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Ce blog est consacré à la philosophie et, plus précisément, à un site, proposant des études portant sur des questionnements, des livres ou du cinéma : "Metamonde". Je suis enseignant et souhaite ainsi partager ma passion pour l'activité philosophique.    Axel Fourdrinier 

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Jeudi 11 octobre 2007

Ocean--by-Anne1982.jpg « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Cette grande phrase de Socrate est souvent brandie dans les moments d’hésitation, lorsque les certitudes s’effacent, que l’on doute, où qu’il nous semble que l’autre affirme avec trop de conviction une chose qu’il devrait modérer. Lorsque Socrate prononce de tels mots, il ne peut croire un instant qu’il ne sait effectivement rien. En un sens, Socrate prononce ici un sophisme. Car il sait des choses, bien évidemment, et cette phrase ne veut pas dire textuellement ce qu’elle indique ; c’est là l’illusion de la rhétorique et le danger de la déformation des propos. Même la théorie des idées, qui poserait que tout ce qu’il sait n’est qu’approximation issue d’un sensible trompeur, n’entérine pas l’idée selon laquelle une certaine quantité de savoir peut s’appuyer sur du concret. Dire que la terre tourne n’est faux qu’à la condition de poser des postulats qui relativiseraient les établissements de la physique, ou déclareraient que nous sommes dans un étrange rêve où tout ne serait que des images fugaces. Il est bien des choses que nous ignorons, mais il est des vérités avérées et certaines se révèleraient comme telles si nous avions le courage de les regarder de plus près. Certes, bien des théories économiques sont issues de l’interprétation, certes des œuvres littéraires se prêtent à plusieurs lectures, mais il existe au demeurant des constats produits par l’intelligence susceptibles de détruire certaines convictions ménagées au titre d’une prétendue tolérance ou d’une modération exigée par l’horreur démocratique. Tolérer une croyance dans le domaine de l’inconnu, soit, (encore que l’attitude la plus sage serait de ne pas croire, mais de douter), mais accepter une foi en des idées que la logique sait mettre en défaut, l’intégrité de la raison doit refuser pareil compromis. Ainsi, alors même que Bergson embrasse des idées chrétiennes et milite pour une nouvelle religion dite dynamique, sa conception physique de la nature entérine toute idée de miracle ou de vie consciente après la mort. La conscience, par exemple, émane d’une mémoire constituée par le vécu du corps. La mort du corps induit la mort de toute possibilité d’une mémoire et, par suite, aucune conscience ne peut perdurer sans l’existence d’un corps. L’imagerie populaire des jolies espérances, les anthropomorphismes religieux, les débats parapsychologiques stériles, toutes ces tensions ne sont que peur ou paresse de penser. Si nous reconnaissons à l’univers une dimension opaque au-delà de laquelle notre raison ne peut aller, acceptons néanmoins la possibilité de poser des connaissances solides à partir de la logique, ou nous refuserons à Spinoza et Diderot la pertinence de leurs propos, et il ne nous restera plus qu’à les lire comme des poètes ou à brûler leurs ouvrages. L’adage doit changer pour ne pas ouvrir la voie au relativisme, ni laisser la puissance à la foi. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a devant moi un océan d’idées dont je perçois l’horizon, et l’étendue d’eau dessinée à mes pieds est l’once d’un savoir véritable que je peux établir pour peu que ma raison s’anime. C’est tout ce que je sais, mais c’est déjà beaucoup. A rester derrière les dunes marquées de ses craintes d’enfant, c’est tout un peuple qui renonce à fouler un sable humide de vérité.
Photo : http://anne1982.deviantart.com/art/Ocean-31960677

