« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Cette grande phrase de Socrate est souvent brandie dans les moments
d’hésitation, lorsque les certitudes s’effacent, que l’on doute, où qu’il nous semble que l’autre affirme avec trop de conviction une chose qu’il devrait modérer. Lorsque Socrate prononce de tels
mots, il ne peut croire un instant qu’il ne sait effectivement rien. En un sens, Socrate prononce ici un sophisme. Car il sait des choses, bien évidemment, et cette phrase ne veut pas dire
textuellement ce qu’elle indique ; c’est là l’illusion de la rhétorique et le danger de la déformation des propos. Même la théorie des idées, qui poserait que tout ce qu’il sait n’est
qu’approximation issue d’un sensible trompeur, n’entérine pas l’idée selon laquelle une certaine quantité de savoir peut s’appuyer sur du concret. Dire que la terre tourne n’est faux qu’à la
condition de poser des postulats qui relativiseraient les établissements de la physique, ou déclareraient que nous sommes dans un étrange rêve où tout ne serait que des images fugaces. Il est
bien des choses que nous ignorons, mais il est des vérités avérées et certaines se révèleraient comme telles si nous avions le courage de les regarder de plus près. Certes, bien des théories
économiques sont issues de l’interprétation, certes des œuvres littéraires se prêtent à plusieurs lectures, mais il existe au demeurant des constats produits par l’intelligence susceptibles de
détruire certaines convictions ménagées au titre d’une prétendue tolérance ou d’une modération exigée par l’horreur démocratique. Tolérer une croyance dans le domaine de l’inconnu, soit, (encore
que l’attitude la plus sage serait de ne pas croire, mais de douter), mais accepter une foi en des idées que la logique sait mettre en défaut, l’intégrité de la raison doit refuser pareil
compromis. Ainsi, alors même que Bergson embrasse des idées chrétiennes et milite pour une nouvelle religion dite dynamique, sa conception physique de la nature entérine toute idée de miracle ou
de vie consciente après la mort. La conscience, par exemple, émane d’une mémoire constituée par le vécu du corps. La mort du corps induit la mort de toute possibilité d’une mémoire et, par suite,
aucune conscience ne peut perdurer sans l’existence d’un corps. L’imagerie populaire des jolies espérances, les anthropomorphismes religieux, les débats parapsychologiques stériles, toutes ces
tensions ne sont que peur ou paresse de penser. Si nous reconnaissons à l’univers une dimension opaque au-delà de laquelle notre raison ne peut aller, acceptons néanmoins la possibilité de poser
des connaissances solides à partir de la logique, ou nous refuserons à Spinoza et Diderot la pertinence de leurs propos, et il ne nous restera plus qu’à les lire comme des poètes ou à brûler
leurs ouvrages. L’adage doit changer pour ne pas ouvrir la voie au relativisme, ni laisser la puissance à la foi. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a devant moi un océan d’idées dont je perçois
l’horizon, et l’étendue d’eau dessinée à mes pieds est l’once d’un savoir véritable que je peux établir pour peu que ma raison s’anime. C’est tout ce que je sais, mais c’est déjà beaucoup. A
rester derrière les dunes marquées de ses craintes d’enfant, c’est tout un peuple qui renonce à fouler un sable humide de vérité.
