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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Fuir la visagéité

Publié le 13 Mars 2008 par Meta in Cinéma

visage_bergman_4b.JPGLe visage est-il un film stérile ? Une première vision critique sur les artifices du film pourrait conduire à le penser, car Bergman réalise ici un film qui, annonçant le thème de l’enchante- ment se résorbe dans la facticité. Dès lors, le gros plan si cher au réalisateur dégage des visages énigmatiques dont le mystère ne débouche sur rien de plus que l’artifice de leur magie. Le premier point d’appréciation du film se situe précisément dans cette facticité de l’ensemble. Tout n’est qu’apparence, et celle-ci se dégage dans l’aspect risible d’un enchantement inopérant. Les mélanges alchimiques sont des produits ridicules, la sorcière est une vieille dame contant des historiettes, les tours de prestidigitation sont des mécanismes asséchant la féerie. Si tout est artifice, le film ne peut plus nous faire rêver et se complairait alors dans une critique sociale et du marivaudage. Et pourtant, la malaise demeure, mis en place dès l’échange entre le mourant et Vogler. Vogler ne peut percer le secret de la mort puisque l’égaré fait semblant de mourir. Néanmoins, une atmosphère se dégage, angoissante, qui va envahir tout l’arrière plan d’un film qui, en apparence, propose une distraction dont le point culminant est la musique de kermesse de la dernière minute. Le ridicule de la musique s’éteint alors dans les dernières secondes où le silence se mêle au vide, preuve qu’il s’est passé quelque chose. Qu’avons-nous manqué ? Quelle est cette impression impalpable qui a traversé cette heure et demie ? Nous avons compris le sens évident d’une histoire où le comédien a perdu ce qu’il était à trop jouer avec les artifices. Il cherche son vrai visage, et craint que celui-ci ne soit plus que son masque, haïssant les paroles du scientifique qui lui conseille de remettre sa perruque pour plus de crédibilité. La tragédie qu’il vit est résumée par les mots de Deleuze sur la notion de visage : celui-ci, malgré les apparences, n’est pas l’expression d’un sujet, d’une conscience, il est la codification du corps, la manière dont celui-ci est discipliné. Le visage serait ainsi le produit des agencements de pouvoir qui ont besoin de lui pour se conserver. Il s’agit donc d’un moule auquel Vogler voudrait échapper, mais sa détresse n’a pas d’issue, car il cherche un visage qui n’existe pas ; le sien est le moule de l’artiste dramaturge, c’est le visage de celui qui n’en a pas, et il ne peut trouver une expression que dans la facticité d’une apparence, et non dans une authenticité qui ne veut plus rien dire pour lui. Mais l’essentiel du film ne tient pas dans son message artistique, sans quoi il paraîtrait anecdotique. La sensation a pris place pour laisser quelque chose, sensation présente dans les jeux sexuels de la cuisine, le besoin pour la bourgeoise de se détourner de la perte de son enfant ou encore dans ce besoin obsessionnel de détruire la magie de Vogler que l’on sait pétrie d’artifices. Et si cette sensation pouvait se concrétiser dans l’obsession de la fuite ? Fuir l’image que l’artiste dégage et qu’il ne supporte plus car elle occulte le soi, fuir la douleur du quotidien pour se réfugier dans le mystère et chuter indéfiniment, fuir la morosité pour s’immerger dans les délices charnels. La position du scientifique est en cela la plus ambiguë, car s’il veut à tout prix démontrer la supercherie, il regrette que celle-ci soit avérée. En un sens, il fuit lui aussi sa propre condition de scientifique à laquelle il ne peut échapper. On retrouve là un thème cher au cinéma de Bergman : ce besoin de fuite dégage une volonté d’échapper à la nécessité pour embrasser la tendre instabilité de l’instant. Jeux d’été met aussi en scène la jeune fille qui, dans la perte de l’amant cherche dans son angoisse une réponse, fuyant précisément la résolution navrante pour épouser l’incongruité du grand mystère de la vie. Ecoutant les sombres paroles d'un comédien, elle résout l'opposition dans la naïveté et la fraîcheur de l'action. Le septième sceau propose un chevalier refusant le déterminisme de son existence en se payant le luxe de découvrir l’angoisse métaphysique. La dichotomie de Bergman, celle qui oppose triste nécessité et angoissante liberté se résorbe ici dans un autre personnage que celui qui vit l'opposition, dans la force de volonté dont fait preuve l’écuyer du chevalier lorsque la mort vient le chercher : « Quel triomphe de se sentir vivant jusqu’au bout. Je me tais, mais en protestant. » L’acteur est le même que le scientifique du Visage, avec cette différence près que ce dernier ne résout pas la dichotomie dans une attitude naturelle et positive comme dans Jeux d'été ou Le septième sceau. Le malaise de Vogler ne peut trouver résorption car il fuit une facticité qui le constitue, il craint ce visage qui est lui-même et qu’il ne comprend pas parce qu’il ne lui semble pas vrai. Le visage est l’histoire d’une tentative de recherche de l’authenticité, c’est l’histoire d’une fuite, celle du refus du fantasme tout autant que du quotidien, issue avortant dans son irréalité et irréelle parce qu’avortée. Dans l’angoisse d’un entre-deux non assumé, le malaise perdure pour notre plus grande délectation.

 

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