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Jeudi 4 octobre 2007

Deleuze a relevé que le grand triomphe de la chrétienté était d'avoir pu se passer de dieu, indiquant ainsi que notre civilisation laïcisée est toute pétrie de réflexes idéologiques christiques, malgré l'avènement de l'athéisme rendu possible par le génie des Lumières. Mais si les comportements moraux hérités du dogme gangrènent souvent les modes de vie, il ne faut pas pour autant expliquer toutes les attitudes sociales selon ces mécanismes issus de la pensée religieuse. Ainsi, s'il faut reconnaître que l'affirmation de soi est actuellement un sujet tabou, il ne faut pas nécessairement en chercher la cause dans le patrimoine culturel. Les siècles précédents ont vu se dessiner de grandes intelligences reconnues pour ce qu'elles étaient, et s'affirmer intelligent ne semblait pas plus déplacé qu'aujourd'hui, sans doute moins au vu de la reconnaissance de la valeur d'intellectuels comme Voltaire ou Rousseau. Au nom d'une prétendue humilité, d'une soi-disante modestie qui nous vaudrait le dédain d'un Nietzsche ou d'un Hegel, il faudrait taire notre puissance pour nous effacer devant la politesse due aux médiocres. Certes le catholicisme pousse à l'effacement de soi dans la parole pour laisser parler le verbe divin, mais il faut être aveugle pour ne pas se ranger au constat de Deleuze sur le nivellement des esprits selon les exigences du capital. Alors qu'on voudrait nous faire croire que le libéralisme est un système dans lequel chacun peut affirmer sa puissance et s'épanouir, celui-ci conduit justement à un codage nivelé de tous les foyers de contestation. Le principe est tragique car tout élan novateur, toute idée nouvelle est vouée à être avalée par la machine capitaliste qui recode la nouveauté pour la faire correspondre aux exigences du capital. Le libéralisme est une machine dont les rouages refusent tout corps étranger, et toute création est soit transformée pour suivre des codes, soit expulsée parmi les idées et les gens laissés pour compte. Dans un tel contexte, personne ne peut se dire puissant ou intelligent sans heurter la mécanique libérale qui exige des compétents et non des éclairés. Dans le monde de la spécialisation et des experts, l'intelligence conçue comme puissance d'affirmation de la valeur de soi n'est pas qu'un tabou, c'est une force à écraser.


 

