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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

L'adolescence des philosophes

Publié le 22 Mai 2008 par Meta in metamonde

Qu’est-ce qui garantit la pertinence d’un discours philosophique ? Ni un langage hermétique, ni une énumération de l’érudition. Certains spécialistes se paient le luxe de déclarer que tel ou tel individu est philosophe tandis que d’autres ne le seraient pas. Par-delà cette tendance typiquement française à n’encenser un génie que dans la mort, il y a aussi une réelle sclérose dans l’appréciation de ce qui serait philosophique (donc prétendument sérieux) et de ce qui ne le serait pas. Pourquoi dire que Hans Jonas ou Gilles Deleuze ne sont pas de vrais philosophes ? La critique s’adresse généralement à la forme avant toute considération du contenu. Dans le cas de Deleuze, il est aisé de lui reprocher une démarche non méticuleuse (du moins dans la mesure où elle apparaîtrait telle, ce qui n’a rien d’évident) parce que son style, assez envolé, rappelle une démarche incantatoire qui affirme sans réellement articuler le discours sur une opposition à la tradition. Effectivement, les discours de Marx ou de Leibniz sont souvent formulés contre des prédécesseurs dans le but de s’affirmer dans cette différence. Mais pour quelle raison ne pourrait-on produire un discours philosophique en se différenciant méthodologiquement avec l’avant ? Pourquoi cette exigence d’une production qui devrait s’appuyer sur ce qui précède, comme si la nouveauté totale n’avait pas droit à la naissance ? On se permet parfois de traiter Deleuze de grand adolescent dans sa démarche et dans ses idées. C’est peut-être vrai. Mais ce serait oublier les avantages de l’adolescence. Oubliera-t-on donc que cet âge est le foyer de l’héroïsme ? Le héros n’est jamais un homme inséré dans une démarche structurée et académique puisque, par définition, il est celui qui va déconstruire le monde et affirmer une originalité dans le fond comme dans la forme. Quels philosophes n’ont pas osé affirmer au fond une certaine conception adolescente du monde ? Hegel est-il exempt de cette critique, lui qui prétend laisser parler l’absolu à travers sa bouche ? L’idéalisme kantien n’abrite-t-il pas au fond des espérances enfantines ? Les mythes de Platon n’ont-ils pas quelque chose d’immature dans leur formulation et leur croyance en un au-delà ? Pour autant, serait-ce condamnable ? L’assèchement de la philosophie dans son caractère d’érudition sans finalité refuse peut-être toute progression féconde et désirable au point de risquer de tuer le désir de penser. Dans un monde où la complexité est croissante, chercher le détail perd peu à peu son sens. Seuls les philosophes qui sauront réunir le détail dans des synthèses fécondes proposant des lignes d’intelligibilité sur le monde auront peut-être une réelle légitimité à s’affirmer. Bergson et Nietzsche, bien avant Deleuze, avaient compris l’utilité d’une formulation artistique de la philosophie, et certains ont perçu Platon comme un poète. C’est peut-être dans une démarche esthétique que réside l’avenir de la philosophie, non pour produire de belles paroles, mais pour embrasser plus généreusement le monde sans tomber dans un académisme de la citation poussiéreuse. L’art est aussi production de sens par des affects, et si la philosophie construit des concepts, qu’est-ce qui l’empêchera d’élaborer une affectivité du conceptuel ?

Photo : Soren Kierkegaard, le philosophe adolescent par excellence...
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