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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Eloge de l'idiotie

Publié le 5 Mars 2008 par Meta in Cinéma

idiots.JPGLes idiots, de Lars von Trier, ne fascine pas seulement par son efficace simplicité, son ton juste, ou la parfaite réalisation de ce qu’est le Dogme. C’est un film hautement réflexif qui impose au spectateur un regard philosophique sur la question de l’aliénation sociale. Les personnages choisissent de devenir des idiots, et jouent à être des débiles ou attardés mentaux. Si le début du film prête à rire, l’ensemble dégringole peu à peu en une sinistre et passionnante exploration du moyen que ces person- nages ont trouvé pour échapper à l’idéalisme bourgeois. Le film montre que l’idiot est évidemment rejeté, car on craint les conséquences de ses actes inconsidérés, mais il est aussi apprécié et pris en pitié. Il amuse, il est l’animal ponctuel de compagnie. Dépourvu de sens critique, l’idiot ne met pas autrui en position de risque, son regard ne pèse pas, il ne s’oppose pas puisqu’il vit dans l’immédiat d’une pensée qui nous semble simpliste. Le débile peut être ainsi apprivoisé et mieux toléré que le commun. Un idiot est accepté dans le film dans les douches des filles, un autre se voit accompagné pour uriner par des molosses qui lui tiendront la verge. L’individualité de l’idiot est ainsi dissoute dans un univers de structures sociales contre lesquelles le petit groupe de débiles s’insurge. La société embourgeoisée ne supporte non seulement plus la violence des gestes, ou encore celle des propos, mais elle n'accepte même plus celle de la différence, au point qu’elle n’a d’autre choix que de prendre le débile en pitié et de l’intégrer comme méritant, comme victime ou comme martyr pour le tolérer. Les idiots se permettent tout, ils jouent même entre eux, et s’ils restent pudiques les uns vis-à-vis des autres, ils iront jusqu’à s’accoupler. Aucun risque de retombées dans une partouze d’imbéciles, parce qu’aussitôt l’intelligence retrouvée, l’état primitif est oublié, comme s’ils allaient au bureau le lendemain d’une beuverie. Au lieu d’une gueule de bois demeure tout au plus une lassitude. Les idiots ne veulent pas choquer, ils s’explorent. Ils cherchent des possibilités d’individualité dans un univers de structures figées. Il faut, dit un personnage, chercher et réveiller ce petit idiot qui dort en chacun de nous. Que fait donc le personnage de Karen à la fin du film ? Elle a quitté le cercle familial pour échapper à un chagrin qui la tourmente. Revenir, c’est faire face à une douleur obligatoire que ses proches lui imposent alors que les idiots ne le lui demandent pas. Elle doit souffrir parce qu’il le faut. Mais tout le temps où elle était avec eux, avec ses amis idiots, elle a existé sans tristesse. Alors elle va en famille, et fait la débile, bavant, presque vomissant, les yeux hagards, trop idiote pour ceux qui attendent une robustesse tragique. Elle n’est pas venue les convaincre, elle se moque de détruire les structures sociales. Elle est simplement venue voir si elle aurait le courage de vivre avec eux dans sa tendre débilité. Ils ne le lui permettront pas…

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