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  • : J'ai créé ce blog afin de promouvoir mon site et proposer des contenus de pensée portant sur des problèmes philosophiques, des oeuvres littéraires et cinématographiques. Je m'appelle Axel Fourdrinier et j'enseigne la philosophie.
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Jeudi 6 septembre 2007

image.jpgLa structure du langage en Chine n'a rien à voir avec celle du langage occidental. C'est d'autant plus évident que le verbe "être" n'existe pas en Chinois "classique". Une telle absence nous semble étrange, car alors le chinois de jadis ne dit pas explicitement "c'est". Cela a des implications majeures dans le langage qui façonne la pensée, puisque le chinois ne pense pas immédiatement le monde à la lumière de ce qu'il est, ou du moins pas de la même manière que nous. La question de l'être serait "la" question de la philosophie occidentale, dit Heidegger. On ne peut sans doute pas le lui contester, d'autant qu'Aristote l'avait déjà bien vu. Toute notre pensée s'articule sur l'idée qu'il faut définir les choses, dire ce qu'elles sont, trouver la vérité en posant des définitions claires des éléments de la réalité. Qu'est-ce que la liberté ? Qu'est-ce que le concept de Dieu ? Qu'est-ce que le monde ? Qu'est-ce qu'une société bien organisée ? Autant de questions dans lesquelles la philosophie s'empêtre sans jamais s'en extirper. La conséquence majeure tient dans le fait que nous entretenons essentiellement un rapport transcendant avec le monde. Nous, sujets, définissons le monde, le classons, le nommons, au point qu'il y a nous et le monde. La question du "qu'est-ce que c'est", ou plus simplement la question de l'être, nous extrait du monde au point de nous détacher de l'ensemble perceptible. Les structures du langage façonnant notre pensée, toutes nos idées s'agencent selon ce rapport au monde qui s'exprime comme  dualité. De là toutes les grandes constructions conceptuelles occidentales, avec par exemple des pensées religieuses qui pensent un dieu extérieur et créateur du monde, de là peut-être cette difficulté que les occidentaux éprouvent à penser l'immanence. Il y a nous et l'autre, il y a de l'être ou il n'y en a pas, tout est soit vrai, soit faux. La question de l'être introduit le concept de dualité et cette réalité gangrène même la morale, comme s'il y avait du bon et du mauvais dans la nature. Nietzsche a mis un terme la question de la valeur dans  Par delà bien et mal, mais la perception du monde selon la dualité des valeurs (existant contre non existant, vrai contre faux, bon contre mauvais) est bien trop ancrée dans notre esprit, si bien que nous ne pouvons nous en détacher et penser un monde de l'immanence, un monde de flux. Perçue par Spinoza, Nietzsche, Bergson, Deleuze, l'immanence a baigné l'existence des chinois qui n'ont pas un rapport à l'être mais aux flux qui parcourent le monde au sein duquel ils se meuvent. Cela n'empêche pas que les chinois ne se soient pas posé des questions comme nous ; ils se sont bien interrogés sur la question de dieu, mais ils l'ont mise en exergue beaucoup plus tôt. L'angoisse de notre métaphysique tient peut-être dans une confusion originelle qui se résumerait à l'emploi d'un mot inadéquat. Peut-être la structure de notre langage a-t-elle amené un rapport inadéquat au monde dont nous payons depuis longtemps maintenant l'instabilité. Si le mot "être" a causé tant de facéties, comment penser une philosophie immanente sans tomber dans le caractère pernicieux de notre langage ? Comment produire une pensée du flux ? Une telle pensée est-elle antinomique avec la manière dont nous appréhendons la philosophie ? Comment fonder une éthique sans tomber dans le dual ? Il faudra y revenir...
Image : Confucius

 

