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Ce blog est consacré à la philosophie et, plus précisément, à un site, proposant des études portant sur des questionnements, des livres ou du cinéma : "Metamonde". Je suis enseignant et souhaite ainsi partager ma passion pour l'activité philosophique.    Axel Fourdrinier 

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Mardi 5 février 2008

318239_graffiti.jpg On s’étonne parfois de la dichotomie oppo- sant la tendance de l’Etat à sacrifier aisément ses individus dans un conflit et sa propension à risquer de graves retombées pour la survie d’un simple otage. D’un côté, en effet, le pays envoie des milliers de soldats lutter pour la conservation d’une parcelle de territoire, mais d’un autre, la nation ne saurait souffrir la détention d’une poignée d’individus par un pays voisin. La vie d’un seul semble ici primordiale au point que l’Etat serait prêt à risquer son intégrité pour préserver l’individu, mais paradoxalement, la vie de milliers est mise en jeu pour un peu de terrain. Formuler une analogie de la situation de l’Etat avec celle du corps humain peut aider à résoudre pareil paradoxe. Désignons les citoyens comme autant de cellules du corps. Dans le cas où le corps est en danger, celui-ci est susceptible de se séparer d’une partie pour protéger le tout, de sorte que la perte d’un membre contenant des millions de cellules est un moindre mal pour éviter la destruction de la totalité. A l’inverse, pour le cas où autrui porte préjudice au corps par une bousculade ou le crêpage du chignon, l’injure à la partie suffit à mettre tout le corps en mouvement qui s’apprête à entrer en guerre. Le préjudice moral, ainsi, justifie la mise en jeu de la vie de la totalité. Paul Valéry illustrait précisément ce paradoxe en soulignant que l’Etat est « l’ami de tous, l’ennemi de chacun », montrant par la formule que l’Etat vise la préservation de chaque parcelle de son corps, refusant d’en céder la plus petite cellule, mais pour le cas où il y a assurance de perte, alors chaque cellule peut être sacrifiée. Prisonniers de l’Etat, nous ne sommes que des parcelles de chair participant à la santé d’un grand corps qui prend soin de nous parce que nous appartenons à lui, mais cette appartenance donne à ce tout le droit de décider du destin de chacune de ses parties. L’heureuse protection dont bénéficient les individus suppose ainsi la triste gratuité de leur condition. 

