
L’insociable sociabilité qu’évoque Kant dans Idée d’un histoire universelle du point de vue cosmopolitique éclaire un principe d’évolution des sociétés en
mettant en lumière le fait que chacun de nous se tourne nécessairement vers les autres tout en restant opposé à autrui sous bien des points. La richesse des antagonismes serait ainsi un
mécanisme fondamental rendant compte du changement. Georg Simmel dégage les mêmes principes dans ses études sociologiques, montrant que le conflit n’est pas seulement utile, mais que seule
l’opposition permet l’avancement, prévenant tout effet de stase. Une société dans laquelle n’existent pas les différences, ainsi, est vouée à la mort. On a souvent pensé que les dictateurs
poursuivaient au fond un instinct morbide d’autodestruction, et le totalitarisme vise justement une société où nul conflit n’existe plus, de sorte que l’Etat, privé de foyers de
contestation, demeure à jamais le même. Hannah Arendt, analysant les origines du totalitarisme, explique très justement le processus d’unification, de totalisation qu’entame le dictateur.
Celui-ci s’engage auprès du peuple dans un discours séduisant promettant à celui-ci qu’unis, tout est possible. La croyance que tout est possible, c’est l’idée qu’ensemble, les
citoyens réunis sous la bannière du dirigeant et gestionnaire de leur pays peuvent avancer. L’idée est pourtant contraire au principe énoncé plus haut puisque l’unification parfaite conduit
au gel des avancées découlant des conflits fructueux. Pour comprendre comment un peuple en vient à accepter malgré lui la marche vers la stase et l’horreur qui l’accompagne, il faut se
représenter les exemples du passé. Le culte de la personnalité, d’abord, n’est pas l’expression du totalitarisme, il n’est qu’un moyen. Rappelons qu’Auguste utilisait à l’aurore de l’empire
romain les mêmes procédés. Dans le cas d’Auguste, peu importe qui l’adorait, il fallait être adulé pour éviter la contestation et unir l’empire sous une bannière tout en laissant au fond
les individus exprimer leurs croyances magiques et religieuses dans leur sphère privée. Le totalitarisme se veut beaucoup plus insidieux et va bien plus loin qu’une simple dictature. Le
culte de la personnalité est la garantie que le peuple écoutera. Une fois ce stade accompli, il ne reste qu’à convaincre chacun de rejoindre la bannière en acte, mais aussi, et surtout, en
pensée. Le discours, soutenu par le culte, peut se durcir. On crie contre les regroupements suspects, on hurle contre ceux qui se différencient, on reproche à certains de ne pas adhérer à
l’unique morale que se donne l’Etat. Pour que le peuple se repère, on crée des mythes, on ressort des héros puissants sortis de la tombe, on rappelle les personnages patriotiques dont les
images forment l’iconographie de la conscience nationale, on vend ceux-ci à la jeunesse, on s’attache les faveurs d’artistes favorables au régime dans le but de mieux l’encenser. A leur
insu, Siegfried et Wagner supportent la toute puissance d’un Etat conquérant. Unis dans la même pensée, les citoyens savent alors saisir les signes du mal et les mouvements de trahison. Le
déserteur de la pensée de l’ensemble est l’ennemi du possible. On s’autorise alors, au nom du groupe, le droit à l’ostracisme, et la colère du chef devient la haine de tous. Il est alors
naturel et moral d’appuyer sur le bouton qui signera l’arrêt de mort, le gaz et le feu faisant suite à la politique du dédain. Ne reste qu’un Etat qui, en inventant sa propre tragédie, doit
se donner la mort pour rester fidèle à son concept, menaçant et guerroyant puisqu’aucun conflit interne ne le fait plus avancer. Il est des tragédies plus sinistres que
d’autres…
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