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Vendredi 24 août 2007

40137457.Rathaus1.jpgIl semble qu'il existe un lien entre la personnalité d'une ville et son espace. Cette articulation est sans doute la même que celle qui relie une atmosphère unifiée à l'agencement d'un lieu quelconque. Nous sentons bien au quotidien que si les choses étaient construites différemment,  la sensation que nous retirons de nos contemplations serait différente. Il est pourtant difficile de mettre des mots sur ce qu'est exactement une atmosphère, qu'on pourrait définir comme la tonalité qui émane d'un lieu lorsque nous y prêtons attention. Sans doute celle-ci est aussi dépendante de notre état d'esprit, mais plusieurs personnes peuvent toutefois parvenir à s'accorder sur un même ressenti. La difficulté sera alors de trouver les mots. Nous savons généralement qualifier un lieu avec des adjectifs évoquant ses attributs, par la taille, la couleur, la lumière. Mais l'atmosphère a ceci d'intuitif que nous éprouvons toutes les peines du monde à mettre des mots dessus. Ainsi, il apparaît qu'une atmosphère est une idée dont le concept est aussi vague que son appréhension. Nous sentons qu'elle a à voir avec l'agencement, la couleur, la grandeur ou l'étroitesse, la profondeur, la luminosité. On peut donc dire qu'elle est conditionnée par une certaine disposition de l'espace. Mais toute la difficulté, justement, repose sur le fait que cette étendue, que nous décortiquons intellectuellement, dégage pour nous quelque chose de qualitatif, au point que tout repose au fond sur la manière dont nous portons collectivement, ou plutôt culturellement, nos jugements. Ainsi, triste est une salle délabrée, joyeuse celle dont les couleurs et le mobilier expriment ce que nous concevons comme dynamique. A n'en point douter, c'est la tension de notre conscience collective qui forge les atmosphères en greffant des jugements qualitatifs sur des agencements quantitatifs. Il n'y a donc pas de tonalité sans un individu pour la penser, parce que l'atmosphère est l'expression d'une sensation et d'une manière d'appréhender celle-ci. Si ce raisonnement est cohérent, alors en découle des conséquences fondamentales. Il devient impropre de décrire une atmosphère, car il s'agit simplement d'exprimer notre sensation. De ce fait, l'appréhension de la tonalité d'un lieu n'est pas esthétique comme le serait celle d'une oeuvre des beaux-arts. Il s'agit non d'un jugement sur la chose, mais d'un jugement sur notre réception. Le récepteur est en ce sens coupé de l'émetteur. C'est pourquoi on pourrait dire que l'atmosphère d'une ville n'a rien d'esthétique. La tonalité qui résonne en nous lors de cette appréhension est l'écho du regard qualitatif que nous portons sur l'agencement quantitatif des choses. En ce sens, toute cette tension subjective est une déformation de l'espace qui n'est plus ici mis en forme par les "formes a priori de la subjectivité" (ne refusons pas à Kant le droit à la parole), mais plutôt déformé par la tension de notre puissance de représentation. C'est pourquoi la saisie d'un espace urbain n'apparaît pas seulement comme la matière de notre perception, mais comme la possibilité qui nous est donnée d'enchanter le monde. Nous ne comprenons peut-être l'espace qu'en l'enchantant d'une atmosphère.

 

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Mercredi 1 août 2007

jeu040.jpgIngmar Bergman est mort. Paraît-il paisiblement. Certains disent qu’il ne devait pas être très bon aux échecs, mais il est peu vraisemblable qu'il aurait voulu pareil combat avec la mort. Car cette quête de réponses existentielles, qui exige du chevalier un duel aux échecs avec la mort dans Le Septième sceau, Bergman ne semble pas en faire son sujet. Le cinéaste n’apparaît pas comme le réalisateur des luttes perpétuelles, mais plutôt comme le pourfendeur de la compréhension, portant un regard désabusé sur la condition humaine. Il ne se contente pas de dépeindre des situations ou de raconter des histoires, il fait vivre des personnages à qui il parle via la dynamique de ses mondes. Deux films révèlent notamment cette tendance. Le grand classique, d’abord, Le septième sceau, où le héros ne veut pas mourir de suite, du moins pas avant d’avoir un peu mieux éprouvé l’absence de Dieu. Le dialogue est fameux : Le chevalier : « Je veux que dieu me tende la main, qu'Il me dévoile son visage et qu'Il me parle. » La mort : « Mais il se tait. » Le chevalier : « Des ténèbres, je crie vers lui mais il n'y a personne. » La mort : « C'est peut-être cela. » Le chevalier : « Alors la vie est une crainte insensée. On ne peut vivre face à la mort et au néant de tout. » La mort : « La plupart ne pensent ni au néant ni à la mort. » Le chevalier : « Et quand la fin approche, ils voient des ténèbres ! » La mort : « Oui ce jour là. » Le chevalier : « Je comprends : à notre crainte, il nous faut une image et cette image nous l'appelons Dieu. » Dès lors, le chevalier continue d’éprouver cette absence en découvrant avec nous l’absurde du monde, éclairés parfois par les remarques acerbes de l’écuyer, matérialiste convaincu, irrésistible bonhomme, toujours entendu, mais jamais écouté sinon par nous, et dont les derniers mots, alors qu’il voit la mort, semblent une affirmation de la puissance de la volonté : « Quel triomphe de se sentir vivant jusqu’au bout. Je me tais, mais en protestant. » C’est l’achèvement d’une œuvre, que nous révèle sa mort, une fin que nous ne saurions regretter sans quoi nous ferions outrage à sa pensée. Il nous reste à imiter le geste de la danseuse de Jeux d’été, qui illustre aussi parfaitement le regard de Bergman, en essuyant nos larmes et, plutôt que de vivre dans l’angoisse de la mort ou du passé, éprouvons la valeur de l’instant en gardant les mots du grand Ingmar en mémoire. Ces mots sont une sagesse, et presque un commandement. Amers, ils nous rappellent à notre condition. Et parlant par la bouche du magicien, le cinéaste nous adresse le terrible discours qu’il lance au triste cygne : « Une seule fois dans la vie on se voit clairement. Tous les remparts qu’on a construits tombent… Et l’on demeure nu et grelottant. A cet instant, on n’ose ni vivre, ni mourir. Tu veux être heureuse ? Recommencer ? Des rêves vains, mademoiselle. Ta formule est la danse. Garde-la, ou bien, gare à toi. »