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Jeudi 24 janvier 2008

expression-245fa32.JPG L’insociable sociabilité qu’évoque Kant dans Idée d’un histoire universelle du point de vue cosmopolitique éclaire un principe d’évolution des sociétés en mettant en lumière le fait que chacun de nous se tourne nécessairement vers les autres tout en restant opposé à autrui sous bien des points. La richesse des antagonismes serait ainsi un mécanisme fondamental rendant compte du changement. Georg Simmel dégage les mêmes principes dans ses études sociologiques, montrant que le conflit n’est pas seulement utile, mais que seule l’opposition permet l’avancement, prévenant tout effet de stase. Une société dans laquelle n’existent pas les différences, ainsi, est vouée à la mort. On a souvent pensé que les dictateurs poursuivaient au fond un instinct morbide d’autodestruction, et le totalitarisme vise justement une société où nul conflit n’existe plus, de sorte que l’Etat, privé de foyers de contestation, demeure à jamais le même. Hannah Arendt, analysant les origines du totalitarisme, explique très justement le processus d’unification, de totalisation qu’entame le dictateur. Celui-ci s’engage auprès du peuple dans un discours séduisant promettant à celui-ci qu’unis, tout est possible. La croyance que tout est possible, c’est l’idée qu’ensemble, les citoyens réunis sous la bannière du dirigeant et gestionnaire de leur pays peuvent avancer. L’idée est pourtant contraire au principe énoncé plus haut puisque l’unification parfaite conduit au gel des avancées découlant des conflits fructueux. Pour comprendre comment un peuple en vient à accepter malgré lui la marche vers la stase et l’horreur qui l’accompagne, il faut se représenter les exemples du passé. Le culte de la personnalité, d’abord, n’est pas l’expression du totalitarisme, il n’est qu’un moyen. Rappelons qu’Auguste utilisait à l’aurore de l’empire romain les mêmes procédés. Dans le cas d’Auguste, peu importe qui l’adorait, il fallait être adulé pour éviter la contestation et unir l’empire sous une bannière tout en laissant au fond les individus exprimer leurs croyances magiques et religieuses dans leur sphère privée. Le totalitarisme se veut beaucoup plus insidieux et va bien plus loin qu’une simple dictature. Le culte de la personnalité est la garantie que le peuple écoutera. Une fois ce stade accompli, il ne reste qu’à convaincre chacun de rejoindre la bannière en acte, mais aussi, et surtout, en pensée. Le discours, soutenu par le culte, peut se durcir. On crie contre les regroupements suspects, on hurle contre ceux qui se différencient, on reproche à certains de ne pas adhérer à l’unique morale que se donne l’Etat. Pour que le peuple se repère, on crée des mythes, on ressort des héros puissants sortis de la tombe, on rappelle les personnages patriotiques dont les images forment l’iconographie de la conscience nationale, on vend ceux-ci à la jeunesse, on s’attache les faveurs d’artistes favorables au régime dans le but de mieux l’encenser. A leur insu, Siegfried et Wagner supportent la toute puissance d’un Etat conquérant. Unis dans la même pensée, les citoyens savent alors saisir les signes du mal et les mouvements de trahison. Le déserteur de la pensée de l’ensemble est l’ennemi du possible. On s’autorise alors, au nom du groupe, le droit à l’ostracisme, et la colère du chef devient la haine de tous. Il est alors naturel et moral d’appuyer sur le bouton qui signera l’arrêt de mort, le gaz et le feu faisant suite à la politique du dédain. Ne reste qu’un Etat qui, en inventant sa propre tragédie, doit se donner la mort pour rester fidèle à son concept, menaçant et guerroyant puisqu’aucun conflit interne ne le fait plus avancer. Il est des tragédies plus sinistres que d’autres…

 

 

