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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Moralité esthétique

Publié le 27 Mars 2008 par Meta in metamonde

Dans quelle incohé- rence se plongent ceux qui croient à la conciliation d'une subjectivité dans l’appréciation de l’art et d’une objectivité dans le jugement moral. Il ne semble pas y avoir à première vue de lien bien établi, puisque se déclarer touché par un tableau ne révèle pas directement de rapport avec l’envie de révolte suscitée par un acte de barbarie. Pourtant, les deux jugements sont bien plus proches qu’il n’y paraît, et peut-être même de nature identique. Dans son Essai sur les données immédiates de la conscience, Bergson entend éclaircir ce qu’est l’intensité d’une sensation esthétique et la sympathie que nous pouvons éprouver pour une œuvre. Cette émotion a tout à voir avec le sentiment moral : « en analysant le charme de cette sympathie, vous verrez qu’elle vous plaît elle-même par son affinité avec la sympathie morale, dont elle vous suggère subtilement l’idée ». L’œuvre nous paraît belle, c’est-à-dire qu’elle nous procure une émotion intense que nous évaluons comme positive, comme bonne et, en ce sens, il y aurait quelque chose de moral dans les sentiments esthétiques. En étudiant les sentiments moraux, on se rend compte que l’inverse est aussi vrai : « le sentiment du beau n’est pas un sentiment spécial, mais tout sentiment éprouvé par nous revêtira un caractère esthétique ». L’idée de Bergson consiste donc à dire que nous n’évaluons pas un sentiment d’après un jugement moral qui dicterait nos inclinations ; c’est tout le contraire. Toute émotion est perçue comme esthétique, tout acte perçu est reçu d’abord dans une dimension esthétique. Bergson s’appuie sur l’analyse de la pitié, sentiment exemplaire en ce sens que la détresse de l’autre semble renvoyer à l’exigence d’un jugement généreux à son égard. Pourtant, ce ne sont pas de quelconques références objectives qui nous commanderaient l’éprouvé de la pitié, mais plutôt une tension égocentrique : « La pitié consiste d’abord à se mettre par la pensée à la place des autres, à souffrir de leur souffrance. Mais si elle n’était rien de plus, […] elle nous inspirerait l’idée de fuir les misérables plutôt que de leur porter secours, car la souffrance nous fait naturellement horreur. […] La pitié vraie consiste moins à craindre la souffrance qu’à la désirer. Désir léger, qu’on souhaiterait à peine de voir réalisé, et qu’on forme pourtant malgré soi, comme si la nature commettait quelque grande injustice, et qu’il fallût écarter tout soupçon de complicité avec elle. L’essence de la pitié est donc un besoin de s’humilier. » Comment comprendre ce paradoxe ? C’est que nous ne saisissons pas la situation de l’autre par jugement mais que nous la ressentons d’abord de façon émotionnelle. En éprouvant la sensation d’une situation, la crise morale n’est en fait qu’une crise esthétique, un cri de notre propre cœur, un déchirement éprouvé par sympathie comme l’effroi ressenti devant un tableau. Bien entendu, notre vécu conditionne la manière dont nous recevons la perception de l’acte barbare, tout comme il détermine une certaine réactivité devant des formes d’art. En ce sens, cette analyse ne dit pas qu’il existe une morale universelle ou que toute morale est subjective, pas plus qu’elle ne dit qu’il existe des critères généraux pour déterminer ce qu’est l’art vrai ou que les critères seraient purement subjectifs. Ce que dégage en vérité ce travail, c’est l’incohérence de ceux qui, par intérêt et mauvaise foi, s’arrogent le droit à évaluer subjectivement des œuvres tout en posant une objectivité à leurs jugements moraux. La conséquence est terrible, car celui qui juge l’acte supposé barbare comme un mal absolu s’interdit peut-être une tolérance l'art prétendu pauvre ; à l’inverse celui tolère l’œuvre prétendue vulgaire doit tolérer la postulée bassesse des actes éthiques que chacun aurait pourtant envie de condamner. Cela voudrait donc dire que, soit il faut tolérer l’intolérable au nom du droit à l’expression subjective et individuelle, soit il faut produire un rigorisme médisant à l’égard de la vulgarité, du quotidien et du populaire. Une telle analyse débouche donc sur un dualisme qui, dans les deux cas, met notre quotidien en défaut.

Tableau : Elisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842), La vertu irrésolue.

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