
Que nous ap- prend le film Alien, de Ridley Scott ? Au croi- sement de deux
genres, la scien- ce-fiction et l'hor- reur, le film a fait date comme chef-d'oeuvre du cinéma contem- porain. Mais outre le plaisir qu'on éprouve à le regarder, outre ses qualités
techniques exceptionnelles et son efficacité, le film fascine et continue de hanter notre imagination pour peu qu'on soit entré dans son système. Cette fascination semble reposer sur deux
aspects philosophiques qui traversent l'oeuvre de Scott. Alien nous rappelle d'abord notre rapport à l'inconnu, à l'horreur indicible, mais il met ensuite en évidence une certaine acception
de la vie. Qu'est-ce qu'un alien ? C'est une créature parfaite et pure, définie dans le film par le scientifique qui remarque que sa perfection n'a d'égale que son hostilité. L'alien n'a
rien d'un monstre, et s'il nous apparaît comme tel, c'est que nous ne comprenons rien à ce qu'est la vie. L'alien est un organisme vivant qui survit selon un cycle complexe qui rappelle
l'organisation des abeilles. Son hostilité n'a rien de morale, elle est fondée sur son principe de survie : il doit tuer pour survivre et se reproduire, et utilise pour cela le corps des
mammifères. L'alien ne commet pas de meurtre, car il n'y a de meurtre qu'au sein d'une civilisation humaine. L'alien agit selon un instinct qui, conformément au mouvement de la nature, se
veut amoral. D'où la fascination qui s'empare de nous dès lors que se dessine le spectacle de ses actes : son mouvement, sa forme, ses intentions, ont quelque chose de sublime car il est à
la fois esthétique et actif. Il allie la perfection du geste à la pureté de l'intention engendrée par la nécessité naturelle. Il est en ce sens parfait, complètement adéquat au concept de
son espèce. Face à lui, l'humain jouit d'une liberté qui lui permet de juger l'alien et d'organiser une résistance face à son implacable activité. Cette liberté engendre de la peur, de
l'incompréhension, des outils en vue d'une fuite. L'humain devenu proie s'agite fébrilement pour échapper à la nécessité naturelle dans un mouvement tragique. Dans l'immensité de l'espace,
rien, ni personne, ni aucun dieu, n'entend le cri de la proie qui hurle de désespoir lorsqu'elle comprend qu'aucun jugement moral, aucune loi, aucune passion n'a de valeur ici. Seule compte
la nécessité naturelle et la souplesse des lois sur lesquelles l'espèce peut jongler pour lutter pour sa survie. Alien nous
rappelle que nous n'avons pas seulement peur des monstres, des imperfections, des organismes défectueux, de l'inconnu, mais que nous craignons aussi la perfection naturelle dans ce qu'elle
échappe à notre contrôle. Percevant les mécanismes de l'ordre naturel, l'homme réalise qu'il n'est lui aussi qu'un mécanisme, nullement plus important que les autres, doté de qualités et
manquant d'autres avantages, ou manifestant même des avantages susceptibles d'être des défauts. Face à l'exigence de la survie, le jugement moral devient ainsi cause de désespoir et la
femme qui pleure, dans Alien, est l'illustration de l'homme nu qui dans l'obscurité et l'immensité de l'espace n'a rien à quoi
se raccrocher. Le tour de force de Alien est de priver l'ordre cosmique d'autre signification que l'efficacité du mouvement des
organismes, ramenant les jugements et les sentiments à des mécanismes utiles au développement de l'espèce.
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