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Jeudi 24 janvier 2008

Beaucoup de cinéphiles connaissent le film de Wes Craven Dernière maison sur la gauche, une réalisation connue pour sa violence, son absence de concessions avec l'idée que les parents d'une jeune fille voient arriver chez eux ceux qui viennent de la tuer et se font justice eux-mêmes. Si le film de Craven marque une tension palpable et est fort bien réalisé, il n'a pas la profondeur de l'oeuvre dont il est le remake : La source, de Ingmar Bergman. Certes, Bergman n'a pas donné de tronçonneuse au père de famille et n'a pas insisté sur la dimension sanglante de l'ensemble, mais s'il n'y a pas le côté sale du film de Craven, La source manifeste une violence peut-être moins démonstrative, mais peut-être bien plus puissante et marquante sur le long terme, pour qui a réfléchi après avoir vu le film, faisant effort de comprendre et en refusant l'attitude consistant à se satisfaire de l'émotion transmise sur le moment pour se réfugier à nouveau dans le quotidien. La source ne présente pas de suspense, l'intérêt réside dans un positionnement (et une déstructuration) psychosociologique. En noir et blanc, l'action se déroule à une époque réculée, dans les campagnes du nord. Un père est chef d'un petit territoire à la manière d'un seigneur sans opulence. Son épouse chérit leur unique fille qui, trop protégée, manifeste une naïveté qui n'a d'égale que l'insouciance que son éducation a engendrée. La jeune fille se voit confier la tâche de porter des cierges au prêtre dans un village voisin et demande à porter son plus bel habit. Ce n'est pas raconter le film que de dire qu'elle sera abusée, violée, tuée, et que les deux malfrats accompagnés de leur petit frère encore enfant demanderont asile au père en proposant de vendre à la mère l'habit de sa propre fille. Dès lors, que fera le père ? Dans cette famille où la mère n'a d'yeux que pour son dieu et où le père a mis de côté sa relation au divin pour se concentrer avec générosité sur sa fille et sur celle, jalouse de la première, qu'il a adoptée, que se passera-t-il ? Y aura-t-il vengeance de la main des hommes ou s'en remettront-ils à Dieu ? A moins que ce hasard ne soit justement produit par la volonté de ce même Dieu ? Comme dans beaucoup de films de Bergman, le problème consiste dans l'épreuve de l'absurde, de l'absence de sens et de la relation au divin. La fille morte, l'homme peut-il supporter la contingence de son existence ? Pire, l'acte de vengeance effectué, que lui reste-t-il si ce n'est une angoisse qui ne peut se nourrir d'aucune haine persistante puisque l'objet de la haine a été détruit ? Faut-il se tourner vers la religion pour donner du sens à ses propres actes et espérer que du besoin de repentir et de la culpabilité, l'existence en sera ainsi nourrie ? Le père jure de construire une église sur les lieux de la mort de la fille, là où le heurt de la tête de l'adolescente a libéré les eaux d'une source qui, par sa mort, s'est mise à couler. Contingence absurde ou geste divin ? La fragilité de l'homme a tranché. Blessé dans sa chair, son seul secours est dans la piété, ses forces restantes ayant été consumées lorsqu'il en est même venu à tuer le petit garçon souillé par le péché de ses deux compagnons. Pourtant, avant l'acte de tuerie, le père a vu sa fille adoptive lui avouer qu'elle avait prié Odin, le dieu païen, de punir la jeune vierge, mais détourné du divin avant son acte, il pense encore que seule la contingence est responsable de la mort de sa fille. Jusqu'à ce que le doute ne le gagne, et que la fragilité ne le pousse à douter de sa propre force. Le mensonge que se prononce à lui-même le père est un acte de soumission à la culpabilité pour que l'existence en devienne supportable et que la conscience de l'homme oublie que la fragilité des choses est l'affirmation du carctère fugace et contingent de la vie. Il faut faire en sorte que construire une église soit nécessaire, car avoir le choix serait douter, et le doute renvoie par trop à ses propres actes, au risque de se considérer libre ; et comment un père, privé de son enfant, pourrait-il dans la faiblesse qui est la sienne avoir la force de supporter le caractère éphémère de l'univers qui l'entoure ? Fixer un paradigme, devenir mystique catatonique, embrasser un foi dévorante, et que la nécessité divine s'accomplisse : une église en ce lieu, une source y coule, des hommes pieux. Le film se referme tel le piège que les hommes eux-mêmes se sont construits, prison spirituelle et de souffrance par pure faiblesse. Comme dans le Septième Sceau, comme dans Jeux d'été, la beauté provient de la faiblesse, de l'indétermination, de l'inquiétude, et si les simples d'esprit sont heureux et meurent dans l'ignorance, il paraît clair que Bergman offre aux âmes tourmentées le droit d'être des poètes ou des héros.

 

 

