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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Tragédie contemporaine

Publié le 3 Octobre 2007 par Meta in metamonde

En se posant comme un courant, l’existentialisme a peut-être laissé croire qu’il n’était qu’un point de vue parmi d’autres, que certains embrasseraient au même titre qu’une foi ou un engagement écologique. Dès lors qu’il y a appellation, on suppose qu’il y a choix d’appartenance, parce que le nom désignerait un groupe. De fait, il regroupe ceux qui penseraient comme Sartre ou Simone de Beauvoir, mais considérer le terme comme une simple désignation lui enlève beaucoup de son importance. Car l’existentialisme ne propose pas une vision de l’homme parmi d’autres, il pose qu’il n’y a qu’une seule manière d’envisager l’homme, à savoir qu’il n’y a pas de nature humaine puisque chez l’homme l’existence précède l’essence et que toute morale, tout sens, toute détermination est à construire dans la pratique et sur le moment présent puisque nous sommes parfaitement libres de choisir. Dans L’existentialisme est un humanisme, Sartre montre que le contenu de l’existentialisme (et pas l’appellation du mouvement) est le seul choix rationnel. C’est d’ailleurs un paradoxe puisqu’à partir du moment où je veux rester rationnel, je ne suis plus libre d’opter pour autre chose que ce contenu ; évidemment, ma liberté réside précisément dans le fait d’avoir le choix de décider de la bonne option et l’éthique existentialiste exige justement de moi que j’opte pour le choix dont découle un optimum de liberté. Un engagement est une détermination et, en cela, une limitation. Mais ce n’est qu’une limitation particulière, momentanée, qui ouvre justement le champ de la liberté totale : la possibilité de s’abstraire des déterminations d’une essence et ouvrir la voie d’une existence qui choisit à chaque instant ce qu’elle est en essence. La liberté consiste donc à s’autodéterminer. Parce que la détermination s’effectue en continu, dans le cours de l’existence, elle n’a rien de figé, et de ce mouvement, de cette création du sens que je donne à mes actes, découle précisément ma liberté. Il est ainsi tout à fait surprenant que des décennies après la production de cette pensée, des hommes, malgré leur éducation et leur lecture du courant qui a démontré le primat de l’existence, décident d’opter pour des voies fermées qui leur présentent un monde où l’homme se déresponsabilise. Freud expliquait dans L’avenir d’une illusion que l’engagement dans un dogme était une démarche visant à rassurer ses peurs, mais comprendre l’existentialisme, c’est comprendre justement qu’il n’y nulle criante à avoir à partir du moment où nous décidons du sens à donner à notre existence et à nos actes. Une idée, aussi brillamment argumentée et défendue que celle de Sartre, ne peut convaincre une masse qui en reste au régime de la persuasion. Pire, elle se heurte à l’exigence d’une morale institutionnelle, car lorsque l’Etat encourage un comportement comme étant le seul possible, il dicte à ses citoyens que l’homme est gouvernée par une essence et que son existence devrait être gouvernée par les lois morales. Poser le primat de l’existence, c’est évidemment proposer une dangereuse évolution des valeurs et des institutions. Un Etat ne peut encourager cela, ou il viserait sa transformation et donc la mort de sa forme actuelle. On peut donc conjecturer que si le peuple ne peut voir le sens et les implications rationnelles du propos de Sartre, c’est parce qu’il est emprisonné doublement : il est esclave d’un Etat qui souhaite l’extinction de son esprit critique, la négation de sa liberté à s’autodéterminer, et il est aussi esclave de ses angoisses entretenues par le poids douloureux d’une éducation qui rappelle tristement et faussement que l’individu est gouverné par une essence sortie d’on ne sait où. A quel moment une éthique libertaire pourra-t-elle et saura-t-elle s’imposer ? Sartre rappelle l’importance du projet existentialiste qui presse à l’engagement et à la défense son principe : « Ainsi, au nom de cette volonté de liberté, impliquée par la liberté elle-même, je puis former des jugements sur ceux qui visent à se cacher la totale gratuité de leur existence, et sa totale liberté. Les uns qui se cacheront, par l’esprit de sérieux ou par des excuses déterministes, leur liberté totale, le les appellerai lâches ; les autres qui essaieront de montrer que leur existence était nécessaire, alors qu’elle est la contingence même de l’apparition de l’homme sur la terre, je les appellerai des salauds. […] des principes trop abstraits échouent pour définir l’action. […] La seule chose qui compte, c’est de savoir si l’invention qui se fait, se fait au nom de la liberté » (in L’existentialisme est un humanisme). De ce fait, l’Etat est à la fois salaud et lâche, il est de mauvaise foi car il ment en dissimulant la totale liberté de l’engagement et la valeur productrice de la découverte de l’absurde.

