"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques
suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde."Diderot
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J'ai créé ce blog afin de promouvoir mon site et proposer des contenus de pensée portant sur des problèmes philosophiques, des oeuvres littéraires et cinématographiques. Je m'appelle Axel Fourdrinier et j'enseigne la philosophie.
« Longue vie à la Nouvelle Chair », ce credo lancé dans Vidéodrome en 1983, Cronenberg l’a
décliné de bien des manières dans l’ensemble de sa filmographie. Le problème de l’homme contemporain est pour lui la question de l’alliance entre l’homme et la machine, entre la chair
et le métal. Si certains de ses films explorent cette notion de façon sanglante, le prix spécial du jury du festival de Cannes en 1996, Crash, montre peu, suggère et dégage une atmosphère de façon à faire éprouver ce que Vidéodrome faisait comprendre en montrant. Plus
subtil, véritable avatar de la philosophie propre à l’univers de Cronenberg, Crash est d'abord un roman qui plaît au réalisateur parce qu’il se situe dans son mouvement de pensée.
L'adaptation en film raconte l’histoire d’un homme qui, à la suite d’un accident, devient obsédé par les sensations produites par l’agencement chaotique du métal. L’obsession, de
nature sexuelle, le conduit à rechercher l’accouplement dans des situations où la tension de la chair recoupe la tension de l’acier, le paroxysme consistant ainsi à s’unir au corps de
l’autre à l’issue d’un accident, alors que la chaleur du métal devenu malléable s’insinue dans les pores de la chair. Si le personnage est obsédé par le risque et joue avec la mort
dans des courses poursuites, ce n’est en aucune façon le frôlement avec la mort qu’il recherche explicitement. Il n’y a pas dans Crash une nouvelle articulation d’Eros et de Thanatos,
mais une recherche sur le devenir de l’homme comme chose faite de viande et mêlée au métal des machines. La destruction de la chair est semblable à celle du bolide, car celui-ci se
déforme dans la percussion issue de la rencontre avec un autre corps de métal au terme d’une accélération. Le chair fait de même, elle se meut lorsque chauffée, lorsqu’elle est apte à
la déformation, lorsque l’accélération de ses particules produit l’enroulement sur soi, le renoncement à la forme classique imposée par la rigueur de mise dans le quotidien. Se
tatouer, se scarifier, risquer sa vie, se blesser, s’accoupler, autant de tendances pour délier le corps de son agencement strict. Mais aucune ne suffit à James Ballard. Il lui faut
plus, il veut le crash de son bolide comme de sa chair pour obtenir libération, pour rouvrir toutes les connexions rouillées de son être passé. Devenir autre, devenir chair, réaliser
la nouvelle chair, tout cela suppose de rompre le ronron quotidien, y compris (et surtout) celui de la sexualité. Accélérer, le plus possible, foncer aveuglément, et au bout, le
crash, terrible, paroxysme de violence qui déchaîne les particules de métal et de chair au point que les deux se mêlent alors que la viande de la cuisse s’est unie à la tôle de
l’engin. Les particules deviennent un agencement original, l’organisation moléculaire du corps devient une nouvelle machinerie qui se déploie parce que chauffée selon un plan molaire.
James Ballard n’est pas le prophète de la Nouvelle Chair comme l’était le héros de Vidéodrome, il en est l’avatar. Homme de tous les jours, il arpente l’"underground" des cités à la
recherche de la plus pure des tensions, celle où son corps connaîtra l’ouverture pour cesser de se refermer sur lui-même malgré les exigences sociales et conservatrices. La Nouvelle
Chair est un nouvel espace de jouissance, la production d’une aire de tensions dans laquelle l’orgasme ne résulte plus de l’excitation des zones érogènes de l’homme-animal. C’est tout
le corps qui devient zone érogène, parcouru par l’intensité du choc. Si la nouvelle chair est là, en nous, latente, le Crash révèle à James sa présence et l’opportunité la plus
intense de la saisir. C’est le spectre de la mort qui révèle sa présence, car le corps doit éprouver la possibilité de sa destruction pour se comprendre comme totalité, et non comme
construction organisée de zones érogènes, de foyers d’excitations nerveuses. Lançant la voiture par-dessus le parapet, James transmettra sa sapience à Catherine dans une authentique
initiation qui arrachera une larme à celle-ci. Lacérée mais vivante, elle unit alors son corps à celui de James alors que celui-ci lui murmure « maybe next time », en
référence à ce qu’ils auraient pu connaître : la destruction du corps et de leur Nouvelle Chair.