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Jeudi 10 janvier 2008

medium-sopranos-logo.jpg Il est facile de reprocher à une majeure partie des productions télévisées la forme figée des scénarii. Qu’il s’agisse des films ou des séries, l’ensemble est soumis à des lois, à la grande forme héritée des codes aristotéliciens, le rythme ternaire du récit consistant dans la position d’un problème, ses complications, puis sa résolution. Les séries se doivent d’accrocher le spectateur et sont par là-même soumises à des lois que le spectateur exige d’autant plus qu’on les lui a imposées depuis tout petit. Mais certains producteurs indépendants acceptent de contourner ces normes, et si elle ne fait pas l’économie de certaines rigidités liées au genre, la série Les Sopranos innove comme aucune série ne l’a fait jusqu’à aujourd’hui. Si la série n’accroche pas, à proprement parler, c’est parce qu’elle n’obéit pas aux codes. Le rythme peut être lent, l’intrigue se déploie dans plusieurs directions, le contemplatif s’installe parfois au détriment de l’action, et celle-ci est parfois neutralisée par l’exigence esthétique ou l'omniprésence de la discussion. C’est que Les Sopranos initie un mouvement original en présentant des personnages qui n’obéissent pas nécessairement à leur archétype de départ. Si le cinéma d’auteur a su présenter, peu à peu, des films où les personnages ne sont pas des stéréotypes, des concepts, et peu à peu sont ce qu’ils font (et ne font plus ce qu’ils sont), rares sont les séries qui le proposent. Le personnage principal, Tony, est ici représentatif d’un effort visant à faire évoluer le personnage. En allant chez un « psy », Tony Soprano se pose comme potentiellement en évolution, et le problème central du personnage consiste justement à échapper au déterminisme de sa condition d’italien mafieux qui, peu à peu, s’humanise. S’humaniser, ici, ce n’est pas devenir gentil, c’est simplement se donner plus de choix, ne pas nécessairement condamner un de ses hommes révélé homosexuel, savoir pardonner, changer les règles de son milieu en prenant des libertés avec celles-ci. Ce processus de développement des personnages est omniprésent, appuyé par des scènes oniriques au symbolisme subtil, si bien qu’à partir de la quatrième saison, le scénario ne tient plus que par la vie des personnages et la finesse de leurs représentations. Leurs problèmes quotidiens, leur volonté de changer ou de rester les mêmes, les interactions et les dialogues qui en découlent, tout cela forge la trame d’un immense scénario, celui de leur vie. Les problématiques antérieures, la guerre, les soucis de la succession, les luttes d’influence, tout ceci passe au second plan, révélant toute la dynamique d’un univers ressemblant à un soap, mais qui n’a pourtant rien d’aussi simpliste. Le scénario de Les Sopranos ne repose bientôt plus sur des intrigues mafieuses, mais sur les subtilités de la vie d’une poignée d’hommes dont les méfaits ne nous sont plus rien et dont seule compte la valeur de leur vie, et la manière dont ils la considèrent. Espérons que la chaîne HBO produise à l’avenir d’autres monuments de ce genre…

 

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Vendredi 4 janvier 2008
undefined Qu’il s’agisse du besoin de savoir ou du besoin de stabilité, il apparaît que l’exigence de certitude serait l’une des choses les mieux partagées. L’inconnu appelle une recherche pour combler le manque dans le domaine de la connaissance. Le flou d’une relation exige que les amants soient francs l’un envers l’autre pour construire une relation stable. La préférence va toujours au choix le plus assuré, de peur de voir le sol s’effondrer sous nos pieds. Mais ce n’est pas nécessairement le vœu d’une pirouette rhétorique qui amènerait à penser tout le contraire, et à poser qu’au fond, nous souhaitons bien plutôt l’incertitude qui serait plus désirable que le confort du certain. L’appel des questions découlant des découvertes acquises est peut-être le signe que le scientifique se sent mieux dans le cadre du questionnement que dans le point d’arrivée. L’assurance d’une conquête amoureuse détourne l’amant de celle qu’il fixait. Le besoin de dispute pour vérifier la force des liens du couple,  illustre le désir de se complaire dans une angoisse au fond plus rassurante que la stabilité. Dès que le calme s’installe, le couple est mû par des projets : investir et se trouver ainsi dans l’incertitude financière, enfanter et accentuer ainsi le processus de calvitie du père. Il ne s’agit pas de dire que l’individu souhaite baigner dans l’angoisse, mais la stabilité a réellement une dimension morbide. Heidegger énonce dans Etre et temps toute la portée morbide de la finitude. Etre fini, terminé, c’est ne plus rien avoir à faire, c’est la stabilité. A l’inverse, être en projet, c’est éveiller le souci de soi qui porte vers des horizons inconnus, féconds, et dynamisant l’esprit qui s’interroge. Ignorer cela conduit peut-être à croire que la mélancolie et la dépression naissent de l’absence de réussite sociale, mais cette réussite, dans ce qu’elle a de quotidien et de stable, nous angoisse peut-être bien plus. Au fond, Heidegger rappelle que l’angoisse jaillit dans deux dimensions : la stabilité du contexte social est angoissante, dans ce qu’elle a de trop certain, mais les certitudes trouvées dans une recherche du soi propre sont tout aussi angoissantes, car elles semblent n’ouvrir aucun futur. Il faut peut-être accepter que l’équilibre d’une psyché ne se trouve pas dans un point stable, mais simplement dans le mouvement perpétuel de l’interrogation.
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Lundi 10 décembre 2007

