
Le roman de science fiction jouit en France d’une mauvaise réputation. On lui associe souvent une absence de sérieux,
niant toute prétention aux grands prix littéraires, comme si le romancier trop rêveur était à ranger parmi les grands enfants qui jouent à fantasmer sur des sociétés inexistantes. Pourtant,
quoi de plus stimulant pour la pensée qu’un travail littéraire réfléchissant sur les évolutions possibles de notre société, sur les défis de demain, sur notre rapport à l’évolution
cosmologique du monde ? On en vient même à refuser à la science fiction tout droit à produire de l’authentique littérature. Malgré une profondeur psychologique réelle, une qualité
esthétique dans la forme, un génie de l’anticipation, l’écrivain introduisant dans son récit une notion de biotechnologie risque de voir son récit boudé par l’aristocratie littéraire
française. Le dédain de la science fiction ne mérite pas plus de considération qu’une sanction relative à son imbécillité. Stanislas Lem, dans Solaris, qui a donné naissance au génial film de Tarkovski, produit une réflexion philosophique d’une richesse inépuisable en
travaillant sur les problématiques du désir, de l’identité, sur la distinction entre universel et singulier, sur la perte malheureuse par l’homme contemporain de quelque chose de cosmique.
Jugeons sur pièce. Le roman raconte l’arrivée de Kris Kelvin, venu porter un secours psychologique aux habitants de la station Solaris, construite pour étudier un océan capable de penser.
Il réalise à son arrivée que l’océan étudie vraisemblablement les pensées humaines en matérialisant devant eux l’objet de leurs désirs. Kris retrouve ainsi celle qu’il sait morte, Harey,
mais non l’Harey qu’il a connue, plutôt l’Harey qu’il a désirée telle qu’il la percevait. Cette mise en situation est riche de réflexion pour un lecteur qui saura tirer enseignement des
situations métaphoriques qui appellent nécessairement à s’interroger sur nos propres désirs, nos peurs et notre rapport à l’inconnu. Tarkovski fait dire à l’un de ses personnages que
« nous avons perdu quelque chose de cosmique ». Effectivement, le dédain de la science fiction, croire qu’on ne peut tirer de connaissances et de sens des rêves contenus dans ces
livres, le fait qu’on préfère l’insipidité du travail d’Amélie Nothomb et sa Métaphysique des tubes, ou l’exemple d’un Houellebecq qui pour être lu déguise sa passion pour le fantastique et
la science fiction derrière le masque de la critique sociale, tout cela donne raison à la tristesse de Tarkovski.