
Ingmar Bergman est mort. Paraît-il paisiblement. Certains disent qu’il ne devait pas être très bon aux échecs, mais il est peu vraisemblable qu'il aurait voulu
pareil combat avec la mort. Car cette quête de réponses existentielles, qui exige du chevalier un duel aux échecs avec la mort dans Le Septième sceau, Bergman ne semble pas en
faire son sujet. Le cinéaste n’apparaît pas comme le réalisateur des luttes perpétuelles, mais plutôt comme le pourfendeur de la compréhension, portant un regard désabusé sur la condition
humaine. Il ne se contente pas de dépeindre des situations ou de raconter des histoires, il fait vivre des personnages à qui il parle via la dynamique de ses mondes. Deux films révèlent
notamment cette tendance. Le grand classique, d’abord, Le septième sceau, où le héros ne veut pas mourir de
suite, du moins pas avant d’avoir un peu mieux éprouvé l’absence de Dieu. Le dialogue est fameux : Le chevalier : « Je veux que dieu me tende la main, qu'Il me dévoile
son visage et qu'Il me parle. » La mort : « Mais il se tait. » Le chevalier : « Des ténèbres, je crie vers lui mais il n'y a
personne. » La mort : « C'est peut-être cela. » Le chevalier : « Alors la vie est une crainte insensée. On ne peut vivre face à la mort et au
néant de tout. » La mort : « La plupart ne pensent ni au néant ni à la mort. » Le chevalier : « Et quand la fin approche, ils voient des
ténèbres ! » La mort : « Oui ce jour là. » Le chevalier : « Je comprends : à notre crainte, il nous faut une image et cette image nous
l'appelons Dieu. » Dès lors, le chevalier continue d’éprouver cette absence en découvrant avec nous l’absurde du monde, éclairés parfois par les remarques acerbes de l’écuyer,
matérialiste convaincu, irrésistible bonhomme, toujours entendu, mais jamais écouté sinon par nous, et dont les derniers mots, alors qu’il voit la mort, semblent une affirmation de la
puissance de la volonté : « Quel triomphe de se sentir vivant jusqu’au bout. Je me tais, mais en protestant. » C’est l’achèvement d’une œuvre, que nous révèle sa mort, une
fin que nous ne saurions regretter sans quoi nous ferions outrage à sa pensée. Il nous reste à imiter le geste de la danseuse de Jeux d’été, qui illustre aussi parfaitement le regard de Bergman, en essuyant nos larmes et, plutôt que de vivre
dans l’angoisse de la mort ou du passé, éprouvons la valeur de l’instant en gardant les mots du grand Ingmar en mémoire. Ces mots sont une sagesse, et presque un commandement. Amers, ils
nous rappellent à notre condition. Et parlant par la bouche du magicien, le cinéaste nous adresse le terrible discours qu’il lance au triste cygne : « Une seule fois dans la vie
on se voit clairement. Tous les remparts qu’on a construits tombent… Et l’on demeure nu et grelottant. A cet instant, on n’ose ni vivre, ni mourir. Tu veux être heureuse ?
Recommencer ? Des rêves vains, mademoiselle. Ta formule est la danse. Garde-la, ou bien, gare à toi. »
Photo : Jeux d'été, Ingmar Bergman
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