18819193-w434-h-q80.jpg Le leitmotiv de Wong Kar Wai est maintenant connu. Son cinéma décline une représen- tation des relations et développe pour chaque personnage un rapport à l’autre. Mais l’autre n’est pas au centre du problème, chez Wong Kar Wai, comme il l’est dans les films de Kiyoshi Kurosawa (voir Kaïro). Il s’agit de l’autre en tant qu’amant potentiel ou comme individu sexué. Nos années sauvages, As tears go by, Les anges déchus, Happy Together, Chungking express, tous ces poèmes exaltent la dynamique du désir amoureux. In the mood for love et 2046 porteront ensuite au paroxysme l’art visuel du cinéaste. Car si la narration de ces deux derniers films rappelle celle des autres, quelque chose s’est passé et a mûri dans l’esprit du cinéaste qui fait naître par la sensation la complexité des sentiments. Pas de psychologisme ici, pas d’explication, seulement des métaphores, des allusions, des couleurs, des formes, des mouvements, destinés pour qui sait les comprendre à laisser jaillir le sens. Comme bien de ses contemporains, Wong Kar Wai fait vivre des personnages qui ne font pas à partir de ce qu’ils sont, mais qui sont à partir de ce qu’ils font. Autrement dit, on n’a pas ici de personnages conceptuels qui agissent à partir de l’archétype qu’ils incarnent comme dans le cinéma classique ou les blockbusters actuels, ce ne sont pas des personnages chez qui l’essence constitue leur existence. Il y a là des personnages qui se construisent, qui ne seront jamais archétypaux, qui n’obéiront jamais à l’exigence d’une idée figée, et incarneront donc le credo existentialiste. La narration, chez Wong Kar Wai, n’obéit donc pas à une téléologie, et va plutôt au hasard des rencontres et des mouvements. Il serait vain de tenter de totaliser le travail du cinéaste qui fuit devant toute volonté d’interprétation. Alors que Lynch appelle sans cesse les symboles et ouvre la compréhension par des signes, Wong Kar Wai offre un cinéma où seule compte la sensation et l’érotisme qu’elle dégage. Il n’y a pas de construction imposée, pas de forme définie, puisque ses films lui échappent même au fur et à mesure qu’ils viennent à exister : jamais le cinéaste n’est satisfait du résultat, retouchant, remontant, épurant ou rajoutant. Ses films sont toujours en redéfinition, et semblent aussi peu figés que sa pensée. Sa dernière création, My blueberry nights, fait figure de film mineur au regard des deux précédents. On ne peut que le constater du fait de sa légèreté, sa difficulté à filmer les grands espaces révélant d’autant plus son affinité avec les atmosphères urbaines, le caractère plus anecdotique de certains personnages. Il est parti, dit-il, d’un court métrage, d’un dîner qu’il a ensuite déployé pour faire exister le personnage de Norah Jones. Or c’est bien la première partie du film qui regorge de subtilités, de nuances, de sensations, plus que la suite, qui n’est plus qu’un road-movie de qualité. L’insertion culturelle était réussie dans Happy Together, mais manquée dans celui-ci : Wong Kar Wai ne capte pas l’atmosphère de l’Amérique comme il a su le faire en Argentine. Voyons ce que le cinéaste fera de The lady of shanghaï, parce que même si chacun de ses films reprend un leitmotiv, aucun n’est déterminé par une idée fixée, il ne sont qu’autant de réponses à des interrogations amoureuses. Soyons curieux de la prochaine.