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Mercredi 3 octobre 2007

En se posant comme un courant, l’existentialisme a peut-être laissé croire qu’il n’était qu’un point de vue parmi d’autres, que certains embrasseraient au même titre qu’une foi ou un engagement écologique. Dès lors qu’il y a appellation, on suppose qu’il y a choix d’appartenance, parce que le nom désignerait un groupe. De fait, il regroupe ceux qui penseraient comme Sartre ou Simone de Beauvoir, mais considérer le terme comme une simple désignation lui enlève beaucoup de son importance. Car l’existentialisme ne propose pas une vision de l’homme parmi d’autres, il pose qu’il n’y a qu’une seule manière d’envisager l’homme, à savoir qu’il n’y a pas de nature humaine puisque chez l’homme l’existence précède l’essence et que toute morale, tout sens, toute détermination est à construire dans la pratique et sur le moment présent puisque nous sommes parfaitement libres de choisir. Dans L’existentialisme est un humanisme, Sartre montre que le contenu de l’existentialisme (et pas l’appellation du mouvement) est le seul choix rationnel. C’est d’ailleurs un paradoxe puisqu’à partir du moment où je veux rester rationnel, je ne suis plus libre d’opter pour autre chose que ce contenu ; évidemment, ma liberté réside précisément dans le fait d’avoir le choix de décider de la bonne option et l’éthique existentialiste exige justement de moi que j’opte pour le choix dont découle un optimum de liberté. Un engagement est une détermination et, en cela, une limitation. Mais ce n’est qu’une limitation particulière, momentanée, qui ouvre justement le champ de la liberté totale : la possibilité de s’abstraire des déterminations d’une essence et ouvrir la voie d’une existence qui choisit à chaque instant ce qu’elle est en essence. La liberté consiste donc à s’autodéterminer. Parce que la détermination s’effectue en continu, dans le cours de l’existence, elle n’a rien de figé, et de ce mouvement, de cette création du sens que je donne à mes actes, découle précisément ma liberté. Il est ainsi tout à fait surprenant que des décennies après la production de cette pensée, des hommes, malgré leur éducation et leur lecture du courant qui a démontré le primat de l’existence, décident d’opter pour des voies fermées qui leur présentent un monde où l’homme se déresponsabilise. Freud expliquait dans L’avenir d’une illusion que l’engagement dans un dogme était une démarche visant à rassurer ses peurs, mais comprendre l’existentialisme, c’est comprendre justement qu’il n’y nulle criante à avoir à partir du moment où nous décidons du sens à donner à notre existence et à nos actes. Une idée, aussi brillamment argumentée et défendue que celle de Sartre, ne peut convaincre une masse qui en reste au régime de la persuasion. Pire, elle se heurte à l’exigence d’une morale institutionnelle, car lorsque l’Etat encourage un comportement comme étant le seul possible, il dicte à ses citoyens que l’homme est gouvernée par une essence et que son existence devrait être gouvernée par les lois morales. Poser le primat de l’existence, c’est évidemment proposer une dangereuse évolution des valeurs et des institutions. Un Etat ne peut encourager cela, ou il viserait sa transformation et donc la mort de sa forme actuelle. On peut donc conjecturer que si le peuple ne peut voir le sens et les implications rationnelles du propos de Sartre, c’est parce qu’il est emprisonné doublement : il est esclave d’un Etat qui souhaite l’extinction de son esprit critique, la négation de sa liberté à s’autodéterminer, et il est aussi esclave de ses angoisses entretenues par le poids douloureux d’une éducation qui rappelle tristement et faussement que l’individu est gouverné par une essence sortie d’on ne sait où. A quel moment une éthique libertaire pourra-t-elle et saura-t-elle s’imposer ? Sartre rappelle l’importance du projet existentialiste qui presse à l’engagement et à la défense son principe : « Ainsi, au nom de cette volonté de liberté, impliquée par la liberté elle-même, je puis former des jugements sur ceux qui visent à se cacher la totale gratuité de leur existence, et sa totale liberté. Les uns qui se cacheront, par l’esprit de sérieux ou par des excuses déterministes, leur liberté totale, le les appellerai lâches ; les autres qui essaieront de montrer que leur existence était nécessaire, alors qu’elle est la contingence même de l’apparition de l’homme sur la terre, je les appellerai des salauds. […] des principes trop abstraits échouent pour définir l’action. […] La seule chose qui compte, c’est de savoir si l’invention qui se fait, se fait au nom de la liberté » (in L’existentialisme est un humanisme). De ce fait, l’Etat est à la fois salaud et lâche, il est de mauvaise foi car il ment en dissimulant la totale liberté de l’engagement et la valeur productrice de la découverte de l’absurde.

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Samedi 22 septembre 2007

bouches.JPG On dépeint généralement Lovecraft comme l'écrivain de l'indicible, de l'horreur cosmique qui nous transit d'angoisse à la simple évocation des terreurs échappant à l'oeil du quotidien. Les Horreurs de Lovecraft sont souvent visqueuses, rampantes, difformes. Leurs caractéristiques principales reposent sur le mouvement, la difformité et l'imprévision. La terreur qu'elles nous inspirent serait alors suscitée par notre incompréhension, car nos exigences logiques réclament stabilité, précision et prévision. Nous dévisageons le spectacle de l'indicible en le déterminant selon des critères qualitatifs et quantitatifs. Dans le cas du qualitatif, notre entendement ne parvient pas à identifier de critères esthétiques à quelque chose dont le sens nous échappe totalement. Dans le cas du quantitatif, ces Choses demeurent par-delà le temps et l'espace, selon les mots de Lovecraft, et notre intelligence ne peut les saisir selon les formes de sa perception parce qu'elles se déploient en plus de dimensions que nous n'en pourrions comprendre. L'effroi qui nous envahit en les contemplant repose sur l'activité de l'imagination qui se représente leur mouvement impossible, l'agitation de leurs membres tentaculaires, l'aspect menaçant de leurs gueules béantes, et le viol de notre corps par leurs yeux innombrables et inquisiteurs. L'oeil de la Chose nous isole et nous rappelle à notre froide condition de solitude. La bouche nous menace en nous rappelant à notre statut de viande, offrant la proposition constante pour notre chair de se mêler à tout jamais à la sienne. Les membres tentaculaires sont autant de possibilités d'action pour la Chose qui se relaie ainsi d'autant plus à l'agencement cosmique. Le membre, long et sinueux, n'est pas l'affirmation d'une quelconque virilité ; assexuée, la Chose se déploie et asseoit une puissance en nous montrant qu'elle pourra toujours plus que nous car elle existe par-delà ce qui nous est possible d'espérer. L'Horreur, ou la Chose, s'exprime, et son expression nie absolument toute la puissance de notre humanité pour l'isoler et la ramener au rang de chair froide. La Chose, de ce fait, n'a d'indicible que ce que nous refusons de lui reconnaître, c'est-à-dire une supérieure connexion à l'ordre cosmique qui la pose comme notre prédateur. Lovecraft ne nous décrit donc pas une horreur fondée sur les vices de notre humanité, mais une angoisse reposant sur les limites de notre compréhension, de notre corps et de notre chair.
Tableau : Art de Eikoweb