Photo : Jeux d'été, Ingmar Bergman

 

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Samedi 28 juillet 2007

Resize-of-dentelli--re-2.jpgLa philosophie, malgré son effort de compilation des données historiques et sa dimension scolaire, rechigne parfois à synthétiser les points de vue des auteurs sur une notion. L’étude académi- que, relevant à juste titre que le sens des concepts diffère selon les auteurs, se refuse souvent à embrasser les problèmes sous l’angle des pures notions, et ne le fait alors que dans des manuels à but utilitaire. Dans le milieu universitaire, lorsque deux auteurs sont comparés sur une notion, cette dernière passe souvent au second plan, derrière l'enjeu de l'érudition historique. Le travail chez Marx et chez Heidegger, remarque- t-on, n’est pas perçu de la même façon. Et pourtant, en accouplant les points de vue, on pourrait produire également une pensée riche et dynamique. L’exemple de la notion de travail est parlant. Le cours de terminale sur le travail a souvent pour enjeu la liberté. Celle-ci, remarque Marx,  est manifeste d’abord dans la manière dont l’individu humain travaille puisqu’à la différence des abeilles, l’homme est doté d’une certaine créativité. On relève souvent ensuite, ainsi que le fait Hegel,  que par l’activité productrice, l’être humain acquiert son individualité par la différence avec ce qu’il a produit. Cela veut dire que le travailleur se reconnaît dans les objets qu’il a produits et peut éprouver ainsi son existence et sa liberté d’agir. Cette reconnaissance est la possibilité pour l’ouvrier de sortir de l’automatisme de son existence pour s’affranchir de sa condition de simple machine. En d’autres termes, le travail nous fait éprouver notre humanité et comprendre les possibilités de l’existence humaine. Ainsi, le travailleur qui ne parvient pas à s’identifier à ses productions, qui passe son temps à mécaniquement opérer et à se réfugier le soir dans des passe-temps futiles n’existe pas en tant qu’individu propre, parce qu’il n’est qu’une machine quotidienne. La quotidienneté, pour parler comme Heidegger, est l’ennemie absolue de quiconque veut se construire comme individu existant en propre. Réduire ainsi les peines quotidiennes nous ferait oublier que la souffrance est aussi ce qui force la pensée, et pas seulement le produit fini. Hegel ne nierait sans doute pas que la douleur est aussi négation de l’affirmation de notre être, et il irait ainsi dans le sens de Deleuze qui remarque justement que, ce qui force la pensée (et donc l’abstraction salvatrice hors du morne quotidien), c’est la mauvaise rencontre, c’est-à-dire la douleur, la mort, la peine. La souffrance au travail est l’occasion d’éprouver aussi son existence par une pensée sur sa propre condition. Ainsi, si nous synthétisons, nous pouvons dire que l’individu humain acquiert sa liberté par l’activité même du travail qui le force à être créatif, à s’identifier à ses produits, à s’affranchir des productions quotidiennes en se reconnaissant comme créateur propre et, enfin, à réaliser la condition de son existence dans la douleur qu’il éprouve au travail. La pensée des notions ne peut faire l’économie d’une pluralité de points de vue, non pour ouvrir un débat, mais pour s’approcher d’une vérité plus complète à défaut de pouvoir être définitive.
Photo : La dentelière, Aurélien Police