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Mercredi 5 décembre 2007

510KNYHMZRL.JPG Godard a une aptitude remarquable à produire des pauses instructives dans la narration. Des pauses qui font sens dans le récit, constituent un moment clef pour les personnages, mais aussi pour le spectateur. Ce dernier, dans la discussion entre Nana et le philosophe Brice Parain représentée dans Vivre sa vie, est regardé par Anna Karina qui nous adresse ainsi le fond de l’échange tout en faisant confidence de la manière dont elle reçoit cet enseignement. En quoi consiste cet échange ? Celui-ci est introduit par une question naïve de Nana destinée à engager la conversation : « Pourquoi vous lisez ? ». Lorsque le philosophe répond que c’est son métier, l’échange se coupe. Immédiatement, de cette révélation découle un rapport alterné, de sorte que ce ne sera plus un échange de point de vue, mais une véritable discussion, donc un travail de pensée. Alors, Nana de dire : « C’est drôle, tout à coup, je ne sais plus quoi dire. » Ainsi, la discussion porte sur le langage, sujet cher à Brice Parain que Godard n’a pas invité par hasard dans son film. Parain résume clairement sa thèse : « On arrive à bien parler lorsqu’on a renoncé à la vie pendant un certain temps. C’est presque le prix. Vivre en parlant suppose de passer par la mort de la vie sans parler. Il faut, pour se mettre à penser et bien parler, regarder la vie avec détachement, car au fond penser et parler seraient la même chose. » Nana semble le comprendre. De fait, ses mauvaises rencontres et sa mélancolie l’amènent à penser, mais son détachement n’est encore tel qu’elle peut, à force de travail, trouver les mots justes. Elle ne sait pas encore quitter un quotidien où il n'y a que bavardage, et non parole. En fait, elle s’accroche encore à la vie, offusquée par l’exemple de la mort de Porthos, encore émotive donc. Le détachement est une ouverture vers la pensée, ce qui semble titiller Nana qui demande si, au fond, l’amour ne serait pas la vérité à penser. Le philosophe lui avoue qu’on ignore ce qu’on aime à son âge, et qu’on ne possède que des bribes d’idées. La vérité de la vie, explique-t-il, est la recherche. Recherche du mot juste, recherche de la vérité, recherche de l’amour vrai. Finalement, reconnaissant que le mensonge est constitutif de la vérité, il reconnaît que les déceptions amoureuses de Nana sont autant de pas vers la vérité de sa vie et de ce qu’est l’amour pour elle. C’est un peu une invitation à braver son malheur et le dépasser. Elle n’en aura pas le temps. 


 

