Me contacter

Présentation

  • metamonde
  • : J'ai créé ce blog afin de promouvoir mon site et proposer des contenus de pensée portant sur des problèmes philosophiques, des oeuvres littéraires et cinématographiques. Je m'appelle Axel Fourdrinier et j'enseigne la philosophie.
  • Recommander ce blog
Lundi 10 décembre 2007

18819193-w434-h-q80.jpgLe leitmotiv de Wong Kar Wai est maintenant connu. Son cinéma décline une représen- tation des relations et développe pour chaque personnage un rapport à l’autre. Mais l’autre n’est pas au centre du problème, chez Wong Kar Wai, comme il l’est dans les films de Kiyoshi Kurosawa (voir Kaïro). Il s’agit de l’autre en tant qu’amant potentiel ou comme individu sexué. Nos années sauvages, As tears go by, Les anges déchus, Happy Together, Chungking express, tous ces poèmes exaltent la dynamique du désir amoureux. In the mood for love et 2046 porteront ensuite au paroxysme l’art visuel du cinéaste. Car si la narration de ces deux derniers films rappelle celle des autres, quelque chose s’est passé et a mûri dans l’esprit du cinéaste qui fait naître par la sensation la complexité des sentiments. Pas de psychologisme ici, pas d’explication, seulement des métaphores, des allusions, des couleurs, des formes, des mouvements, destinés pour qui sait les comprendre à laisser jaillir le sens. Comme bien de ses contemporains, Wong Kar Wai fait vivre des personnages qui ne font pas à partir de ce qu’ils sont, mais qui sont à partir de ce qu’ils font. Autrement dit, on n’a pas ici de personnages conceptuels qui agissent à partir de l’archétype qu’ils incarnent comme dans le cinéma classique ou les blockbusters actuels, ce ne sont pas des personnages chez qui l’essence constitue leur existence. Il y a là des personnages qui se construisent, qui ne seront jamais archétypaux, qui n’obéiront jamais à l’exigence d’une idée figée, et incarneront donc le credo existentialiste. La narration, chez Wong Kar Wai, n’obéit donc pas à une téléologie, et va plutôt au hasard des rencontres et des mouvements. Il serait vain de tenter de totaliser le travail du cinéaste qui fuit devant toute volonté d’interprétation. Alors que Lynch appelle sans cesse les symboles et ouvre la compréhension par des signes, Wong Kar Wai offre un cinéma où seule compte la sensation et l’érotisme qu’elle dégage. Il n’y a pas de construction imposée, pas de forme définie, puisque ses films lui échappent même au fur et à mesure qu’ils viennent à exister : jamais le cinéaste n’est satisfait du résultat, retouchant, remontant, épurant ou rajoutant. Ses films sont toujours en redéfinition, et semblent aussi peu figés que sa pensée. Sa dernière création, My blueberry nights, fait figure de film mineur au regard des deux précédents. On ne peut que le constater du fait de sa légèreté, sa difficulté à filmer les grands espaces révélant d’autant plus son affinité avec les atmosphères urbaines, le caractère plus anecdotique de certains personnages. Il est parti, dit-il, d’un court métrage, d’un dîner qu’il a ensuite déployé pour faire exister le personnage de Norah Jones. Or c’est bien la première partie du film qui regorge de subtilités, de nuances, de sensations, plus que la suite, qui n’est plus qu’un road-movie de qualité. L’insertion culturelle était réussie dans Happy Together, mais manquée dans celui-ci : Wong Kar Wai ne capte pas l’atmosphère de l’Amérique comme il a su le faire en Argentine. Voyons ce que le cinéaste fera de The lady of shanghaï, parce que même si chacun de ses films reprend un leitmotiv, aucun n’est déterminé par une idée fixée, il ne sont qu’autant de réponses à des interrogations amoureuses. Soyons curieux de la prochaine.


