
Pourquoi les photogra- phies traitant de gothique
contemporain (j'entends relatives au courant gothique) présentent-elles inlassablement des visages cachés ? Les mains sur les yeux, portant un masque, les cheveux en avant, un
maquillage blafard qui produit une expression neutre, les moyens diffèrent, l'effet demeure. Le visage est camouflé. On croirait que ces silhouettes veulent échapper à notre regard, par
pudeur ou par crainte. La mélancolie gothique, pourtant, affiche autre chose. Elle expose le symbole du geste de tristesse, comme s'il lui fallait le montrer pour en bénéficier. Les visages
gothiques semblent constamment se retirer du monde pour demeurer dans un univers mélancolique où se jouerait l'obscure musique de leur coeur. Dans ce cas, la photo gothique voit l'irruption
d'un paradoxe, car en exposant le retrait du monde, elle révèle l'image de celui-ci et y fait au contraire irruption en s'y montrant. Loin d'être antinomique, cette attitude rejoint celle des
modèles. Ceux-ci, en embrassant un style d'habillement sombre, se mettent
en retrait par une attitude contraire à la banalité. Mais cette démarche aboutit également à
l'affichage de leur refus des codes habituels. Ainsi, en renonçant à la quotidienneté du monde, ils y marquent à l'inverse leur présence du fait de cette différence. Autrement dit,
le gothique devient présent par son propre effacement. Ainsi, il affirmerait son existence concrête par l'abstraction de sa présence. Alors qu'il va souvent déguisé dans les réceptions, le
comble serait pour lui d'aller à un bal masqué. Car si tout le monde cache son visage, le gothique ne se différencie plus en le plongeant dans ses mains. Sa mélancolie passe alors inaperçue,
et il n'existe plus. L'existence gothique est ainsi la célébration constante de sa mélancolie et, en ce sens, sa vie est aussi une fête.
Photographie :
Clavijo-Telepnev Vladimir,
Sensuality