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Dimanche 2 décembre 2007

Clip.jpg Le primat de l’existence sur l’essence est une affirmation qui conduit à renoncer au déterminisme biologique comme carac- térisation figée de ce que serait un ordre politique. En fait, cette caracté- risation ne saurait être pensée comme stable et inerte. Le passage par différents stades histori- ques d’évolution biolo- gique et physiologique redéfinit à chaque fois ce qu’est un homme. Dire que l’homme est à chaque instant différent, c’est précisément reconnaître que notre espèce n’est pas prédéterminée à une certaine existence. En ce sens, il n’y a pas de morale universelle, mais seulement des principes reconductibles à dépasser. L’éthique humaine serait à reconsidérer en permanence, de manière à produire des maximes d’actions toujours adéquates au contexte. L’adaptation au milieu exige de redéfinir des caractéristiques à la fois sociales et biologiques, de sorte que s’accompagnent nécessairement des bouleversements dans le champ des principes moraux. Sans considération de ce qu'implique ce mouvement d'adaptation, on pose à tort que les maximes d’un homme vivant avant l’époque babylonienne devraient être les mêmes que celles de l’individu d’aujourd’hui. Comme expliqué dans le billet précédent, le constat de cette erreur est d’autant plus difficile à accepter qu’un Etat n’a aucun intérêt à reconnaître le caractère changeant des déterminations biologiques et éthiques de l’homme. En fait, dire que la nature de l’homme s’ancre dans le biologique ne signifie en aucune manière que ce qu’est l’homme est par avance prédéterminé. Dire pareille chose témoigne d’une incompréhension du naturel. La nature étant par essence changeante, toute détermination naturelle est appelée à évoluer. Ainsi, fonder une représentation de l’homme sur des principes naturels n’a aucun sens, sauf si ces principes ont à voir avec l’adaptation et l’évolution. Foucault a bien vu les dangers d’un Etat qui fonde une identité sur des principes biologiques, il faut simplement le rappeler pour s’y référer. Mais ce qui manque peut-être à une représentation de l’homme comme entité qui s’autoproduit elle-même, c’est l’idée que cette production par soi obéit au fond à quelque chose de naturel. Il n’y a pas la nature puis l’homme, il n’y a que la nature qui se meut. Au sein de celle-ci, l’évolution politique fait sens et cette signification (contrairement à l’affirmation Kantienne qui pose le primat d’une essence sur l’existence) ne peut être identifiée puisqu’elle se construit à chaque instant. Une intelligibilité de cette construction tient vraisemblablement dans ce qui découle de l’idée du primat sartrien de l’existence : il est naturel que l’homme affirme d’abord une existence dont découle une essence qui se construit à chaque instant, contrairement à une plante, dont l’existence découle d’une essence comprise dans le germe. Cela veut dire, puisque l’ordre politique humain s’inscrit dans une progression naturelle, que l’appropriation de l’essence et la capacité à se déterminer par soi-même est le sens de la progression naturelle qui ne vise certes pas un état figé de paix perpétuelle, mais bien plutôt l’effectuation mouvante et sans cesse renouvelée de l’affirmation de la liberté. Cette liberté, pour se réaliser au mieux, doit précisément s’abstraire des déterminations figées de la matière biologique afin que l’existence de l’esprit humain, peu à peu, puisse s’en affranchir en ayant pouvoir sur elle. Les conséquences politiques d’une telle compréhension sont suffisamment nombreuses pour n’appeler rien de moins qu’une reconsidération totale des notions de valeur éthique, de critère de jugement ou de justice.

Photographie : Christopher Shy.

 

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Vendredi 9 novembre 2007

465646525-L-copie-1.jpg Le roman de science fiction jouit en France d’une mauvaise réputation. On lui associe souvent une absence de sérieux, niant toute prétention aux grands prix littéraires, comme si le romancier trop rêveur était à ranger parmi les grands enfants qui jouent à fantasmer sur des sociétés inexistantes. Pourtant, quoi de plus stimulant pour la pensée qu’un travail littéraire réfléchissant sur les évolutions possibles de notre société, sur les défis de demain, sur notre rapport à l’évolution cosmologique du monde ? On en vient même à refuser à la science fiction tout droit à produire de l’authentique littérature. Malgré une profondeur psychologique réelle, une qualité esthétique dans la forme, un génie de l’anticipation, l’écrivain introduisant dans son récit une notion de biotechnologie risque de voir son récit boudé par l’aristocratie littéraire française. Le dédain de la science fiction ne mérite pas plus de considération qu’une sanction relative à son imbécillité. Stanislas Lem, dans Solaris, qui a donné naissance au génial film de Tarkovski, produit une réflexion philosophique d’une richesse inépuisable en travaillant sur les problématiques du désir, de l’identité, sur la distinction entre universel et singulier, sur la perte malheureuse par l’homme contemporain de quelque chose de cosmique. Jugeons sur pièce. Le roman raconte l’arrivée de Kris Kelvin, venu porter un secours psychologique aux habitants de la station Solaris, construite pour étudier un océan capable de penser. Il réalise à son arrivée que l’océan étudie vraisemblablement les pensées humaines en matérialisant devant eux l’objet de leurs désirs. Kris retrouve ainsi celle qu’il sait morte, Harey, mais non l’Harey qu’il a connue, plutôt l’Harey qu’il a désirée telle qu’il la percevait. Cette mise en situation est riche de réflexion pour un lecteur qui saura tirer enseignement des situations métaphoriques qui appellent nécessairement à s’interroger sur nos propres désirs, nos peurs et notre rapport à l’inconnu. Tarkovski fait dire à l’un de ses personnages que « nous avons perdu quelque chose de cosmique ». Effectivement, le dédain de la science fiction, croire qu’on ne peut tirer de connaissances et de sens des rêves contenus dans ces livres, le fait qu’on préfère l’insipidité du travail d’Amélie Nothomb et sa Métaphysique des tubes, ou l’exemple d’un Houellebecq qui pour être lu déguise sa passion pour le fantastique et la science fiction derrière le masque de la critique sociale, tout cela donne raison à la tristesse de Tarkovski.