 

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Dimanche 16 septembre 2007

Sans-titre.JPG Que nous ap- prend le film Alien, de Ridley Scott ? Au croi- sement de deux genres, la scien- ce-fiction et l'hor- reur, le film a fait date comme chef-d'oeuvre du cinéma contem- porain. Mais outre le plaisir qu'on éprouve à le regarder, outre ses qualités techniques exceptionnelles et son efficacité, le film fascine et continue de hanter notre imagination pour peu qu'on soit entré dans son système. Cette fascination semble reposer sur deux aspects philosophiques qui traversent l'oeuvre de Scott. Alien nous rappelle d'abord notre rapport à l'inconnu, à l'horreur indicible, mais il met ensuite en évidence une certaine acception de la vie. Qu'est-ce qu'un alien ? C'est une créature parfaite et pure, définie dans le film par le scientifique qui remarque que sa perfection n'a d'égale que son hostilité. L'alien n'a rien d'un monstre, et s'il nous apparaît comme tel, c'est que nous ne comprenons rien à ce qu'est la vie. L'alien est un organisme vivant qui survit selon un cycle complexe qui rappelle l'organisation des abeilles. Son hostilité n'a rien de morale, elle est fondée sur son principe de survie : il doit tuer pour survivre et se reproduire, et utilise pour cela le corps des mammifères. L'alien ne commet pas de meurtre, car il n'y a de meurtre qu'au sein d'une civilisation humaine. L'alien agit selon un instinct qui, conformément au mouvement de la nature, se veut amoral. D'où la fascination qui s'empare de nous dès lors que se dessine le spectacle de ses actes : son mouvement, sa forme, ses intentions, ont quelque chose de sublime car il est à la fois esthétique et actif. Il allie la perfection du geste à la pureté de l'intention engendrée par la nécessité naturelle. Il est en ce sens parfait, complètement adéquat au concept de son espèce. Face à lui, l'humain jouit d'une liberté qui lui permet de juger l'alien et d'organiser une résistance face à son implacable activité. Cette liberté engendre de la peur, de l'incompréhension, des outils en vue d'une fuite. L'humain devenu proie s'agite fébrilement pour échapper à la nécessité naturelle dans un mouvement tragique. Dans l'immensité de l'espace, rien, ni personne, ni aucun dieu, n'entend le cri de la proie qui hurle de désespoir lorsqu'elle comprend qu'aucun jugement moral, aucune loi, aucune passion n'a de valeur ici. Seule compte la nécessité naturelle et la souplesse des lois sur lesquelles l'espèce peut jongler pour lutter pour sa survie. Alien nous rappelle que nous n'avons pas seulement peur des monstres, des imperfections, des organismes défectueux, de l'inconnu, mais que nous craignons aussi la perfection naturelle dans ce qu'elle échappe à notre contrôle. Percevant les mécanismes de l'ordre naturel, l'homme réalise qu'il n'est lui aussi qu'un mécanisme, nullement plus important que les autres, doté de qualités et manquant d'autres avantages, ou manifestant même des avantages susceptibles d'être des défauts. Face à l'exigence de la survie, le jugement moral devient ainsi cause de désespoir et la femme qui pleure, dans Alien, est l'illustration de l'homme nu qui dans l'obscurité et l'immensité de l'espace n'a rien à quoi se raccrocher. Le tour de force de Alien est de priver l'ordre cosmique d'autre signification que l'efficacité du mouvement des organismes, ramenant les jugements et les sentiments à des mécanismes utiles au développement de l'espèce.

