
Godard a une aptitude remarquable à produire des pauses instructives dans la narration. Des pauses qui font sens dans le récit, constituent un moment clef pour les
personnages, mais aussi pour le spectateur. Ce dernier, dans la discussion entre Nana et le philosophe Brice Parain représentée dans
Vivre sa vie, est regardé par Anna Karina qui nous adresse ainsi le fond de l’échange tout en faisant
confidence de la manière dont elle reçoit cet enseignement. En quoi consiste cet échange ? Celui-ci est introduit par une question naïve de Nana destinée à engager la
conversation : « Pourquoi vous lisez ? ». Lorsque le philosophe répond que c’est son métier, l’échange se coupe. Immédiatement, de cette révélation découle un rapport
alterné, de sorte que ce ne sera plus un échange de point de vue, mais une véritable discussion, donc un travail de pensée. Alors, Nana de dire : « C’est drôle, tout à coup, je ne
sais plus quoi dire. » Ainsi, la discussion porte sur le langage, sujet cher à Brice Parain que Godard n’a pas invité par hasard dans son film. Parain résume clairement sa thèse :
« On arrive à bien parler lorsqu’on a renoncé à la vie pendant un certain temps. C’est presque le prix. Vivre en parlant suppose de passer par la mort de la vie sans parler. Il faut,
pour se mettre à penser et bien parler, regarder la vie avec détachement, car au fond penser et parler seraient la même chose. » Nana semble le comprendre. De fait, ses mauvaises
rencontres et sa mélancolie l’amènent à penser, mais son détachement n’est encore tel qu’elle peut, à force de travail, trouver les mots justes. Elle ne sait pas encore quitter un quotidien
où il n'y a que bavardage, et non parole. En fait, elle s’accroche encore à la vie, offusquée par l’exemple de la mort de Porthos, encore émotive donc. Le détachement est une ouverture vers
la pensée, ce qui semble titiller Nana qui demande si, au fond, l’amour ne serait pas la vérité à penser. Le philosophe lui avoue qu’on ignore ce qu’on aime à son âge, et qu’on ne possède
que des bribes d’idées. La vérité de la vie, explique-t-il, est la recherche. Recherche du mot juste, recherche de la vérité, recherche de l’amour vrai. Finalement, reconnaissant que le
mensonge est constitutif de la vérité, il reconnaît que les déceptions amoureuses de Nana sont autant de pas vers la vérité de sa vie et de ce qu’est l’amour pour elle. C’est un peu une
invitation à braver son malheur et le dépasser. Elle n’en aura pas le temps.