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nana 29/12/2013 19:42


bjrs est ce que quelqu'un aurait une définition breve de la tragédie contemporaine !?

Meta 29/12/2013 20:18



Bonjour. Ce billet n'a aucun rapport avec la tragédie ; l'intitulé désigne le caractère tragique de quelque chose qui se joue dans l'espace contemporain. C'est donc tout autre chose. Désolé de ne
pouvoir vous aider.



Laura 10/06/2008 19:26

Ravie de participer, j'apprécie vraiment votre blog.Pour revenir sur la notion de culpabilité, je vais essayer de développer un peu mon sentiment. Le choix implique le jugement. Ainsi, Sartre juge lorsqu'il emploit les termes de "salaud" et de "lâche", pour désigner déterministes et fatalistes. Plus précisément, il les juge coupables de fuir, de ne pas assumer leur liberté de volonté, de ne pas être courageux en somme. Dans les mouches, Electre dit explicitement que la liberté l'effraie. Electre est donc une lâche, si je comprends bien l'auteur, mais c'est une lâche assez extraordinaire : elle a conscience de sa lâcheté, elle a conscience d'avoir la capacité de suivre Oreste, de ce fait elle a vraiment le choix mais elle ne l'assume pas. Or, dans la réalité, il me semble que ceux que Sartre jugent comme des lâches n'ont précisément pas conscience qu'ils sont des Electre.Et c'est je crois ce qui me dérange chez Sartre. Comme disait Deleuze en commentant Spinoza, juger l'Etre ne peut se faire que par quelque chose de supérieur à l'Etre (je n'ai plus la citation en tête, c'était plus joliment formulé). Si jugement il doit y avoir, la compréhension se doit de le précéder. Je ne vais pas citer Spinoza et son "ni rire, ni pleurer ..." mais Hegel, dont j'apprécie un de ses textes où il fait le récit d'une condamnation à mort en public : les femmes jugent le physique du condamné "quel bel homme!", les hommes jugent ses actes "ah le méchant criminel!" (je caricature, ce ne sont pas les propos de Hegel!) et parmi eux, il y a le philosophe qui, lui, ne juge pas. Il préfère comprendre ce qui a motivé ses actes, remonter le cours de son existence (déterminisme extérieur) afin de comprendre l'essence (déterminisme interne) si je peux me permettre de détourner les concepts de Sartre. Bon je peux aussi avoir mal interprété le propos de Hegel. Tiens, Hegel serait-il le point de convergence entre Spinoza et Sartre ? Je demande mais je précise que je ne connais rien, ou presque rien, à Hegel ... ^^En tous les cas, il me semble que tous les trois admettent que l'essence n'est pas donnée, qu'elle n'est pas immuable. Elle est la somme de nos actes et de ceux qui nous entourent et qui nous affectent, de notre environnement plus généralement. Mais Spinoza, et la psychanalyse plus tard, vont jusqu'à admettre un déterminisme interne - le déterminisme de ma nature, donc mon essence, me détermine d'une certaine façon à un moment donné - déterminisme interne donc, dont la réfutation représente selon vous le point le plus important de la philosophe de Sartre.Tout ça pour dire que, je vais essayer de dénicher "question de méthode" comme vous me l'avez conseillé. Merci !

Laura 06/06/2008 23:31

Merci à vous de répondre à mes questions.Je précise tout d'abord que j'ai tendance à comparer pas mal de choses à des religions, et que je ne l'emploie pas forcément de manière péjorative. Mais j'ai été maladroite, je ne rapprochais pas l'existencialisme à la religion, ni dans la pratique, ni dans son caractère dogmatique, mais dans le postulat de départ qui me semble être finalement le même. De plus, la culpabilité est effectivement un concept qui n'appartient pas à l'existencialisme mais alors, si celui-ci le combat, pourquoi se permet-il de juger ces "lâches" et "salauds", pour reprendre les mots de Sartre ? Et si Sartre ne nie pas les déterminismes, y a t-il un sens à affirmer que nous sommes libres dans la détermination de notre projet ? J'ai en fait le sentiment que Sartre a tenté de concillier les déterminismes, qu'il ne pouvait nier, avec le libre-arbitre comme s'il était trop dur de rennoncer à celui-ci alors même que c'est un pouvoir qu'on attribue traditionellement à l'homme sans pourtant le démontrer. Celui qui est déterministe, ce n'est pas un lâche qui n'assume pas sa liberté telle Elèctre. Tout comme ne pas acquiéser à l'éthique libératrice de Sartre n'est pas nécessairement faire partie de la "masse qui en reste au régime de la persuasion." Pour ma part, je lis Bourdieu, j'étudie la psychanalyse, et c'est bien chez ceux-là et surtout et avant-tout, chez Spinoza, le penseur du déterminisme, que je trouve une véritable éthique libératrice.Enfin, il faut que je (re)lise Sartre. Je ne devrais même pas tenter de discuter son éthique alors même que je ne suis même pas sûre de saisir vraiment tout ce qu'il raconte. J'y cours ;-)

Meta 09/06/2008 19:49


J'avoue ne pas bien comprendre pourquoi la question des "lâches" et des "salauds" a à voir avec la notion de "culpabilité".