 

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Jeudi 6 septembre 2007

image.jpg La structure du langage en Chine n'a rien à voir avec celle du langage occidental. C'est d'autant plus évident que le verbe "être" n'existe pas en Chinois "classique". Une telle absence nous semble étrange, car alors le chinois de jadis ne dit pas explicitement "c'est". Cela a des implications majeures dans le langage qui façonne la pensée, puisque le chinois ne pense pas immédiatement le monde à la lumière de ce qu'il est, ou du moins pas de la même manière que nous. La question de l'être serait "la" question de la philosophie occidentale, dit Heidegger. On ne peut sans doute pas le lui contester, d'autant qu'Aristote l'avait déjà bien vu. Toute notre pensée s'articule sur l'idée qu'il faut définir les choses, dire ce qu'elles sont, trouver la vérité en posant des définitions claires des éléments de la réalité. Qu'est-ce que la liberté ? Qu'est-ce que le concept de Dieu ? Qu'est-ce que le monde ? Qu'est-ce qu'une société bien organisée ? Autant de questions dans lesquelles la philosophie s'empêtre sans jamais s'en extirper. La conséquence majeure tient dans le fait que nous entretenons essentiellement un rapport transcendant avec le monde. Nous, sujets, définissons le monde, le classons, le nommons, au point qu'il y a nous et le monde. La question du "qu'est-ce que c'est", ou plus simplement la question de l'être, nous extrait du monde au point de nous détacher de l'ensemble perceptible. Les structures du langage façonnant notre pensée, toutes nos idées s'agencent selon ce rapport au monde qui s'exprime comme  dualité. De là toutes les grandes constructions conceptuelles occidentales, avec par exemple des pensées religieuses qui pensent un dieu extérieur et créateur du monde, de là peut-être cette difficulté que les occidentaux éprouvent à penser l'immanence. Il y a nous et l'autre, il y a de l'être ou il n'y en a pas, tout est soit vrai, soit faux. La question de l'être introduit le concept de dualité et cette réalité gangrène même la morale, comme s'il y avait du bon et du mauvais dans la nature. Nietzsche a mis un terme la question de la valeur dans  Par delà bien et mal, mais la perception du monde selon la dualité des valeurs (existant contre non existant, vrai contre faux, bon contre mauvais) est bien trop ancrée dans notre esprit, si bien que nous ne pouvons nous en détacher et penser un monde de l'immanence, un monde de flux. Perçue par Spinoza, Nietzsche, Bergson, Deleuze, l'immanence a baigné l'existence des chinois qui n'ont pas un rapport à l'être mais aux flux qui parcourent le monde au sein duquel ils se meuvent. Cela n'empêche pas que les chinois ne se soient pas posé des questions comme nous ; ils se sont bien interrogés sur la question de dieu, mais ils l'ont mise en exergue beaucoup plus tôt. L'angoisse de notre métaphysique tient peut-être dans une confusion originelle qui se résumerait à l'emploi d'un mot inadéquat. Peut-être la structure de notre langage a-t-elle amené un rapport inadéquat au monde dont nous payons depuis longtemps maintenant l'instabilité. Si le mot "être" a causé tant de facéties, comment penser une philosophie immanente sans tomber dans le caractère pernicieux de notre langage ? Comment produire une pensée du flux ? Une telle pensée est-elle antinomique avec la manière dont nous appréhendons la philosophie ? Comment fonder une éthique sans tomber dans le dual ? Il faudra y revenir...
Image : Confucius

