
Dans sa volonté de se mainte- nir, l'Etat a besoin de produire un dyna- misme patriotique afin que les compo- santes de son unité
reconnais- sent en lui la fin de leurs volontés. Aristote rappelle au début de Ethique de Nicomaque que le bien suprême serait le bien de l'Etat auquel toutes les fins des actions
des citoyens seraient relayées. Un Etat dont les citoyens n'auraient pas de conscience patriotique risquerait ainsi de ne pas se conserver, et les fins qu'il vise seraient ainsi
inatteignables. Afin de garantir l'idéal patriotique, un certain nombre de moyens sont à la disposition des gouvernants, et notamment la construction d'images fortes destinées à servir de
modèle. La figure du héros national est ainsi emblématique de la démarche démagogique visant à vanter les valeurs d'un état. Rien d'original là-dedans, puisque déjà le héros grec était un
modèle d'action pour le peuple qui entendait les légendes d'Homère. Platon avait bien compris dans Les lois que l'imagerie des poésies était susceptible de corrompre et de modifier
les perceptions d'un peuple, et c'est pourquoi il préconisait une éducation dans laquelle les textes poétiques seraient soumis à une censure et parmi lesquels seuls ceux mettant en avant
les valeurs étatiques devraient être conservés dans le cadre de l'éducation. Que fait d'autre l'éducation que malignement transformer la conscience de la jeunesse en lui donnant à manger
des figures dont les actions sont subrepticement isolées de leur contexte et même rapportées de façon mensongère ? On se souvient de la manière dont on vend aux enfants le visage de Clovis,
plein de justice, ou celui de François Premier, soi-disant héros de Marignan et porteur du glorieux élan des guerres d'Italie. On garde à l'esprit la terrible bataille de Poitiers contre
des Arabes qui n'étaient qu'une poignée. On ne reviendra pas sur la manière dont la guerre d'Algérie est rapportée. L'Etat a besoin de faux héros pour affirmer sa personnalité et se vendre
à ses citoyens. S'il ne le faisait pas, il courrait le risque le plus grand pour un Etat contemporain, et pourrait voir ses citoyens tomber dans la plus admirables des tensions : celle de
se sentir d'abord humain, de se poser comme citoyens du monde et ensuite seulement d'un continent ou, à défaut, d'un pays. Cela suppooserait de construire toute une éducation de valeurs
humaines et contemporaines, cela supposerait aussi de poser que les valeurs des résistants sous Vichy ne sont plus nos valeurs, cela reviendrait à donner raison à Sartre, cet
existentialiste athée qui pose la contextualité de la morale. Horrible horizon pour l'Etat, admirable issue pour l'individu.