Pour la question de la liberté, en effet, il faut lire Sartre, car tout ce que vous dites est envisagé par lui. Disons simplement et brièvement que le déterminisme de Sartre n'a rien à voir avec
celui de Spinoza, de D'Hollbach ou de Kant. Le seul déterminisme que Sartre reconnaît (et c'est déjà beaucoup), c'est la convergence des déterminités empiriques (psychologiques, esthétiques,
sociologiques, etc...) comme la classe d'origine, l'éducation. Mais ce contre quoi s'élève Sartre (et c'est là, à mon sens, le point le plus important de sa philosophie), c'est qu'il n'y a pas de
nature de l'homme qui le déterminerait. L'homme n'est pas déterminé à être tel, il est comme il veut être dans les projets qu'il se donne au sein des des "déterminités contingentes" (joli oxymore).
Je ne sais pas si je suis très clair dans ma tentative de synthèse. Le mieux est de lire "questions de méthode", livre court et assez abordable (bien que plus comlexe que "l'existentialisme est un
humanisme".

Encore merci de cette participation.


Laura 03/06/2008 08:51

- "Faites le choix du Bien et vous serez sauvés."
- "Engagez-vous et vous ne serez plus un salaud."

Le monothéisme postule le libre-arbitre sans le démontrer. Qu'est-ce d'autre que l'existentialisme, sinon une religion athée ?

Et peut-on vraiment rapprocher le discours de la psychanalyse de celui de Sartre ? J'avoue avoir une bien meilleure connaissance de la première donc je me permets de poser la question. La psychanalyse me semble plus réaliste car elle ne nie pas le déterminisme où est inscrit, inconsciemment, l'individu. La liberté qu'elle propose réside dans la connaissance de nos déterminismes, ce qui suppose une réflexion, un travail sur soi préalable. Sartre ne va t-il pas trop vite en besogne en se figurant les hommes initialement libres, responsables, donc, coupables ?

Bien cordialement, L

Meta 03/06/2008 18:39


Je vois mal comment l'existentialisme serait une religion, car ce serait oublier que la religion dans sa pratique est contraire à l'existentialisme. L'existentialisme prône quelque chose, certes,
mais ce n'est pas un dogme. Poser que l'existence précède l'essence, ce n'est pas une loi ou un conseil, c'est du point de vue existentialiste poser un fait à partir duquel on peut se positionner.
Si cela est religion, alors la biologie est également religion, et la physique aussi, en posant des faits à partir desquels le penseur se positionne et pense le monde. Je ne pense pas que
l'existentialisme soit une religion. Je ne pense pas non plus qu'il soit une théorie. C'est une éthique athée, cela, on peut peut-être bien le dire.
Rapprocher Freud et Sartre ? Je ne le fais pas, à vrai dire. Je cite Freud pour soulever une remarque, mais il ne s'agissait pas de les rapprocher. Ensuite, peut-on le faire ? Sans doute sur
certaines points, ce serait à réfléchir, car Sartre accorde beaucoup de crédit à la sphère psychologique dans la mesure où elle conditionne en partie les déterminismes parmi lesquels l'homme doit
élaborer son "projet" (cf. "Questions de méthode", de Sartre). Sartre ne nie pas du tout le déterminisme, en fait, il insiste sur le fait que l'homme est autodétermination dans son projet (cf.
"question de méthode", encore une fois), projet qu'il élabore à partir de la "matière ouvrée", c'est-à-dire du champ des déterminations (cf. "Critique de la raison dialectique"). Il y a
déterminisme avant projet et après projet. Je suis libre dans la détermination du projet qui constitue ce que Sartre appelle la "praxis" (il reprend le terme de Marx dans les "Manuscrits de 1844",
bien qu'il se distingue par quelques subtilités).
L'homme est responsable de son projet, donc, mais pas des conditions de son existence (classe sociale des parents, décisions des autres, etc...). Attention, cependant, parler de culpabilité me
semble inadéquat chez Sartre. Culpabilité par rapport à quoi ? Il s'agit là d'un terme judéochrétien contre lequel Sartre se bat, justement. L'homme est libre en soi comme responsable de son projet
à chaque instant (il n'est pas "initialement libre", il est "continument libre" dans sa projection constante qu'il peut produire s'il le souhaite).
Je vous remercie pour ces remarques, questions et critiques qui enrichissent ce blog.
Bien cordialement,
A.F.