 

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Jeudi 25 octobre 2007

361520-dont-mess-serie-1.jpg Dans sa volonté de se mainte- nir, l'Etat a besoin de produire un dyna- misme patriotique afin que les compo- santes de son unité reconnais- sent en lui la fin de leurs volontés. Aristote rappelle au début de Ethique de Nicomaque que le bien suprême serait le bien de l'Etat auquel toutes les fins des actions des citoyens seraient relayées. Un Etat dont les citoyens n'auraient pas de conscience patriotique risquerait ainsi de ne pas se conserver, et les fins qu'il vise seraient ainsi inatteignables. Afin de garantir l'idéal patriotique, un certain nombre de moyens sont à la disposition des gouvernants, et notamment la construction d'images fortes destinées à servir de modèle. La figure du héros national est ainsi emblématique de la démarche démagogique visant à vanter les valeurs d'un état. Rien d'original là-dedans, puisque déjà le héros grec était un modèle d'action pour le peuple qui entendait les légendes d'Homère. Platon avait bien compris dans Les lois que l'imagerie des poésies était susceptible de corrompre et de modifier les perceptions d'un peuple, et c'est pourquoi il préconisait une éducation dans laquelle les textes poétiques seraient soumis à une censure et parmi lesquels seuls ceux mettant en avant les valeurs étatiques devraient être conservés dans le cadre de l'éducation. Que fait d'autre l'éducation que malignement transformer la conscience de la jeunesse en lui donnant à manger des figures dont les actions sont subrepticement isolées de leur contexte et même rapportées de façon mensongère ? On se souvient de la manière dont on vend aux enfants le visage de Clovis, plein de justice, ou celui de François Premier, soi-disant héros de Marignan et porteur du glorieux élan des guerres d'Italie. On garde à l'esprit la terrible bataille de Poitiers contre des Arabes qui n'étaient qu'une poignée. On ne reviendra pas sur la manière dont la guerre d'Algérie est rapportée. L'Etat a besoin de faux héros pour affirmer sa personnalité et se vendre à ses citoyens. S'il ne le faisait pas, il courrait le risque le plus grand pour un Etat contemporain, et pourrait voir ses citoyens tomber dans la plus admirables des tensions : celle de se sentir d'abord humain, de se poser comme citoyens du monde et ensuite seulement d'un continent ou, à défaut, d'un pays. Cela suppooserait de construire toute une éducation de valeurs humaines et contemporaines, cela supposerait aussi de poser que les valeurs des résistants sous Vichy ne sont plus nos valeurs, cela reviendrait à donner raison à Sartre, cet existentialiste athée qui pose la contextualité de la morale. Horrible horizon pour l'Etat, admirable issue pour l'individu.

 

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