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Metamonde

"Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde." Diderot

Au-delà des dunes

Publié le 11 Octobre 2007 par Meta in metamonde

Ocean--by-Anne1982.jpg« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Cette grande phrase de Socrate est souvent brandie dans les moments d’hésitation, lorsque les certitudes s’effacent, que l’on doute, où qu’il nous semble que l’autre affirme avec trop de conviction une chose qu’il devrait modérer. Lorsque Socrate prononce de tels mots, il ne peut croire un instant qu’il ne sait effectivement rien. En un sens, Socrate prononce ici un sophisme. Car il sait des choses, bien évidemment, et cette phrase ne veut pas dire textuellement ce qu’elle indique ; c’est là l’illusion de la rhétorique et le danger de la déformation des propos. Même la théorie des idées, qui poserait que tout ce qu’il sait n’est qu’approximation issue d’un sensible trompeur, n’entérine pas l’idée selon laquelle une certaine quantité de savoir peut s’appuyer sur du concret. Dire que la terre tourne n’est faux qu’à la condition de poser des postulats qui relativiseraient les établissements de la physique, ou déclareraient que nous sommes dans un étrange rêve où tout ne serait que des images fugaces. Il est bien des choses que nous ignorons, mais il est des vérités avérées et certaines se révèleraient comme telles si nous avions le courage de les regarder de plus près. Certes, bien des théories économiques sont issues de l’interprétation, certes des œuvres littéraires se prêtent à plusieurs lectures, mais il existe au demeurant des constats produits par l’intelligence susceptibles de détruire certaines convictions ménagées au titre d’une prétendue tolérance ou d’une modération exigée par l’horreur démocratique. Tolérer une croyance dans le domaine de l’inconnu, soit, (encore que l’attitude la plus sage serait de ne pas croire, mais de douter), mais accepter une foi en des idées que la logique sait mettre en défaut, l’intégrité de la raison doit refuser pareil compromis. Ainsi, alors même que Bergson embrasse des idées chrétiennes et milite pour une nouvelle religion dite dynamique, sa conception physique de la nature entérine toute idée de miracle ou de vie consciente après la mort. La conscience, par exemple, émane d’une mémoire constituée par le vécu du corps. La mort du corps induit la mort de toute possibilité d’une mémoire et, par suite, aucune conscience ne peut perdurer sans l’existence d’un corps. L’imagerie populaire des jolies espérances, les anthropomorphismes religieux, les débats parapsychologiques stériles, toutes ces tensions ne sont que peur ou paresse de penser. Si nous reconnaissons à l’univers une dimension opaque au-delà de laquelle notre raison ne peut aller, acceptons néanmoins la possibilité de poser des connaissances solides à partir de la logique, ou nous refuserons à Spinoza et Diderot la pertinence de leurs propos, et il ne nous restera plus qu’à les lire comme des poètes ou à brûler leurs ouvrages. L’adage doit changer pour ne pas ouvrir la voie au relativisme, ni laisser la puissance à la foi. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a devant moi un océan d’idées dont je perçois l’horizon, et l’étendue d’eau dessinée à mes pieds est l’once d’un savoir véritable que je peux établir pour peu que ma raison s’anime. C’est tout ce que je sais, mais c’est déjà beaucoup. A rester derrière les dunes marquées de ses craintes d’enfant, c’est tout un peuple qui renonce à fouler un sable humide de vérité.
Photo : http://anne1982.deviantart.com/art/Ocean-31960677

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Le spitz japonais 15/10/2007 17:17

Je partage votre analyse et pour la compléter, je dirais que Platon (qui est au fond celui qui met en scène un sophiste philosophe - Calliclès - et un philosophe sophiste - Socrate) nous enseigne peut-être que le bon philosophe est quelque part entre le sophiste (car forcément c'est quelqu'un qui s'est passionné pour le langage, manie la rhétorique) et la docte ignorance (car il faut savoir oublier les effets de rhétorique et faire retour au simple).

Meta 15/10/2007 17:33

J'aime beaucoup la formulation "sophiste-philosophe" et "philosophe-sophiste". Cela me semble très juste, d'autant que c'est rendre justice au pouvoir d'écriture de Platon.

Le spitz japonais (Vincent) 14/10/2007 08:57

L'idée que Socrate en disant "Je sais que je ne sais pas" (attention, en grec, on ne peut traduire "oida ouk eidon" par "je sais que je ne sais rien" car "rien" correspond à un mot qui existe en  grec et ne se trouve pas dans la phrase) énonce un sophisme est stimulante intellectuellement parlant. Mais par ce sophisme, n'essaie-t-il pas de prendre les sophistes à leur propre piège ? Sinon, bravo pour votre blog dont j'apprécie la grande qualité (je me suis permis de mettre un lien du mien vers le vôtre) et continuez.

Meta 14/10/2007 11:19

Concernant l'idée selon laquelle Socrate voudrait prendre les sophistes à leur propre piège, je ne sais qu'en penser. Cela semble plausible, d'autant que pour affronter un ennemi, il est préférable de maîtriser aussi ses propres armes. Néanmoins, malgré ce que les admirateurs de Socrate pourraient dire, il me semble que Socrate n'échappe pas à l'utilisation détournée de la rhétorique. On dit parfois qu'il fait de la dialectique, et c'est certes vrai, mais dans les discours de Platon, son utilisation de la maïeutique qui est, par définition, de la manipulation, le conduit parfois, lorsqu'il a déjà anticipé le résultat, à se comporter en sophiste avec ses amis. Le sophisme permet finalement aussi de pousser l'idée aussi loin qu'on le peut pour éviter de s'apesantir sur des objections auxquelles on sait déjà ce qu'on répondrait. C'est un outil qui est décrié par Socrate, mais qui a néanmoins des vertus. D'autre part, les sophistes ne profèrent pas que des pirouettes rhétoriques. Calliclès est brillant, notamment, et dans la forme du discours, mais aussi dans le contenu (oser défendre que la société est l'arme des faibles est une idée fascinante pour l'époque, et toujours choquante pour les bien-pensant d'aujourd'hui). Aussi, je ne crois pas que Socrate échappe à une certaine forme de sophistique, bien que lui ne fasse pas de démagogie puisqu'il n'est pas un politique comme Critias. Va-t-il jusqu'à l'utiliser pour habilement tendre un piège ? Je l'ignore, mais la question est, en effet, intéressante. Je vous remercie pour votre remarque !