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Vendredi 13 juillet 2007
sensuality24.gifPourquoi les photogra- phies  traitant de gothique contemporain (j'entends  relatives au courant gothique) présentent-elles inlassablement des visages cachés ? Les mains sur les yeux, portant un masque, les cheveux en avant, un maquillage blafard qui produit une expression neutre, les moyens diffèrent, l'effet demeure. Le visage est camouflé. On croirait que ces silhouettes veulent échapper à notre regard, par pudeur ou par crainte. La mélancolie gothique, pourtant, affiche autre chose. Elle expose le symbole du geste de tristesse, comme s'il lui fallait le montrer pour en bénéficier. Les visages gothiques semblent constamment se retirer du monde pour demeurer dans un univers mélancolique où se jouerait l'obscure musique de leur coeur. Dans ce cas, la photo gothique voit l'irruption d'un paradoxe, car en exposant le retrait du monde, elle révèle l'image de celui-ci et y fait au contraire irruption en s'y montrant. Loin d'être antinomique, cette attitude rejoint celle des modèles. Ceux-ci, en embrassant un style d'habillement sombre, se mettent en retrait par une attitude contraire à la banalité. Mais cette démarche aboutit également à l'affichage de leur refus des codes habituels. Ainsi, en renonçant à la quotidienneté du monde, ils y marquent à l'inverse leur présence du fait de cette différence. Autrement dit, le gothique devient présent par son propre effacement. Ainsi, il affirmerait son existence concrête par l'abstraction de sa présence. Alors qu'il va souvent déguisé dans les réceptions, le comble serait pour lui d'aller à un bal masqué. Car si tout le monde cache son visage, le gothique ne se différencie plus en le plongeant dans ses mains. Sa mélancolie passe alors inaperçue, et il n'existe plus. L'existence gothique est ainsi la célébration constante de sa mélancolie et, en ce sens, sa vie est aussi une fête.
Photographie : Clavijo-Telepnev Vladimir, Sensuality
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Jeudi 5 juillet 2007

LocatairesG.jpgEn revoyant le chef-d'oeuvre de Kim Ki-Duk, Locataires, il apparaît que le sujet du film concerne principalement la notion de territoire. Si la relation amoureuse occupe toute une dimension du film, le héros met en place une véritable problématique de l'occupation de l'espace. Sans domicile, il arpente les structures urbaines pour s'y installer le temps nécessaire, le temps d'une nuit. Dans le secret, il paye cette location illicite par un entretien sanitaire de la demeure qu'il occupe. Le film décrit ainsi un homme qui n'a pas vraiment d'espace à lui, et qui va de résidence en résidence, pareil à un nomade. Hélas, la société n'accepte pas le prêt non prévu dans le cadre de la loi, surtout lorsqu'il ne repose pas sur une assise pécunière. Peut-être un dédommagement financier ferait oublier aux propriétaires outrés l'affront d'une occupation de leurs sols, mais l'échange proposé par le héros n'obéit pas aux codes de la norme. Rejeté, incarcéré, que reste-t-il au personnage ? L'apprentissage d'une nouvelle conception des territoires. S'il ne peut les emprunter, alors il faut occuper l'espace en même temps que le propriétaire, à l'insu de celui-ci. Voilà une nouvelle définition de la location. Le héros loue toute la propriété d'un homme violent qui conçoit sa femme comme un simple bien, c'est pourquoi il louera aussi, à son insu, cette même femme. Malgré tout, dans ses bras, elle n'est plus un bien, puisqu'il ne conçoit pas la notion de propriété au même titre que les autres individus. Elle est simplement là, comme d'autres espaces, et puisqu'elle s'ouvre à lui, il se permet de l'occuper. Le personnage s'est ainsi réellement détaché de l'acquisition des biens pour produire un nouveau mode de vie, une éthique différente qui l'éloigne du consumérisme et lui ouvre des espaces nouveaux, des lieux qu'il visite librement. L'acquisition d'espaces ne repose alors plus sur le travail, mais sur la notion de cohabitation et de partage. Puisque cette notion est pour le moins oubliée, ceux qui la gardent à l'esprit et renoncent à la propriété doivent se changer en fantômes et devenir des locataires.
 