 

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Vendredi 24 août 2007

40137457.Rathaus1.jpg Il semble qu'il existe un lien entre la personnalité d'une ville et son espace. Cette articulation est sans doute la même que celle qui relie une atmosphère unifiée à l'agencement d'un lieu quelconque. Nous sentons bien au quotidien que si les choses étaient construites différemment,  la sensation que nous retirons de nos contemplations serait différente. Il est pourtant difficile de mettre des mots sur ce qu'est exactement une atmosphère, qu'on pourrait définir comme la tonalité qui émane d'un lieu lorsque nous y prêtons attention. Sans doute celle-ci est aussi dépendante de notre état d'esprit, mais plusieurs personnes peuvent toutefois parvenir à s'accorder sur un même ressenti. La difficulté sera alors de trouver les mots. Nous savons généralement qualifier un lieu avec des adjectifs évoquant ses attributs, par la taille, la couleur, la lumière. Mais l'atmosphère a ceci d'intuitif que nous éprouvons toutes les peines du monde à mettre des mots dessus. Ainsi, il apparaît qu'une atmosphère est une idée dont le concept est aussi vague que son appréhension. Nous sentons qu'elle a à voir avec l'agencement, la couleur, la grandeur ou l'étroitesse, la profondeur, la luminosité. On peut donc dire qu'elle est conditionnée par une certaine disposition de l'espace. Mais toute la difficulté, justement, repose sur le fait que cette étendue, que nous décortiquons intellectuellement, dégage pour nous quelque chose de qualitatif, au point que tout repose au fond sur la manière dont nous portons collectivement, ou plutôt culturellement, nos jugements. Ainsi, triste est une salle délabrée, joyeuse celle dont les couleurs et le mobilier expriment ce que nous concevons comme dynamique. A n'en point douter, c'est la tension de notre conscience collective qui forge les atmosphères en greffant des jugements qualitatifs sur des agencements quantitatifs. Il n'y a donc pas de tonalité sans un individu pour la penser, parce que l'atmosphère est l'expression d'une sensation et d'une manière d'appréhender celle-ci. Si ce raisonnement est cohérent, alors en découle des conséquences fondamentales. Il devient impropre de décrire une atmosphère, car il s'agit simplement d'exprimer notre sensation. De ce fait, l'appréhension de la tonalité d'un lieu n'est pas esthétique comme le serait celle d'une oeuvre des beaux-arts. Il s'agit non d'un jugement sur la chose, mais d'un jugement sur notre réception. Le récepteur est en ce sens coupé de l'émetteur. C'est pourquoi on pourrait dire que l'atmosphère d'une ville n'a rien d'esthétique. La tonalité qui résonne en nous lors de cette appréhension est l'écho du regard qualitatif que nous portons sur l'agencement quantitatif des choses. En ce sens, toute cette tension subjective est une déformation de l'espace qui n'est plus ici mis en forme par les "formes a priori de la subjectivité" (ne refusons pas à Kant le droit à la parole), mais plutôt déformé par la tension de notre puissance de représentation. C'est pourquoi la saisie d'un espace urbain n'apparaît pas seulement comme la matière de notre perception, mais comme la possibilité qui nous est donnée d'enchanter le monde. Nous ne comprenons peut-être l'espace qu'en l'enchantant d'une atmosphère.

