"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques
suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde."Diderot
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J'ai créé ce blog afin de promouvoir mon site et proposer des contenus de pensée portant sur des problèmes philosophiques, des oeuvres littéraires et cinématographiques. Je m'appelle Axel Fourdrinier et j'enseigne la philosophie.
On a tôt fait de reprocher à Hou Hsiao Hsien la lenteur de ses films. Son propos n’est
ni dans l’action, ni une quelconque démonstration. Un film de Hou Hsiao Hsien est une étude, ou plutôt le contour d’une étude. Un analyste pour Chronic’art s’est risqué à dire la
chose suivante : « Pas assez substantiel pour mériter tant de faste et trop proche de ses héros pour prétendre à un regard critique,Millenium mamboreste désespérément flou quant à ses véritables enjeux. » C’est ici mal comprendre les enjeux du cinéma de l’auteur, car il
n’y a pas de regard critique dans Millenium mambo et la substance du film est aussi éphémère que la vie de ses protagonistes. On saisira le génie de Hou Hsiao Hsien en
réalisant que la forme de son cinéma est absolument adéquate à ce qu’il veut montrer. Véritable phénoménologie cinématographique, son œuvre découvre, étale, décrit avant toute
attitude théorique, avant tout jugement qu’aucun personnage ne produira jamais. Curieusement, c’est peut-être le film d’après, Three times, qui dégage des lignes
d’intelligibilité sur les intentions contenues dans Millenium mambo. Three times, c’est trois moments, trois époques : « a time for love »,
« a time for freedom », « a time for youth » ; soit l’amour, la liberté et la jeunesse. Le premier chapitre est chronologiquement le deuxième, celui de la
liberté, où les amants éprouvent le vide ouvert par des désirs qui ont tout loisir d’éclore au point que cette liberté en est presque pesante : trop d’ouverture, trop de
possibilités, et dans le règne du multiple, l’amour se perd en une douce mélodie qui devient le leitmotiv de la simplicité des gestes et de l’insouciance. Le deuxième chapitre est
chronologiquement le premier, une époque pour l’amour, un nid d’entraves, un jeu d’intrigues dans une luxueuse maison close ; à la différence de l’époque de la liberté, la
passion s’éprouve dans la douleur des limites sociales et psychologiques. Tout est poids, tout est structure, même l’écoulement du temps qui est poussé au paroxysme d’une lenteur
des gestes calculés. A l’époque de l’insouciante liberté a précédé celle du souci passionné de soi dans l’exigence des déterminations culturelles. Vient donc une époque pour la
jeunesse, et le troisième moment du film est un résumé de l’intention de Millenium mambo. C’est un regard sur la jeunesse d’aujourd’hui, un regard qui se passe d’un
quelconque jugement de valeur. Le poids des structures a disparu, l’ouverture des moments de liberté s’est refermée. Seule demeure l’exigence de soi, celle de vivre dans un
entre-deux, entre structure et liberté, dans un monde devenu réseau, système de rencontres infinies rendues possibles par l’effervescence de la nuit et la frénésie de la
communication. Le souci de soi se constitue au rythme des soirées et des altercations. Pleurer, sourire, courir, chanter, danser. Chaque acte est une affirmation, chaque mouvement
est une synthèse possible pour exister. Hou Hsiao Hsien aime la jeunesse car ces nouveaux individus n’ont pas compris cette époque, ils l’incarnent, et ce faisant montrent ce
qu’elle a de phénoménologique : un monde de réaction à la multiplicité des stimuli, un univers où s’entrecroisent les images sans jamais que ne tienne un instant la notion
d’une valeur des jugements. Tout est choix, tout est possible, tout est réaction à des images, à des rencontres, à des représentations. L’héroïne se garde de tout regard sur le
futur qui ouvrirait un sens à son existence. Dans un univers où le sens fuit de toutes parts, il n’est plus temps de donner sens à sa vie comme à l’époque de la liberté, ni de se
laisser dicter ce sens comme à l’époque de la passion. Il est temps de refuser la notion de sens pour se mettre à vivre. Mais ce refus n’est pas l’affirmation d’un monde de
l’absurde. C’est l’affirmation de soi, c’est un égocentrisme généreux qui prend corps dans les rencontres aléatoires. Alors qu’elle marche dans un tunnel sur un timbre électro,
elle pense : « Elle avait quitté Hao-Hao, mais il la retrouvait toujours. Il lui téléphonait, il la suppliait de revenir. Toujours la même histoire, comme envoûtée,
comme hypnotisée, elle ne pouvait pas s’échapper, elle revenait toujours. Elle se disait : j’ai 500 000 à la banque. Quand j’aurai tout dépensé, je le quitterai pour de bon.
C’était il y a dix ans déjà. C’était en 2001. Le monde entier saluait le vingt-et-unième siècle et célébrait le nouveau millénaire ». Et rien de plus, tout est résumé, pas de
suspense, pas d’action. Le film ne révèlera rien, mais notre regard généreux va suivre les mouvements de Vicky. Refusant le poids de la tradition où les affres du passé imposaient
la ligne de vie, renonçant à l’espérance du futur permise par l’ouverture de la liberté, Hou Hsiao Hsien a compris que la question de cette époque est celle de l’immédiat, et son
génie consiste à rendre palpable l’essence même de l’instant, la matière du présent qui s’effectue dans le foisonnement des images, dans les aléas du devenir.
Vivre au présent, c’est refuser les convictions, repousser angoisses et espérances pour embrasser l’opportunité en s’imprégnant de toute la richesse des sensations.