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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Catatonie chevaleresque

Publié le 6 Avril 2008 par Meta in Littérature

Ce n’est pas l’originalité de la démarche qui fait la puissance de l’œuvre de Chrétien de Troyes. Ce n’est pas non plus la qualité de ses mots. Il y a dans Erec et Enide autre chose qu’une des premières tentatives pour produire du roman et conter joliment des faits d’armes et des relations courtoises. Quant à ceux qui voient un regard simpliste, presque naïf, dans les affres des chevaliers, ils ne comprennent pas ce qui anime les intentions du roman. Le chevalier de Chrétien de Troyes est catatonique, agissant en réaction à la frappe ou par action pour être conforme aux exigences de la chevalerie. Il ne s’agit pas d’une description réaliste de l’époque, et les libertés que prend l’auteur avec son monde est une indication de la recherche que constitue le roman courtois. Rechercher quoi ? Le récit est épuré de l’architectonique entourant la ternarité des œuvres classiques. Il n’y a pas situation initiale, extension du problème et résolution. Le chevalier suit une ligne de conduite, d’action, de vie. Cette ligne n’est pas destin, elle n’est pas tendue, elle se meut dans moult directions de sorte que rien ne sera anticipé, ni par le héros, ni par le lecteur. Erec s’appuie sur sa lance, arpente une colline, affronte un géant, courtise la belle, se donne une épreuve, traîne sa blessure à dos de cheval. Son périple n’est pas linéaire, il n’a ni passé ni futur, il agit de façon contingente avec l’unique nécessité d’être conforme à l’exigence de son si cher concept de chevalerie. Erec est pareil à Lancelot, nullement naïf mais obsédé, si bien qu’il n’anticipe jamais le malheur ou la défaite, les risques ou les dangers. Il ne sait à qui il parle, ni où mènent ses pas. Il semble même ignorer son nom. Erec est un héros, non pas parce qu’il vit des aventures peu ordinaires, ni parce qu’il est téméraire, mais parce qu’il échappe aux déterminations du quotidien, parce qu’il n’est ni soumis à son passé, ni esclave de son futur. Il est l’authentique avatar de la chevalerie devenant un pur agir contingent, libéré du monde parce qu’obéissant à son dogme dont il a fait sa chair. Il n’est pas connecté au monde, il fait corps avec lui, enduit d’aspérités événementielles qu’il ne saurait prévoir. C’est une apologie du hasard, ou plutôt les arcanes d’une utilisation de la contingence. Comment manipuler les aléas ? Yvain le sait bien, croisant un lion, le libérant, devenant son ami. De même Erec, emmenant Enide au combat, verra bien à quoi tient sa survie et fait peu de cas des risques. Il n’y a pas de risques, il n’y a que des réactions adéquates aux événements qui se présentent. Erec parvient dans un bourg, lit l’annonce : « A celui qui voudra obtenir l’épervier, il lui faudra avoir une amie belle et sage, sans vilenie. S’il se trouve chevalier assez hardi pour oser revendiquer pour son amie le prix et l’honneur de la plus belle, il fera prendre l’épervier par elle sur la perche aux yeux de tous, à moins que quelqu’un n’ait l’audace de le lui défendre. » Et il arrive qu’Erec loge chez un hôte ayant la plus belle des filles. La plus belle, notons-le bien. Car Erec ne comparera pas. Il rive ses yeux sur elle, catatonique chevalier. Erec est ainsi un artiste accompli, car il ne sera jamais déçu de ses choix en ne préparant rien. Il rebondit sur le monde, parfait gestionnaire des tensions, tisseur des fils qu’il saisit au rebond, tissant une bataille ou tissant des épousailles. La catatonie est la première force du chevalier, car elle balaie tout doute et le rend authentique producteur de sa vie, balayant les déterminations astreignantes de son vécu pour lui permettre de vivre intensément l’instant. Chrétien de Troyes dessine des lignes, il ouvre des champs, il ne restitue pas une histoire. Romancer, ce n’est pas ici rapporter une réalité enrobée, c’est transcrire les lignes d’action du héros courtois, ouvrir un plan d’action que seule la catatonie, contournant le regret et la crainte, permet de générer.

 

 

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