 

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Mercredi 1 août 2007

jeu040.jpg Ingmar Bergman est mort. Paraît-il paisiblement. Certains disent qu’il ne devait pas être très bon aux échecs, mais il est peu vraisemblable qu'il aurait voulu pareil combat avec la mort. Car cette quête de réponses existentielles, qui exige du chevalier un duel aux échecs avec la mort dans Le Septième sceau, Bergman ne semble pas en faire son sujet. Le cinéaste n’apparaît pas comme le réalisateur des luttes perpétuelles, mais plutôt comme le pourfendeur de la compréhension, portant un regard désabusé sur la condition humaine. Il ne se contente pas de dépeindre des situations ou de raconter des histoires, il fait vivre des personnages à qui il parle via la dynamique de ses mondes. Deux films révèlent notamment cette tendance. Le grand classique, d’abord, Le septième sceau, où le héros ne veut pas mourir de suite, du moins pas avant d’avoir un peu mieux éprouvé l’absence de Dieu. Le dialogue est fameux : Le chevalier : « Je veux que dieu me tende la main, qu'Il me dévoile son visage et qu'Il me parle. » La mort : « Mais il se tait. » Le chevalier : « Des ténèbres, je crie vers lui mais il n'y a personne. » La mort : « C'est peut-être cela. » Le chevalier : « Alors la vie est une crainte insensée. On ne peut vivre face à la mort et au néant de tout. » La mort : « La plupart ne pensent ni au néant ni à la mort. » Le chevalier : « Et quand la fin approche, ils voient des ténèbres ! » La mort : « Oui ce jour là. » Le chevalier : « Je comprends : à notre crainte, il nous faut une image et cette image nous l'appelons Dieu. » Dès lors, le chevalier continue d’éprouver cette absence en découvrant avec nous l’absurde du monde, éclairés parfois par les remarques acerbes de l’écuyer, matérialiste convaincu, irrésistible bonhomme, toujours entendu, mais jamais écouté sinon par nous, et dont les derniers mots, alors qu’il voit la mort, semblent une affirmation de la puissance de la volonté : « Quel triomphe de se sentir vivant jusqu’au bout. Je me tais, mais en protestant. » C’est l’achèvement d’une œuvre, que nous révèle sa mort, une fin que nous ne saurions regretter sans quoi nous ferions outrage à sa pensée. Il nous reste à imiter le geste de la danseuse de Jeux d’été, qui illustre aussi parfaitement le regard de Bergman, en essuyant nos larmes et, plutôt que de vivre dans l’angoisse de la mort ou du passé, éprouvons la valeur de l’instant en gardant les mots du grand Ingmar en mémoire. Ces mots sont une sagesse, et presque un commandement. Amers, ils nous rappellent à notre condition. Et parlant par la bouche du magicien, le cinéaste nous adresse le terrible discours qu’il lance au triste cygne : « Une seule fois dans la vie on se voit clairement. Tous les remparts qu’on a construits tombent… Et l’on demeure nu et grelottant. A cet instant, on n’ose ni vivre, ni mourir. Tu veux être heureuse ? Recommencer ? Des rêves vains, mademoiselle. Ta formule est la danse. Garde-la, ou bien, gare à toi. »


Photo : Jeux d'été, Ingmar Bergman

 