par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mercredi 5 décembre 2007

510KNYHMZRL.JPGGodard a une aptitude remarquable à produire des pauses instructives dans la narration. Des pauses qui font sens dans le récit, constituent un moment clef pour les personnages, mais aussi pour le spectateur. Ce dernier, dans la discussion entre Nana et le philosophe Brice Parain représentée dans Vivre sa vie, est regardé par Anna Karina qui nous adresse ainsi le fond de l’échange tout en faisant confidence de la manière dont elle reçoit cet enseignement. En quoi consiste cet échange ? Celui-ci est introduit par une question naïve de Nana destinée à engager la conversation : « Pourquoi vous lisez ? ». Lorsque le philosophe répond que c’est son métier, l’échange se coupe. Immédiatement, de cette révélation découle un rapport alterné, de sorte que ce ne sera plus un échange de point de vue, mais une véritable discussion, donc un travail de pensée. Alors, Nana de dire : « C’est drôle, tout à coup, je ne sais plus quoi dire. » Ainsi, la discussion porte sur le langage, sujet cher à Brice Parain que Godard n’a pas invité par hasard dans son film. Parain résume clairement sa thèse : « On arrive à bien parler lorsqu’on a renoncé à la vie pendant un certain temps. C’est presque le prix. Vivre en parlant suppose de passer par la mort de la vie sans parler. Il faut, pour se mettre à penser et bien parler, regarder la vie avec détachement, car au fond penser et parler seraient la même chose. » Nana semble le comprendre. De fait, ses mauvaises rencontres et sa mélancolie l’amènent à penser, mais son détachement n’est encore tel qu’elle peut, à force de travail, trouver les mots justes. Elle ne sait pas encore quitter un quotidien où il n'y a que bavardage, et non parole. En fait, elle s’accroche encore à la vie, offusquée par l’exemple de la mort de Porthos, encore émotive donc. Le détachement est une ouverture vers la pensée, ce qui semble titiller Nana qui demande si, au fond, l’amour ne serait pas la vérité à penser. Le philosophe lui avoue qu’on ignore ce qu’on aime à son âge, et qu’on ne possède que des bribes d’idées. La vérité de la vie, explique-t-il, est la recherche. Recherche du mot juste, recherche de la vérité, recherche de l’amour vrai. Finalement, reconnaissant que le mensonge est constitutif de la vérité, il reconnaît que les déceptions amoureuses de Nana sont autant de pas vers la vérité de sa vie et de ce qu’est l’amour pour elle. C’est un peu une invitation à braver son malheur et le dépasser. Elle n’en aura pas le temps. 


 

