
On s’étonne parfois de la dichotomie oppo- sant la tendance de l’Etat à sacrifier aisément ses individus dans un conflit et sa propension à risquer de graves
retombées pour la survie d’un simple otage. D’un côté, en effet, le pays envoie des milliers de soldats lutter pour la conservation d’une parcelle de territoire, mais d’un autre, la nation
ne saurait souffrir la détention d’une poignée d’individus par un pays voisin. La vie d’un seul semble ici primordiale au point que l’Etat serait prêt à risquer son intégrité pour préserver
l’individu, mais paradoxalement, la vie de milliers est mise en jeu pour un peu de terrain. Formuler une analogie de la situation de l’Etat avec celle du corps humain peut aider à résoudre
pareil paradoxe. Désignons les citoyens comme autant de cellules du corps. Dans le cas où le corps est en danger, celui-ci est susceptible de se séparer d’une partie pour protéger le tout,
de sorte que la perte d’un membre contenant des millions de cellules est un moindre mal pour éviter la destruction de la totalité. A l’inverse, pour le cas où autrui porte préjudice au
corps par une bousculade ou le crêpage du chignon, l’injure à la partie suffit à mettre tout le corps en mouvement qui s’apprête à entrer en guerre. Le préjudice moral, ainsi, justifie la
mise en jeu de la vie de la totalité. Paul Valéry illustrait précisément ce paradoxe en soulignant que l’Etat est « l’ami de tous, l’ennemi de chacun », montrant par la formule
que l’Etat vise la préservation de chaque parcelle de son corps, refusant d’en céder la plus petite cellule, mais pour le cas où il y a assurance de perte, alors chaque cellule peut être
sacrifiée. Prisonniers de l’Etat, nous ne sommes que des parcelles de chair participant à la santé d’un grand corps qui prend soin de nous parce que nous appartenons à lui, mais cette
appartenance donne à ce tout le droit de décider du destin de chacune de ses parties. L’heureuse protection dont bénéficient les individus suppose ainsi la triste gratuité de leur
condition.