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Samedi 28 juillet 2007

Resize-of-dentelli--re-2.jpg La philosophie, malgré son effort de compilation des données historiques et sa dimension scolaire, rechigne parfois à synthétiser les points de vue des auteurs sur une notion. L’étude académi- que, relevant à juste titre que le sens des concepts diffère selon les auteurs, se refuse souvent à embrasser les problèmes sous l’angle des pures notions, et ne le fait alors que dans des manuels à but utilitaire. Dans le milieu universitaire, lorsque deux auteurs sont comparés sur une notion, cette dernière passe souvent au second plan, derrière l'enjeu de l'érudition historique. Le travail chez Marx et chez Heidegger, remarque- t-on, n’est pas perçu de la même façon. Et pourtant, en accouplant les points de vue, on pourrait produire également une pensée riche et dynamique. L’exemple de la notion de travail est parlant. Le cours de terminale sur le travail a souvent pour enjeu la liberté. Celle-ci, remarque Marx,  est manifeste d’abord dans la manière dont l’individu humain travaille puisqu’à la différence des abeilles, l’homme est doté d’une certaine créativité. On relève souvent ensuite, ainsi que le fait Hegel,  que par l’activité productrice, l’être humain acquiert son individualité par la différence avec ce qu’il a produit. Cela veut dire que le travailleur se reconnaît dans les objets qu’il a produits et peut éprouver ainsi son existence et sa liberté d’agir. Cette reconnaissance est la possibilité pour l’ouvrier de sortir de l’automatisme de son existence pour s’affranchir de sa condition de simple machine. En d’autres termes, le travail nous fait éprouver notre humanité et comprendre les possibilités de l’existence humaine. Ainsi, le travailleur qui ne parvient pas à s’identifier à ses productions, qui passe son temps à mécaniquement opérer et à se réfugier le soir dans des passe-temps futiles n’existe pas en tant qu’individu propre, parce qu’il n’est qu’une machine quotidienne. La quotidienneté, pour parler comme Heidegger, est l’ennemie absolue de quiconque veut se construire comme individu existant en propre. Réduire ainsi les peines quotidiennes nous ferait oublier que la souffrance est aussi ce qui force la pensée, et pas seulement le produit fini. Hegel ne nierait sans doute pas que la douleur est aussi négation de l’affirmation de notre être, et il irait ainsi dans le sens de Deleuze qui remarque justement que, ce qui force la pensée (et donc l’abstraction salvatrice hors du morne quotidien), c’est la mauvaise rencontre, c’est-à-dire la douleur, la mort, la peine. La souffrance au travail est l’occasion d’éprouver aussi son existence par une pensée sur sa propre condition. Ainsi, si nous synthétisons, nous pouvons dire que l’individu humain acquiert sa liberté par l’activité même du travail qui le force à être créatif, à s’identifier à ses produits, à s’affranchir des productions quotidiennes en se reconnaissant comme créateur propre et, enfin, à réaliser la condition de son existence dans la douleur qu’il éprouve au travail. La pensée des notions ne peut faire l’économie d’une pluralité de points de vue, non pour ouvrir un débat, mais pour s’approcher d’une vérité plus complète à défaut de pouvoir être définitive.
Photo : La dentelière, Aurélien Police

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Vendredi 13 juillet 2007
sensuality24.gif Pourquoi les photogra- phies  traitant de gothique contemporain (j'entends  relatives au courant gothique) présentent-elles inlassablement des visages cachés ? Les mains sur les yeux, portant un masque, les cheveux en avant, un maquillage blafard qui produit une expression neutre, les moyens diffèrent, l'effet demeure. Le visage est camouflé. On croirait que ces silhouettes veulent échapper à notre regard, par pudeur ou par crainte. La mélancolie gothique, pourtant, affiche autre chose. Elle expose le symbole du geste de tristesse, comme s'il lui fallait le montrer pour en bénéficier. Les visages gothiques semblent constamment se retirer du monde pour demeurer dans un univers mélancolique où se jouerait l'obscure musique de leur coeur. Dans ce cas, la photo gothique voit l'irruption d'un paradoxe, car en exposant le retrait du monde, elle révèle l'image de celui-ci et y fait au contraire irruption en s'y montrant. Loin d'être antinomique, cette attitude rejoint celle des modèles. Ceux-ci, en embrassant un style d'habillement sombre, se mettent en retrait par une attitude contraire à la banalité. Mais cette démarche aboutit également à l'affichage de leur refus des codes habituels. Ainsi, en renonçant à la quotidienneté du monde, ils y marquent à l'inverse leur présence du fait de cette différence. Autrement dit, le gothique devient présent par son propre effacement. Ainsi, il affirmerait son existence concrête par l'abstraction de sa présence. Alors qu'il va souvent déguisé dans les réceptions, le comble serait pour lui d'aller à un bal masqué. Car si tout le monde cache son visage, le gothique ne se différencie plus en le plongeant dans ses mains. Sa mélancolie passe alors inaperçue, et il n'existe plus. L'existence gothique est ainsi la célébration constante de sa mélancolie et, en ce sens, sa vie est aussi une fête.
Photographie : Clavijo-Telepnev Vladimir, Sensuality
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