par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Dimanche 2 décembre 2007

Clip.jpgLe primat de l’existence sur l’essence est une affirmation qui conduit à renoncer au déterminisme biologique comme carac- térisation figée de ce que serait un ordre politique. En fait, cette caracté- risation ne saurait être pensée comme stable et inerte. Le passage par différents stades histori- ques d’évolution biolo- gique et physiologique redéfinit à chaque fois ce qu’est un homme. Dire que l’homme est à chaque instant différent, c’est précisément reconnaître que notre espèce n’est pas prédéterminée à une certaine existence. En ce sens, il n’y a pas de morale universelle, mais seulement des principes reconductibles à dépasser. L’éthique humaine serait à reconsidérer en permanence, de manière à produire des maximes d’actions toujours adéquates au contexte. L’adaptation au milieu exige de redéfinir des caractéristiques à la fois sociales et biologiques, de sorte que s’accompagnent nécessairement des bouleversements dans le champ des principes moraux. Sans considération de ce qu'implique ce mouvement d'adaptation, on pose à tort que les maximes d’un homme vivant avant l’époque babylonienne devraient être les mêmes que celles de l’individu d’aujourd’hui. Comme expliqué dans le billet précédent, le constat de cette erreur est d’autant plus difficile à accepter qu’un Etat n’a aucun intérêt à reconnaître le caractère changeant des déterminations biologiques et éthiques de l’homme. En fait, dire que la nature de l’homme s’ancre dans le biologique ne signifie en aucune manière que ce qu’est l’homme est par avance prédéterminé. Dire pareille chose témoigne d’une incompréhension du naturel. La nature étant par essence changeante, toute détermination naturelle est appelée à évoluer. Ainsi, fonder une représentation de l’homme sur des principes naturels n’a aucun sens, sauf si ces principes ont à voir avec l’adaptation et l’évolution. Foucault a bien vu les dangers d’un Etat qui fonde une identité sur des principes biologiques, il faut simplement le rappeler pour s’y référer. Mais ce qui manque peut-être à une représentation de l’homme comme entité qui s’autoproduit elle-même, c’est l’idée que cette production par soi obéit au fond à quelque chose de naturel. Il n’y a pas la nature puis l’homme, il n’y a que la nature qui se meut. Au sein de celle-ci, l’évolution politique fait sens et cette signification (contrairement à l’affirmation Kantienne qui pose le primat d’une essence sur l’existence) ne peut être identifiée puisqu’elle se construit à chaque instant. Une intelligibilité de cette construction tient vraisemblablement dans ce qui découle de l’idée du primat sartrien de l’existence : il est naturel que l’homme affirme d’abord une existence dont découle une essence qui se construit à chaque instant, contrairement à une plante, dont l’existence découle d’une essence comprise dans le germe. Cela veut dire, puisque l’ordre politique humain s’inscrit dans une progression naturelle, que l’appropriation de l’essence et la capacité à se déterminer par soi-même est le sens de la progression naturelle qui ne vise certes pas un état figé de paix perpétuelle, mais bien plutôt l’effectuation mouvante et sans cesse renouvelée de l’affirmation de la liberté. Cette liberté, pour se réaliser au mieux, doit précisément s’abstraire des déterminations figées de la matière biologique afin que l’existence de l’esprit humain, peu à peu, puisse s’en affranchir en ayant pouvoir sur elle. Les conséquences politiques d’une telle compréhension sont suffisamment nombreuses pour n’appeler rien de moins qu’une reconsidération totale des notions de valeur éthique, de critère de jugement ou de justice.

Photographie : Christopher Shy.

 

par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Dimanche 18 novembre 2007