Photo : http://anne1982.deviantart.com/art/Ocean-31960677

En se posant comme un courant, l’existentialisme a peut-être laissé croire qu’il n’était qu’un point de vue parmi d’autres, que certains embrasseraient au même titre qu’une foi
ou un engagement écologique. Dès lors qu’il y a appellation, on suppose qu’il y a choix d’appartenance, parce que le nom désignerait un groupe. De fait, il regroupe ceux qui penseraient
comme Sartre ou Simone de Beauvoir, mais considérer le terme comme une simple désignation lui enlève beaucoup de son importance. Car l’existentialisme ne propose pas une vision de l’homme
parmi d’autres, il pose qu’il n’y a qu’une seule manière d’envisager l’homme, à savoir qu’il n’y a pas de nature humaine puisque chez l’homme l’existence précède l’essence et que toute
morale, tout sens, toute détermination est à construire dans la pratique et sur le moment présent puisque nous sommes parfaitement libres de choisir. Dans
Ingmar Bergman est mort. Paraît-il paisiblement. Certains disent qu’il ne devait pas être très bon aux échecs, mais il est peu vraisemblable qu'il aurait voulu
pareil combat avec la mort. Car cette quête de réponses existentielles, qui exige du chevalier un duel aux échecs avec la mort dans Le Septième sceau, Bergman ne semble pas en
faire son sujet. Le cinéaste n’apparaît pas comme le réalisateur des luttes perpétuelles, mais plutôt comme le pourfendeur de la compréhension, portant un regard désabusé sur la condition
humaine. Il ne se contente pas de dépeindre des situations ou de raconter des histoires, il fait vivre des personnages à qui il parle via la dynamique de ses mondes. Deux films révèlent
notamment cette tendance. Le grand classique, d’abord,
La philosophie, malgré son
effort de compilation des données historiques et sa dimension scolaire, rechigne parfois à synthétiser les points de vue des auteurs sur une notion. L’étude académi- que, relevant à juste
titre que le sens des concepts diffère selon les auteurs, se refuse souvent à embrasser les problèmes sous l’angle des pures notions, et ne le fait alors que dans des manuels à but
utilitaire. Dans le milieu universitaire, lorsque deux auteurs sont comparés sur une notion, cette dernière passe souvent au second plan, derrière l'enjeu de l'érudition historique. Le
travail chez Marx et chez Heidegger, remarque- t-on, n’est pas perçu de la même façon. Et pourtant, en accouplant les points de vue, on pourrait produire également une pensée riche et
dynamique. L’exemple de la notion de travail est parlant. Le cours de terminale sur le travail a souvent pour enjeu la liberté. Celle-ci, remarque Marx,
Pourquoi les photogra- phies traitant de gothique
contemporain (j'entends relatives au courant gothique) présentent-elles inlassablement des visages cachés ? Les mains sur les yeux, portant un masque, les cheveux en avant, un
maquillage blafard qui produit une expression neutre, les moyens diffèrent, l'effet demeure. Le visage est camouflé. On croirait que ces silhouettes veulent échapper à notre regard, par
pudeur ou par crainte. La mélancolie gothique, pourtant, affiche autre chose. Elle expose le symbole du geste de tristesse, comme s'il lui fallait le montrer pour en bénéficier. Les visages
gothiques semblent constamment se retirer du monde pour demeurer dans un univers mélancolique où se jouerait l'obscure musique de leur coeur. Dans ce cas, la photo gothique voit l'irruption
d'un paradoxe, car en exposant le retrait du monde, elle révèle l'image de celui-ci et y fait au contraire irruption en s'y montrant. Loin d'être antinomique, cette attitude rejoint celle des
modèles. Ceux-ci, en embrassant un style d'habillement sombre, se mettent en retrait par une attitude contraire à la banalité. Mais cette démarche aboutit également à
l'affichage de leur refus des codes habituels. Ainsi, en renonçant à la quotidienneté du monde, ils y marquent à l'inverse leur présence du fait de cette différence. Autrement dit,
le gothique devient présent par son propre effacement. Ainsi, il affirmerait son existence concrête par l'abstraction de sa présence. Alors qu'il va souvent déguisé dans les réceptions, le
comble serait pour lui d'aller à un bal masqué. Car si tout le monde cache son visage, le gothique ne se différencie plus en le plongeant dans ses mains. Sa mélancolie passe alors inaperçue,
et il n'existe plus. L'existence gothique est ainsi la célébration constante de sa mélancolie et, en ce sens, sa vie est aussi une fête.