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Mercredi 20 juin 2007
Suite à la vision d'Amer bêton, il apparait d'autant plus évident que l'espace est sans doute  la dimension primordiale de l'existence humaine, alors même qu'elle serait souvent mise de côté parce qu'il nous semblerait que le problème premier soit la question du temps. Des philosophes proches de nous, Bergson en étant l'illustration parfaite, ont reproché à leurs prédécesseurs d'avoir trop pensé les problèmes de l'existence selon un mode spatial, en retirant à la vie le caractère temporel qui lui donne sens et corps. La philosophie pensait dans l'espace, et il s'agissait, partant de ce constat, d'apprendre à penser dans le temps. Soit, et la critique paraît tout à fait justifiée. Mais pareille position ne manque-t-elle pas un caractère nouveau de l'homme contemporain ? Deleuze le montre bien dans Mille plateaux, cet homme d'aujourd'hui, à la différence de celui qui jadis entretenait un rapport mystique au monde, vit dans une ambiante médiocrité, rivé à une quotidienneté terne et seulement étendue dans le corps immense de la machine sociale. Cette perte de qualité et d'intensité se ferait au profit d'une situation de passivité ou d'activité terne dans laquelle seule l'information est recherchée et échangée. Les médias, les blogs, les forums, autant de lieux de prétendue création qui alimente la masse de l'information sans alimenter le patrimoine artistique mondial. Ces informations sont autant de moments neutres occupant des espaces gris. Pourtant, faut-il pour autant conclure que l'homme a perdu un rapport dynamique au monde ? D'un point de vue qualitatif, purement intensif, on serait tenté de le penser. Mais cette nouvelle réalité est peut-être la conséquence d'une mutation majeure de la civilisation dans laquelle l'individu occupe non plus le temps d'une vie, mais plutôt un espace. Le temps nous manque de plus en plus et nous recherchons de plus en plus d'espaces. Nous créons des domaines conceptuels, des refuges virtuels, des lieux de confession médiatisée. Ce n'est plus le moment qui semble primer puisqu'aussitôt pensé il est déjà passé, mais plutôt le lieu qui, lui, va être préservé, chéri, érigé en territoire. Dans un monde où l'action se mécanise toujours davantage en visant l'efficacité, le temps imparti est l'occasion d'acquérir toujours plus d'espace. En clair, nous territorialisons notre existence. Songeant à la nécessité d'écrire sur ce sujet peu étudié, je fus surpris de découvrir la parution récente d'un livre qui en traitait : L'homme spatial, de Michel Lussault. Ce travail a le mérite de développer une problématique sur une question qui ne doit pas être vue comme un autre domaine de réflexion, mais peut-être comme un champ de recherche capital du regard philosophique au vingt-et-unième siècle.
Peinture : Excursion Japonaise 1, Hans Ruedi Giger, 1986
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Mercredi 13 juin 2007
Le site Metamonde voit la mise en ligne de la fin de l'article sur Love is the devil. Cette troisième partie vise à montrer que l'art de Bacon n'est pas véritablement morbide, mais qu'il serait plutôt profondément érotique. On voit trop souvent dans l'étalage de la chair et du sang le visage de la mort, alors qu'on n'en perçoit que l'ombre. Elle n'est là que comme négatif de l'éros, comme fin possible de la souffrance. Mais la souffrance de la chair est à ranger du côté de l'érotique. C'est ce que cette réflexion tend à prouver. Pour référence, voici recopiée la conclusion du travail : « Love is the devil » est un film sur une relation amoureuse, et une étude pour un portrait de Francis Bacon. Le propos du film s’articule de manière fondamentale sur l’activité artistique de Bacon qui focalise l’attention de ce dernier au détriment des espoirs de Dyer. C’est le sacrifice de Dyer qui nourrit toute l’activité artistique de Bacon. Ce travail a tenté de montrer que l’art de Bacon exprime une réalité éminemment érotique, et que la souffrance de la chair que ses tableaux dépeignent est une sensation érotique découlant de la vie amoureuse du peintre. Le personnage de Dyer est offert à la gloire de la peinture de Bacon, mais sa chute révèle toute la réalité des rapports amoureux. L’un des deux amants se réfugie dans la création, l’autre ne se réfugie nulle part et vit dans l’angoisse. L’amour est démoniaque, dit le film, parce qu’il nous fait entrer dans l’insatisfaction, parce qu’il est un égoïsme qui détruit l’être aimé si celui-ci n’a pas un purgatoire tel que la peinture pour crier sa peine. L’art se nourrit souvent de mélancolie, mais Maybury montre ici que l’art se nourrit parfois aussi de la souffrance de la chair dans la relation amoureuse. La peinture de Francis Bacon n’est pas une création mélancolique, c’est la manifestation d’une sensation érotique et un cri de souffrance poussé par sa viande.
A noter, enfin, pour de belles représentations des tableaux de Bacon : http://francoisquinqua.skynetblogs.be/category/949149/1/Bacon
Tableau : Second version of Triptych 1944 (1988) (Troisième figure) (voir : http://www.francis-bacon.com).