sartre-et-beauvoir.jpgEn se posant comme un courant, l’existentialisme a peut-être laissé croire qu’il n’était qu’un point de vue parmi d’autres, que certains embrasseraient au même titre qu’une foi ou un engagement écologique. Dès lors qu’il y a appellation, on suppose qu’il y a choix d’appartenance, parce que le nom désignerait un groupe. De fait, il regroupe ceux qui penseraient comme Sartre ou Simone de Beauvoir, mais considérer le terme comme une simple désignation lui enlève beaucoup de son importance. Car l’existentialisme ne propose pas une vision de l’homme parmi d’autres, il pose qu’il n’y a qu’une seule manière d’envisager l’homme, à savoir qu’il n’y a pas de nature humaine puisque chez l’homme l’existence précède l’essence et que toute morale, tout sens, toute détermination est à construire dans la pratique et sur le moment présent puisque nous sommes parfaitement libres de choisir. Dans L’existentialisme est un humanisme, Sartre montre que le contenu de l’existentialisme (et pas l’appellation du mouvement) est le seul choix rationnel. C’est d’ailleurs un paradoxe puisqu’à partir du moment où je veux rester rationnel, je ne suis plus libre d’opter pour autre chose que ce contenu ; évidemment, ma liberté réside précisément dans le fait d’avoir le choix de décider de la bonne option et l’éthique existentialiste exige justement de moi que j’opte pour le choix dont découle un optimum de liberté. Un engagement est une détermination et, en cela, une limitation. Mais ce n’est qu’une limitation particulière, momentanée, qui ouvre justement le champ de la liberté totale : la possibilité de s’abstraire des déterminations d’une essence et ouvrir la voie d’une existence qui choisit à chaque instant ce qu’elle est en essence. La liberté consiste donc à s’autodéterminer. Parce que la détermination s’effectue en continu, dans le cours de l’existence, elle n’a rien de figé, et de ce mouvement, de cette création du sens que je donne à mes actes, découle précisément ma liberté. Il est ainsi tout à fait surprenant que des décennies après la production de cette pensée, des hommes, malgré leur éducation et leur lecture du courant qui a démontré le primat de l’existence, décident d’opter pour des voies fermées qui leur présentent un monde où l’homme se déresponsabilise. Freud expliquait dans L’avenir d’une illusion que l’engagement dans un dogme était une démarche visant à rassurer ses peurs, mais comprendre l’existentialisme, c’est comprendre justement qu’il n’y nulle crainte à avoir à partir du moment où nous décidons du sens à donner à notre existence et à nos actes. Une idée, aussi brillamment argumentée et défendue que celle de Sartre, ne peut convaincre une masse qui en reste au régime de la persuasion. Pire, elle se heurte à l’exigence d’une morale institutionnelle, car lorsque l’Etat encourage un comportement comme étant le seul possible, il dicte à ses citoyens que l’homme est gouverné par une essence et que son existence devrait être gouvernée par les lois morales. Poser le primat de l’existence, c’est évidemment proposer une dangereuse évolution des valeurs et des institutions. Un Etat ne peut encourager cela, ou il viserait sa transformation et donc la mort de sa forme actuelle. On peut donc conjecturer que si le peuple ne peut voir le sens et les implications rationnelles du propos de Sartre, c’est parce qu’il est emprisonné doublement : il est esclave d’un Etat qui souhaite l’extinction de son esprit critique, la négation de sa liberté à s’autodéterminer, et il est aussi esclave de ses angoisses entretenues par le poids douloureux d’une éducation qui rappelle tristement et faussement que l’individu est gouverné par une essence sortie d’on ne sait où. A quel moment une éthique libertaire pourra-t-elle et saura-t-elle s’imposer ? Sartre rappelle l’importance du projet existentialiste qui presse à l’engagement et à la défense de son principe : « Ainsi, au nom de cette volonté de liberté, impliquée par la liberté elle-même, je puis former des jugements sur ceux qui visent à se cacher la totale gratuité de leur existence, et sa totale liberté. Les uns qui se cacheront, par l’esprit de sérieux ou par des excuses déterministes, leur liberté totale, je les appellerai lâches ; les autres qui essaieront de montrer que leur existence était nécessaire, alors qu’elle est la contingence même de l’apparition de l’homme sur la terre, je les appellerai des salauds. […] des principes trop abstraits échouent pour définir l’action. […] La seule chose qui compte, c’est de savoir si l’invention qui se fait, se fait au nom de la liberté » (in L’existentialisme est un humanisme). De ce fait, l’Etat est à la fois salaud et lâche, il est de mauvaise foi car il ment en dissimulant la totale liberté de l’engagement et la valeur productrice de la découverte de l’absurde.

par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander
Vendredi 9 novembre 2007

