Deleuze a relevé
que le grand triomphe de la chrétienté était d'avoir pu se passer de dieu, indiquant ainsi que notre civilisation laïcisée est toute pétrie de réflexes idéologiques christiques, malgré
l'avènement de l'athéisme rendu possible par le génie des Lumières. Mais si les comportements moraux hérités du dogme gangrènent souvent les modes de vie, il ne faut pas pour autant
expliquer toutes les attitudes sociales selon ces mécanismes issus de la pensée religieuse. Ainsi, s'il faut reconnaître que l'affirmation de soi est actuellement un sujet tabou, il ne faut
pas nécessairement en chercher la cause dans le patrimoine culturel. Les siècles précédents ont vu se dessiner de grandes intelligences reconnues pour ce qu'elles étaient, et s'affirmer
intelligent ne semblait pas plus déplacé qu'aujourd'hui, sans doute moins au vu de la reconnaissance de la valeur d'intellectuels comme Voltaire ou Rousseau. Au nom d'une prétendue
humilité, d'une soi-disante modestie qui nous vaudrait le dédain d'un Nietzsche ou d'un Hegel, il faudrait taire notre puissance pour nous effacer devant la politesse due aux médiocres.
Certes le catholicisme pousse à l'effacement de soi dans la parole pour laisser parler le verbe divin, mais il faut être aveugle pour ne pas se ranger au constat de Deleuze sur le
nivellement des esprits selon les exigences du capital. Alors qu'on voudrait nous faire croire que le libéralisme est un système dans lequel chacun peut affirmer sa puissance et s'épanouir,
celui-ci conduit justement à un codage nivelé de tous les foyers de contestation. Le principe est tragique car tout élan novateur, toute idée nouvelle est vouée à être avalée par la machine
capitaliste qui recode la nouveauté pour la faire correspondre aux exigences du capital. Le libéralisme est une machine dont les rouages refusent tout corps étranger, et toute création est
soit transformée pour suivre des codes, soit expulsée parmi les idées et les gens laissés pour compte. Dans un tel contexte, personne ne peut se dire puissant ou intelligent sans heurter la
mécanique libérale qui exige des compétents et non des éclairés. Dans le monde de la spécialisation et des experts, l'intelligence conçue comme puissance d'affirmation de la valeur de soi
n'est pas qu'un tabou, c'est une force à écraser.



Ingmar Bergman est mort. Paraît-il paisiblement. Certains disent qu’il ne devait pas être très bon aux échecs, mais il est peu vraisemblable qu'il aurait voulu
pareil combat avec la mort. Car cette quête de réponses existentielles, qui exige du chevalier un duel aux échecs avec la mort dans Le Septième sceau, Bergman ne semble pas en
faire son sujet. Le cinéaste n’apparaît pas comme le réalisateur des luttes perpétuelles, mais plutôt comme le pourfendeur de la compréhension, portant un regard désabusé sur la condition
humaine. Il ne se contente pas de dépeindre des situations ou de raconter des histoires, il fait vivre des personnages à qui il parle via la dynamique de ses mondes. Deux films révèlent
notamment cette tendance. Le grand classique, d’abord,
La philosophie, malgré son
effort de compilation des données historiques et sa dimension scolaire, rechigne parfois à synthétiser les points de vue des auteurs sur une notion. L’étude académi- que, relevant à juste
titre que le sens des concepts diffère selon les auteurs, se refuse souvent à embrasser les problèmes sous l’angle des pures notions, et ne le fait alors que dans des manuels à but
utilitaire. Dans le milieu universitaire, lorsque deux auteurs sont comparés sur une notion, cette dernière passe souvent au second plan, derrière l'enjeu de l'érudition historique. Le
travail chez Marx et chez Heidegger, remarque- t-on, n’est pas perçu de la même façon. Et pourtant, en accouplant les points de vue, on pourrait produire également une pensée riche et
dynamique. L’exemple de la notion de travail est parlant. Le cours de terminale sur le travail a souvent pour enjeu la liberté. Celle-ci, remarque Marx,
Pourquoi les photogra- phies traitant de gothique
contemporain (j'entends relatives au courant gothique) présentent-elles inlassablement des visages cachés ? Les mains sur les yeux, portant un masque, les cheveux en avant, un
maquillage blafard qui produit une expression neutre, les moyens diffèrent, l'effet demeure. Le visage est camouflé. On croirait que ces silhouettes veulent échapper à notre regard, par
pudeur ou par crainte. La mélancolie gothique, pourtant, affiche autre chose. Elle expose le symbole du geste de tristesse, comme s'il lui fallait le montrer pour en bénéficier. Les visages
gothiques semblent constamment se retirer du monde pour demeurer dans un univers mélancolique où se jouerait l'obscure musique de leur coeur. Dans ce cas, la photo gothique voit l'irruption
d'un paradoxe, car en exposant le retrait du monde, elle révèle l'image de celui-ci et y fait au contraire irruption en s'y montrant. Loin d'être antinomique, cette attitude rejoint celle des
modèles. Ceux-ci, en embrassant un style d'habillement sombre, se mettent en retrait par une attitude contraire à la banalité. Mais cette démarche aboutit également à
l'affichage de leur refus des codes habituels. Ainsi, en renonçant à la quotidienneté du monde, ils y marquent à l'inverse leur présence du fait de cette différence. Autrement dit,
le gothique devient présent par son propre effacement. Ainsi, il affirmerait son existence concrête par l'abstraction de sa présence. Alors qu'il va souvent déguisé dans les réceptions, le
comble serait pour lui d'aller à un bal masqué. Car si tout le monde cache son visage, le gothique ne se différencie plus en le plongeant dans ses mains. Sa mélancolie passe alors inaperçue,
et il n'existe plus. L'existence gothique est ainsi la célébration constante de sa mélancolie et, en ce sens, sa vie est aussi une fête.
En revoyant le
chef-d'oeuvre de Kim Ki-Duk,