagarre dans le film n’est évidemment que le signe d’une nécessité naturelle, d’un besoin, et l’expression d’un malaise ambiant. Le fight club est un passage en vue d’autre chose, en vue d’une libération, c’est la mécanisme libérateur qui ouvre l’individu à la possibilité de changer de quotidien. Quel malaise ? Quel quotidien ? C’est là toute la dimension critique du film. La schizophrénie du personnage principal (dont on ne saura jamais le véritable nom) est l’expression de la dichotomie classique entre ce que la société a fait de lui et ce qu’il voudrait être. En tant que produit social, qu’est-il, et pourquoi ne le supporte-t-il pas ? Le film est sectionné, pareil à un essai contenant des chapitres d’exposition et d’analyse. C’est dans la première partie que Jack réalise que tout, y compris lui-même, est en portion et consommé, même les amis et partenaires. Tout est consommable, y compris soi-même. Dans un monde où le besoin d’IKEA devient vital, le seul endroit où Jack trouve à se réfugier, c’est dans les regroupements de malades et de cancéreux. Chaque individu y est mis à nu et souffre comme chair exposée, et non comme bien consommable. On ne consomme pas l’autre en train de pleurer, il se présente comme différence et possibilité, et Jack se pose comme tel, pleurant entre les seins hormonés du partenaire d’un soir (le chanteur de Meat Loaf). Tout bascule lorsque Marla fait son apparition, puisqu’elle vient elle aussi profiter de la dépression ambiante. Jack se réalise alors comme consommant puisqu’il est en concurrence directe avec Marla qui veut aussi profiter des cancéreux. L’alternative est alors simple : répartir les soirs de visite. Jusqu’à ce que Jack ait fait le tour de la question et que les pleurs, ou ses propres larmes, ne suffisent plus à lui permettre de s’abstraire d’une réalité qui l’a par trop façonné. Déconnecté, il peut alors tendre sa propre chair, éprouver la douleur, retrouver goût à la vivacité du corps, au droit à la souffrance, au besoin de violence et à la légitimité de celle-ci. Le fight club voit le jour, jusqu’à ce que le plaisir de cette violence ne suffise plus. Il faut plus, il faut agir, contrer l’imposition sociale maintenant que l’individu s’est forgé une nouvelle chair. Tyler propose des solutions qui vont se révéler peu productives : du vandalisme, et la constitution d’une armée, les « space monkeys », qui ne posent jamais de questions et obéissent, tout aliénés qu’ils sont, ayant quitté l’aliénation sociale pour plonger dans celle de Tyler. Jack va bien tenter de tout arrêter, mais en vain, parce qu’il découvre une vérité sur lui-même qui l’en empêche. La problématique d’arrivée est lourde de conséquences : il a été dit qu’il faut s’abstraire de l’aliénation sociale, mais comment éviter de tomber dans une autre aliénation ? Comment garantir qu’en quittant la sphère consumériste on ne tombe pas dans l’excès des singes de l’espace ? Le film n’apporte pas de réponse, mais il a l’extraordinaire mérite de mettre le doigt sur une dictature épouvantable, dont l’horreur réside dans le fait qu’elle est partout et ne s’incarne en personne. La réponse de Jack était l’acte de violence, indispensable pour s’y arracher, mais comment contrôler positivement cette violence ? Voilà l’un des horizons de Fight club, peut-être l’un des films les plus importants pour et de l’époque...
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pfelelep 06/08/2008 06:56

très bel article, très vrai.
Fight Club n'a jamais vraiment été "vu" sous l'angle socio qu'il méritait.
 
Merci pour ce billet.