465646525-L-copie-1.jpgLe roman de science fiction jouit en France d’une mauvaise réputation. On lui associe souvent une absence de sérieux, niant toute prétention aux grands prix littéraires, comme si le romancier trop rêveur était à ranger parmi les grands enfants qui jouent à fantasmer sur des sociétés inexistantes. Pourtant, quoi de plus stimulant pour la pensée qu’un travail littéraire réfléchissant sur les évolutions possibles de notre société, sur les défis de demain, sur notre rapport à l’évolution cosmologique du monde ? On en vient même à refuser à la science fiction tout droit à produire de l’authentique littérature. Malgré une profondeur psychologique réelle, une qualité esthétique dans la forme, un génie de l’anticipation, l’écrivain introduisant dans son récit une notion de biotechnologie risque de voir son récit boudé par l’aristocratie littéraire française. Le dédain de la science fiction ne mérite pas plus de considération qu’une sanction relative à son imbécillité. Stanislas Lem, dans Solaris, qui a donné naissance au génial film de Tarkovski, produit une réflexion philosophique d’une richesse inépuisable en travaillant sur les problématiques du désir, de l’identité, sur la distinction entre universel et singulier, sur la perte malheureuse par l’homme contemporain de quelque chose de cosmique. Jugeons sur pièce. Le roman raconte l’arrivée de Kris Kelvin, venu porter un secours psychologique aux habitants de la station Solaris, construite pour étudier un océan capable de penser. Il réalise à son arrivée que l’océan étudie vraisemblablement les pensées humaines en matérialisant devant eux l’objet de leurs désirs. Kris retrouve ainsi celle qu’il sait morte, Harey, mais non l’Harey qu’il a connue, plutôt l’Harey qu’il a désirée telle qu’il la percevait. Cette mise en situation est riche de réflexion pour un lecteur qui saura tirer enseignement des situations métaphoriques qui appellent nécessairement à s’interroger sur nos propres désirs, nos peurs et notre rapport à l’inconnu. Tarkovski fait dire à l’un de ses personnages que « nous avons perdu quelque chose de cosmique ». Effectivement, le dédain de la science fiction, croire qu’on ne peut tirer de connaissances et de sens des rêves contenus dans ces livres, le fait qu’on préfère l’insipidité du travail d’Amélie Nothomb et sa Métaphysique des tubes, ou l’exemple d’un Houellebecq qui pour être lu déguise sa passion pour le fantastique et la science fiction derrière le masque de la critique sociale, tout cela donne raison à la tristesse de Tarkovski.

 

par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (4)    recommander
Jeudi 25 octobre 2007

361520-dont-mess-serie-1.jpgDans sa volonté de se mainte- nir, l'Etat a besoin de produire un dyna- misme patriotique afin que les compo- santes de son unité reconnais- sent en lui la fin de leurs volontés. Aristote rappelle au début de Ethique de Nicomaque que le bien suprême serait le bien de l'Etat auquel toutes les fins des actions des citoyens seraient relayées. Un Etat dont les citoyens n'auraient pas de conscience patriotique risquerait ainsi de ne pas se conserver, et les fins qu'il vise seraient ainsi inatteignables. Afin de garantir l'idéal patriotique, un certain nombre de moyens sont à la disposition des gouvernants, et notamment la construction d'images fortes destinées à servir de modèle. La figure du héros national est ainsi emblématique de la démarche démagogique visant à vanter les valeurs d'un état. Rien d'original là-dedans, puisque déjà le héros grec était un modèle d'action pour le peuple qui entendait les légendes d'Homère. Platon avait bien compris dans Les lois que l'imagerie des poésies était susceptible de corrompre et de modifier les perceptions d'un peuple, et c'est pourquoi il préconisait une éducation dans laquelle les textes poétiques seraient soumis à une censure et parmi lesquels seuls ceux mettant en avant les valeurs étatiques devraient être conservés dans le cadre de l'éducation. Que fait d'autre l'éducation que malignement transformer la conscience de la jeunesse en lui donnant à manger des figures dont les actions sont subrepticement isolées de leur contexte et même rapportées de façon mensongère ? On se souvient de la manière dont on vend aux enfants le visage de Clovis, plein de justice, ou celui de François Premier, soi-disant héros de Marignan et porteur du glorieux élan des guerres d'Italie. On garde à l'esprit la terrible bataille de Poitiers contre des Arabes qui n'étaient qu'une poignée. On ne reviendra pas sur la manière dont la guerre d'Algérie est rapportée. L'Etat a besoin de faux héros pour affirmer sa personnalité et se vendre à ses citoyens. S'il ne le faisait pas, il courrait le risque le plus grand pour un Etat contemporain, et pourrait voir ses citoyens tomber dans la plus admirables des tensions : celle de se sentir d'abord humain, de se poser comme citoyens du monde et ensuite seulement d'un continent ou, à défaut, d'un pays. Cela suppooserait de construire toute une éducation de valeurs humaines et contemporaines, cela supposerait aussi de poser que les valeurs des résistants sous Vichy ne sont plus nos valeurs, cela reviendrait à donner raison à Sartre, cet existentialiste athée qui pose la contextualité de la morale. Horrible horizon pour l'Etat, admirable issue pour l'individu.

