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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Espace chromatique

Publié le 8 Mai 2008 par Meta in Musique

Nourrir artistiquement les masses semble impliquer de produire de la création calibrée construite selon les principes des grandes formes : de jolis dessins, des films ternaires (irruption du problème, lutte du héros/martyr christianisé, résolution avec victoire de ce héros qui dépasse les limites imposées par l’adversité), des livres voyeuristes, des musiques structurées selon les modalités du refrain/couplet. La création musicale, si elle a considérablement évolué au vingtième siècle avec l’apparition de technologies susceptibles de produire de nouveaux sons, a énormément surfé pour le grand public sur la vague classique, c’est-à-dire la structure reconnaissable, celle de la chronologie, de l’agencement chromatique qui permet à l’oreille peu habituée de se repérer et qui prive celle-ci d’une autonomie qui pourrait la conduire à découvrir de nouveaux agencements musicaux, ceux de l’originalité de la musique contemporaine. Dans son essai intitulé De Schönberg à Cage, essai sur la notion d’espace dans la musique contemporaine, le musicologue Francis Bayer remarque que : « La notion d’espace est si manifeste qu’il est presque devenu banal aujourd’hui d’affirmer que l’histoire de la musique contemporaine est l’histoire de la conquête de l’espace. » Mais les musiques dites de l’espace (et non de la chronologie telle qu’on la saisit dans toutes les radios et dans la musique rock, pop, jazz ou rap à la suite de la musique classique) ne visent pas à révéler notre rapport à l’espace qui nous apparaît par la sensibilité. Il s’agit plutôt d’appréhender des qualités spatiales dont nous n’avons pas conscience au quotidien par l’agencement d’un espace sonore (au lieu d’une chronologie musicale). La musique dite contemporaine, les productions electro comme l’atmosphérique ou l’ambient, sont des musiques qui créent une nouvelle structure musicale restituant des qualités spatiales, des sensations qui, en nous envahissant (c’est bien le mot propre au caractère territorial de ces musiques), ne nous racontent plus des histoires mais dessinent pour notre un corps un nouveau rapport à l’étendue. L’espace décrit par les musiques de Xenakis ou Ligeti constituent des champs sonores qui ne racontent rien, qui refusent la narration et, surtout, qui renoncent à la structuration causale qui nous faisait prévoir chaque note en avance, chaque incidence dans le texte et la chanson. Nous découvrons un nouveau territoire que notre intelligence ne peut plus appréhender car il n’y a ni symétrie, ni causalité, ni forme. C’est un espace où se déploie une multiplicité de sensations, un espace hétérogène qui dessine des vagues dans un champ semblant chaotique mais supposant pourtant une maîtrise de l’artiste. L’auditeur perd donc tout contrôle sur son écoute. Il ne lui reste que deux choix : décrocher ou s’immerger, rester étranger ou plonger dans l’espace sonore. La plongée est l’ouverture de l’esprit à une atmosphère, l’occasion d’une déchirure qui devient bientôt symbiose pour proposer au corps d’entendre avec la surface de la pigmentation, la respiration de la peau, la tension nerveuse et musculaire. Il ne s’agit plus d’écouter une mélodie mais de pénétrer un espace sonore qui n’est plus à distance car celui-ci viole toute la viande de notre corps alors qu’il la traverse. L’intelligence s’y est désengagée lorsque, pour apprécier la qualité de cette musique de la profondeur et des entrailles, elle a du abandonner ses habitudes perceptives pour apprendre à éprouver ces sons avec la chair.

Un exemple de musique de l'espace :
Raison d'être

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