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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Eros analogique

Publié le 22 Février 2008 par Meta in metamonde

BirthVenusBouguereau.jpgLa réflexion philosophique s’appuie généralement sur une sélection de penseurs qui alimentent la forme de sa pensée. Certains sont écartés en raison d’une orientation idéologique dérangeante, tandis que d’autres sont embrassés et assénés avec une générosité parfois pesante. Même l’athéisme militant, pourtant, ne devrait faire l’économie d’une approche sérieuse de penseurs chrétiens dont les modes de pensée s’articulent à leur tour sur des fondements produits par l’époque païenne. Augustin d’Hippone, considéré par les catholiques comme l’un des pères de l’église, a produit une pensée brillante qui, dans sa recherche d’une connaissance du dieu chrétien, élabore un certain nombre de concepts utiles à des pensées plus contemporaines. L’idéal romantique évoqué précédemment était ainsi déjà anticipé par la pensée d’Augustin, qui montrera que savoir qu’on aime, c’est découvrir qu’on aimait déjà. Héritant d’Aristote toute la rigueur de sa dialectique, le philosophe théologien est conduit à distinguer les trois termes de la dynamique de l’amour dans sa compréhension de ce qu’est la sainte trinité. Souhaitant comprendre l’articulation entre père, fils et saint esprit, ou schématiquement, essayant de comprendre comment un plus un plus un ne ferait qu’un, il procède par analogie. Dans le De trinitate, il pense l’articulation entre mémoire, volonté et intelligence. La mémoire est comme le père, contenant en puissance la pensée ; l’intelligence est la pensée en présence, le fils, ce que je me représente à l’esprit ; la volonté est l’acte reliant les deux, le mouvement qui présentifie, comme l’esprit saint relie les deux aspects du dieu chrétien. Pourtant, on ne peut dire que l’âme qui est mémoire, l’âme qui veut et l’âme qui pense sont trois âmes distinctes. De ce fait, il y a une seule âme et pourtant trois aspects distincts qui ne sont pas des distinctions de nature, mais des distinctions de raison. Poursuivant sa réflexion analogique, Augustin pense une tripartition semblable au sujet de l’amour. L’amant, l’aimé et le fait d’aimer. L’amour, ou fait d’aimer, est le mouvement dynamique qui relie les amants, mais plus encore, il est le seul terme auquel se ramène au fond la relation. Car découvrir l’aimé, c’est se rendre compte qu’il est l’objet de l’amour et que nous aimons l’amour ; l’aimé n’est donc qu’un objet de l’amour, qu’un moyen, par charité, de toucher l’amour. Il n’y aurait au fond que deux termes, l’aimant et l’amour. Mais l’aimant, dans l’acte d’aimer, est également amour, parce que l’amour est un acte de charité qui doit nous détourner du corps qui manque toujours de quelque chose. La vérité du besoin d’aimer, pour Augustin, n’est ni dans l’aimé, ni dans l’aimant, car la focalisation sur l’un et l’autre nous mène à une incompréhension de l’amour et à l’insatisfaction de la concupiscence. Par analogie, on ne comprendrait pas non plus le dieu en ne s’en tenant qu’à l’un de ses termes, alors que c’est le mouvement qui relie, l’esprit saint, qui donne à la relation sa raison d’être. L’amour est donc un mouvement qui n’est ni moi, ni l’autre, mais l’acte menant de l’un à l’autre. Sortie du contexte théologique, la réflexion garde son actualité, parce qu’elle dégage ici non pas l’existence de l’idéal romantique remarqué dans l’article précédent, mais plutôt le fait que cet idéal est illusion théorique, car l’aimé concret (ou l’aimé idéal) n’est en fait qu’une direction et que seul compte le mouvement d’aimer. Dans ce cas, peu importe au fond l’objet du désir, idéal ou concret. Peu importe le visage inconnu du dieu ou sa pâle icône, ce qui compte, c’est l’acte de volonté, le mouvement du désir. C’est ce mouvement qui ferait sens pour moi et non la stabilité de ces termes. Il faut peut-être remonter à Spinoza pour réconcilier le problème de la finalité du désir et le mouvement de celui-ci, problème qui trouverait un éclairage dans la théorie des appétits. Mais la question du sens de ce mouvement, tel qu’il peut m’apparaître, est analysé dans la dialectique hégélienne dans laquelle les termes de la relation sont au fond l’occasion pour le mouvement de l’esprit désirant, voulant, de se saisir et de se comprendre lui-même. Ce besoin de compréhension, cette recherche de sens dans le mouvement de nos désirs, est peut-être une des problématiques contemporaines les plus importantes. Peu importent les atouts d'Aphrodite, c'est le chemin menant à sa couche qui donnerait sens à ce que signifie Eros pour moi.
Tableau :
Birth of Venus, by William Adolphe Bouguereau

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