
La philosophie, malgré son
effort de compilation des données historiques et sa dimension scolaire, rechigne parfois à synthétiser les points de vue des auteurs sur une notion. L’étude académi- que, relevant à juste
titre que le sens des concepts diffère selon les auteurs, se refuse souvent à embrasser les problèmes sous l’angle des pures notions, et ne le fait alors que dans des manuels à but
utilitaire. Dans le milieu universitaire, lorsque deux auteurs sont comparés sur une notion, cette dernière passe souvent au second plan, derrière l'enjeu de l'érudition historique. Le
travail chez Marx et chez Heidegger, remarque- t-on, n’est pas perçu de la même façon. Et pourtant, en accouplant les points de vue, on pourrait produire également une pensée riche et
dynamique. L’exemple de la notion de travail est parlant. Le cours de terminale sur le travail a souvent pour enjeu la liberté. Celle-ci, remarque Marx, est
manifeste d’abord dans la manière dont l’individu humain travaille puisqu’à la différence des abeilles, l’homme est doté d’une certaine créativité. On relève souvent ensuite, ainsi que le
fait Hegel, que par l’activité productrice, l’être humain acquiert son individualité par la différence avec ce qu’il a produit. Cela veut dire que le travailleur
se reconnaît dans les objets qu’il a produits et peut éprouver ainsi son existence et sa liberté d’agir. Cette reconnaissance est la possibilité pour l’ouvrier de sortir de l’automatisme de
son existence pour s’affranchir de sa condition de simple machine. En d’autres termes, le travail nous fait éprouver notre humanité et comprendre les possibilités de l’existence humaine.
Ainsi, le travailleur qui ne parvient pas à s’identifier à ses productions, qui passe son temps à mécaniquement opérer et à se réfugier le soir dans des passe-temps futiles n’existe pas en
tant qu’individu propre, parce qu’il n’est qu’une machine quotidienne. La quotidienneté, pour parler comme Heidegger, est l’ennemie absolue de quiconque veut se construire comme individu
existant en propre. Réduire ainsi les peines quotidiennes nous ferait oublier que la souffrance est aussi ce qui force la pensée, et pas seulement le produit fini. Hegel ne nierait sans
doute pas que la douleur est aussi négation de l’affirmation de notre être, et il irait ainsi dans le sens de Deleuze qui remarque justement que, ce qui force la pensée (et donc
l’abstraction salvatrice hors du morne quotidien), c’est la mauvaise rencontre, c’est-à-dire la douleur, la mort, la peine. La souffrance au travail est l’occasion d’éprouver aussi son
existence par une pensée sur sa propre condition. Ainsi, si nous synthétisons, nous pouvons dire que l’individu humain acquiert sa liberté par l’activité même du travail qui le force à être
créatif, à s’identifier à ses produits, à s’affranchir des productions quotidiennes en se reconnaissant comme créateur propre et, enfin, à réaliser la condition de son existence dans la
douleur qu’il éprouve au travail. La pensée des notions ne peut faire l’économie d’une pluralité de points de vue, non pour ouvrir un débat, mais pour s’approcher d’une vérité plus complète
à défaut de pouvoir être définitive.
Photo : La dentelière, Aurélien Police