 

par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (5)    recommander
Jeudi 11 octobre 2007

Ocean--by-Anne1982.jpg« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Cette grande phrase de Socrate est souvent brandie dans les moments d’hésitation, lorsque les certitudes s’effacent, que l’on doute, où qu’il nous semble que l’autre affirme avec trop de conviction une chose qu’il devrait modérer. Lorsque Socrate prononce de tels mots, il ne peut croire un instant qu’il ne sait effectivement rien. En un sens, Socrate prononce ici un sophisme. Car il sait des choses, bien évidemment, et cette phrase ne veut pas dire textuellement ce qu’elle indique ; c’est là l’illusion de la rhétorique et le danger de la déformation des propos. Même la théorie des idées, qui poserait que tout ce qu’il sait n’est qu’approximation issue d’un sensible trompeur, n’entérine pas l’idée selon laquelle une certaine quantité de savoir peut s’appuyer sur du concret. Dire que la terre tourne n’est faux qu’à la condition de poser des postulats qui relativiseraient les établissements de la physique, ou déclareraient que nous sommes dans un étrange rêve où tout ne serait que des images fugaces. Il est bien des choses que nous ignorons, mais il est des vérités avérées et certaines se révèleraient comme telles si nous avions le courage de les regarder de plus près. Certes, bien des théories économiques sont issues de l’interprétation, certes des œuvres littéraires se prêtent à plusieurs lectures, mais il existe au demeurant des constats produits par l’intelligence susceptibles de détruire certaines convictions ménagées au titre d’une prétendue tolérance ou d’une modération exigée par l’horreur démocratique. Tolérer une croyance dans le domaine de l’inconnu, soit, (encore que l’attitude la plus sage serait de ne pas croire, mais de douter), mais accepter une foi en des idées que la logique sait mettre en défaut, l’intégrité de la raison doit refuser pareil compromis. Ainsi, alors même que Bergson embrasse des idées chrétiennes et milite pour une nouvelle religion dite dynamique, sa conception physique de la nature entérine toute idée de miracle ou de vie consciente après la mort. La conscience, par exemple, émane d’une mémoire constituée par le vécu du corps. La mort du corps induit la mort de toute possibilité d’une mémoire et, par suite, aucune conscience ne peut perdurer sans l’existence d’un corps. L’imagerie populaire des jolies espérances, les anthropomorphismes religieux, les débats parapsychologiques stériles, toutes ces tensions ne sont que peur ou paresse de penser. Si nous reconnaissons à l’univers une dimension opaque au-delà de laquelle notre raison ne peut aller, acceptons néanmoins la possibilité de poser des connaissances solides à partir de la logique, ou nous refuserons à Spinoza et Diderot la pertinence de leurs propos, et il ne nous restera plus qu’à les lire comme des poètes ou à brûler leurs ouvrages. L’adage doit changer pour ne pas ouvrir la voie au relativisme, ni laisser la puissance à la foi. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a devant moi un océan d’idées dont je perçois l’horizon, et l’étendue d’eau dessinée à mes pieds est l’once d’un savoir véritable que je peux établir pour peu que ma raison s’anime. C’est tout ce que je sais, mais c’est déjà beaucoup. A rester derrière les dunes marquées de ses craintes d’enfant, c’est tout un peuple qui renonce à fouler un sable humide de vérité.
Photo : http://anne1982.deviantart.com/art/Ocean-31960677