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Mercredi 30 mai 2007
L'équipe de recherches ERRAPHIS a mené une étude sur le film Pierrot le fou de Godard dans le cadre de son programme de recherche sur "subjectivité et aliénation". Cette conférence a été l'occasion de revenir sur les conceptions de Deleuze sur le cinéma, et notamment sur la perte de croyance au monde. Pierrot le fou, en étant une "tentative de cinéma" (selon les mots de Godard), est la réaction d'un cinéaste n'acceptant pas le bavardage quotidien du cinéma qui, dans son acception contemporaine, est l'illustration de la médiocrité ambiante. Cette médiocrité est le résultat d'une perte du rapport au monde, et les repères sont nivelés au rang de l'immédiateté de l'information médiatisée à outrance. Tarkovski fait dire à un personnage, dans Solaris : "Nous avons perdu quelque chose de cosmique", exprimant par là l'idée que le rapport mystique au monde a été perdu depuis l'antiquité, et que la médiocrité quotidienne se fait toujours plus présente. Le cinéma en est ainsi l'illustration parfaite, même si Deleuze reste optimiste, soulignant dans son abécédaire qu'un tel désert intellectuel ne saurait durer. Il existe heureusement des cinéastes qui sont de grands artistes, et Godard est de ceux-là. Pierrot le fou, c'est une fuite éperdue, loin de la médiocrité du monde, un refus de la quotidienneté dans laquelle les hommes ne parlent plus que par des slogans publicitaires, où ils ne font que bavarder, et où le véritable dialogue est (devenu ?) impossible. Ferdinand (ou Pierrot ?) et Marianne fuient le monde des codes pour une quête de liberté à la fois vivante et morbide. Alors que même dans la fuite, le dialogue est difficile, alors que l'ironie est une arme contre l'ennui, la mort, toujours là, reprend ses droits, au moment où Ferdinand choisit le suicide. Rien, dans ce monde, ne semble satisfaire les deux amants, et même la mort sera insatisfaisante, par le gâchis de celle de Marianne, et par le suicide raté de Pierrot pourtant réussi parce que manqué. Le film de Godard est un superbe essai sur l'aliénation, parce qu'il y montre que la fuite d'une aliénation pour retrouver sa subjectivité est l'entrée dans une autre aliénation au point que, peut-être, les seuls actes pleinement subjectifs sont la volonté éperdue de s'échapper, et le suicide au terme de la fuite.
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Jeudi 17 mai 2007
Le travail sur Love is the devil n'est pas tout à fait achevé, mais les deux premières parties étant terminées, j'ai décidé de les mettre déjà en ligne sur le Metamonde. La suite paraîtra aux alentours du 10 juin. Je ne pourrais pas dire que j'en suis entièrement satisfait, le travail manifestant un certain nombre d'imperfections, mais j'espère avoir su offrir une grille de lecture intéressante sur le film, et permettre d'appréhender une dimension fondamentale du propos du réalisateur, à savoir l'articulation entre l'art et le désir telle qu'elle se manifeste chez Bacon. La peinture est ici le produit de l'univers de sensations qui habite Bacon, et cette étendue de forces est la conséquence d'une vie sexuelle riche, mais aussi insatisfaite. Pour comprendre en quoi Francis Bacon est l'un des plus grands peintres de ce siècle, il faut bien comprendre comment s'actualise son génie et comment les sensations prennent corps sur la toile pour dégager un univers charnel unique où la figuration est le mode d'expression principal.
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