par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Jeudi 4 octobre 2007

Deleuze a relevé que le grand triomphe de la chrétienté était d'avoir pu se passer de dieu, indiquant ainsi que notre civilisation laïcisée est toute pétrie de réflexes idéologiques christiques, malgré l'avènement de l'athéisme rendu possible par le génie des Lumières. Mais si les comportements moraux hérités du dogme gangrènent souvent les modes de vie, il ne faut pas pour autant expliquer toutes les attitudes sociales selon ces mécanismes issus de la pensée religieuse. Ainsi, s'il faut reconnaître que l'affirmation de soi est actuellement un sujet tabou, il ne faut pas nécessairement en chercher la cause dans le patrimoine culturel. Les siècles précédents ont vu se dessiner de grandes intelligences reconnues pour ce qu'elles étaient, et s'affirmer intelligent ne semblait pas plus déplacé qu'aujourd'hui, sans doute moins au vu de la reconnaissance de la valeur d'intellectuels comme Voltaire ou Rousseau. Au nom d'une prétendue humilité, d'une soi-disante modestie qui nous vaudrait le dédain d'un Nietzsche ou d'un Hegel, il faudrait taire notre puissance pour nous effacer devant la politesse due aux médiocres. Certes le catholicisme pousse à l'effacement de soi dans la parole pour laisser parler le verbe divin, mais il faut être aveugle pour ne pas se ranger au constat de Deleuze sur le nivellement des esprits selon les exigences du capital. Alors qu'on voudrait nous faire croire que le libéralisme est un système dans lequel chacun peut affirmer sa puissance et s'épanouir, celui-ci conduit justement à un codage nivelé de tous les foyers de contestation. Le principe est tragique car tout élan novateur, toute idée nouvelle est vouée à être avalée par la machine capitaliste qui recode la nouveauté pour la faire correspondre aux exigences du capital. Le libéralisme est une machine dont les rouages refusent tout corps étranger, et toute création est soit transformée pour suivre des codes, soit expulsée parmi les idées et les gens laissés pour compte. Dans un tel contexte, personne ne peut se dire puissant ou intelligent sans heurter la mécanique libérale qui exige des compétents et non des éclairés. Dans le monde de la spécialisation et des experts, l'intelligence conçue comme puissance d'affirmation de la valeur de soi n'est pas qu'un tabou, c'est une force à écraser.


 

par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Samedi 22 septembre 2007

bouches.JPGOn dépeint généralement Lovecraft comme l'écrivain de l'indicible, de l'horreur cosmique qui nous transit d'angoisse à la simple évocation des terreurs échappant à l'oeil du quotidien. Les Horreurs de Lovecraft sont souvent visqueuses, rampantes, difformes. Leurs caractéristiques principales reposent sur le mouvement, la difformité et l'imprévision. La terreur qu'elles nous inspirent serait alors suscitée par notre incompréhension, car nos exigences logiques réclament stabilité, précision et prévision. Nous dévisageons le spectacle de l'indicible en le déterminant selon des critères qualitatifs et quantitatifs. Dans le cas du qualitatif, notre entendement ne parvient pas à identifier de critères esthétiques à quelque chose dont le sens nous échappe totalement. Dans le cas du quantitatif, ces Choses demeurent par-delà le temps et l'espace, selon les mots de Lovecraft, et notre intelligence ne peut les saisir selon les formes de sa perception parce qu'elles se déploient en plus de dimensions que nous n'en pourrions comprendre. L'effroi qui nous envahit en les contemplant repose sur l'activité de l'imagination qui se représente leur mouvement impossible, l'agitation de leurs membres tentaculaires, l'aspect menaçant de leurs gueules béantes, et le viol de notre corps par leurs yeux innombrables et inquisiteurs. L'oeil de la Chose nous isole et nous rappelle à notre froide condition de solitude. La bouche nous menace en nous rappelant à notre statut de viande, offrant la proposition constante pour notre chair de se mêler à tout jamais à la sienne. Les membres tentaculaires sont autant de possibilités d'action pour la Chose qui se relaie ainsi d'autant plus à l'agencement cosmique. Le membre, long et sinueux, n'est pas l'affirmation d'une quelconque virilité ; assexuée, la Chose se déploie et asseoit une puissance en nous montrant qu'elle pourra toujours plus que nous car elle existe par-delà ce qui nous est possible d'espérer. L'Horreur, ou la Chose, s'exprime, et son expression nie absolument toute la puissance de notre humanité pour l'isoler et la ramener au rang de chair froide. La Chose, de ce fait, n'a d'indicible que ce que nous refusons de lui reconnaître, c'est-à-dire une supérieure connexion à l'ordre cosmique qui la pose comme notre prédateur. Lovecraft ne nous décrit donc pas une horreur fondée sur les vices de notre humanité, mais une angoisse reposant sur les limites de notre compréhension, de notre corps et de notre chair.
Tableau : Art de Eikoweb

 

par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Dimanche 16 septembre 2007

Sans-titre.JPGQue nous ap- prend le film Alien, de Ridley Scott ? Au croi- sement de deux genres, la scien- ce-fiction et l'hor- reur, le film a fait date comme chef-d'oeuvre du cinéma contem- porain. Mais outre le plaisir qu'on éprouve à le regarder, outre ses qualités techniques exceptionnelles et son efficacité, le film fascine et continue de hanter notre imagination pour peu qu'on soit entré dans son système. Cette fascination semble reposer sur deux aspects philosophiques qui traversent l'oeuvre de Scott. Alien nous rappelle d'abord notre rapport à l'inconnu, à l'horreur indicible, mais il met ensuite en évidence une certaine acception de la vie. Qu'est-ce qu'un alien ? C'est une créature parfaite et pure, définie dans le film par le scientifique qui remarque que sa perfection n'a d'égale que son hostilité. L'alien n'a rien d'un monstre, et s'il nous apparaît comme tel, c'est que nous ne comprenons rien à ce qu'est la vie. L'alien est un organisme vivant qui survit selon un cycle complexe qui rappelle l'organisation des abeilles. Son hostilité n'a rien de morale, elle est fondée sur son principe de survie : il doit tuer pour survivre et se reproduire, et utilise pour cela le corps des mammifères. L'alien ne commet pas de meurtre, car il n'y a de meurtre qu'au sein d'une civilisation humaine. L'alien agit selon un instinct qui, conformément au mouvement de la nature, se veut amoral. D'où la fascination qui s'empare de nous dès lors que se dessine le spectacle de ses actes : son mouvement, sa forme, ses intentions, ont quelque chose de sublime car il est à la fois esthétique et actif. Il allie la perfection du geste à la pureté de l'intention engendrée par la nécessité naturelle. Il est en ce sens parfait, complètement adéquat au concept de son espèce. Face à lui, l'humain jouit d'une liberté qui lui permet de juger l'alien et d'organiser une résistance face à son implacable activité. Cette liberté engendre de la peur, de l'incompréhension, des outils en vue d'une fuite. L'humain devenu proie s'agite fébrilement pour échapper à la nécessité naturelle dans un mouvement tragique. Dans l'immensité de l'espace, rien, ni personne, ni aucun dieu, n'entend le cri de la proie qui hurle de désespoir lorsqu'elle comprend qu'aucun jugement moral, aucune loi, aucune passion n'a de valeur ici. Seule compte la nécessité naturelle et la souplesse des lois sur lesquelles l'espèce peut jongler pour lutter pour sa survie. Alien nous rappelle que nous n'avons pas seulement peur des monstres, des imperfections, des organismes défectueux, de l'inconnu, mais que nous craignons aussi la perfection naturelle dans ce qu'elle échappe à notre contrôle. Percevant les mécanismes de l'ordre naturel, l'homme réalise qu'il n'est lui aussi qu'un mécanisme, nullement plus important que les autres, doté de qualités et manquant d'autres avantages, ou manifestant même des avantages susceptibles d'être des défauts. Face à l'exigence de la survie, le jugement moral devient ainsi cause de désespoir et la femme qui pleure, dans Alien, est l'illustration de l'homme nu qui dans l'obscurité et l'immensité de l'espace n'a rien à quoi se raccrocher. Le tour de force de Alien est de priver l'ordre cosmique d'autre signification que l'efficacité du mouvement des organismes, ramenant les jugements et les sentiments à des mécanismes utiles au développement de l'espèce.

 

par Meta publié dans : metamonde
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
 
Blog : Paranormal sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus