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Ce blog est consacré à la philosophie et, plus précisément, à un site, proposant des études portant sur des questionnements, des livres ou du cinéma : "Metamonde". Je suis enseignant et souhaite ainsi partager ma passion pour l'activité philosophique.    Axel Fourdrinier 

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Jeudi 24 janvier 2008

expression-245fa32.JPGL’insociable sociabilité qu’évoque Kant dans Idée d’un histoire universelle du point de vue cosmopolitique éclaire un principe d’évolution des sociétés en mettant en lumière le fait que chacun de nous se tourne nécessairement vers les autres tout en restant opposé à autrui sous bien des points. La richesse des antagonismes serait ainsi un mécanisme fondamental rendant compte du changement. Georg Simmel dégage les mêmes principes dans ses études sociologiques, montrant que le conflit n’est pas seulement utile, mais que seule l’opposition permet l’avancement, prévenant tout effet de stase. Une société dans laquelle n’existent pas les différences, ainsi, est vouée à la mort. On a souvent pensé que les dictateurs poursuivaient au fond un instinct morbide d’autodestruction, et le totalitarisme vise justement une société où nul conflit n’existe plus, de sorte que l’Etat, privé de foyers de contestation, demeure à jamais le même. Hannah Arendt, analysant les origines du totalitarisme, explique très justement le processus d’unification, de totalisation qu’entame le dictateur. Celui-ci s’engage auprès du peuple dans un discours séduisant promettant à celui-ci qu’unis, tout est possible. La croyance que tout est possible, c’est l’idée qu’ensemble, les citoyens réunis sous la bannière du dirigeant et gestionnaire de leur pays peuvent avancer. L’idée est pourtant contraire au principe énoncé plus haut puisque l’unification parfaite conduit au gel des avancées découlant des conflits fructueux. Pour comprendre comment un peuple en vient à accepter malgré lui la marche vers la stase et l’horreur qui l’accompagne, il faut se représenter les exemples du passé. Le culte de la personnalité, d’abord, n’est pas l’expression du totalitarisme, il n’est qu’un moyen. Rappelons qu’Auguste utilisait à l’aurore de l’empire romain les mêmes procédés. Dans le cas d’Auguste, peu importe qui l’adorait, il fallait être adulé pour éviter la contestation et unir l’empire sous une bannière tout en laissant au fond les individus exprimer leurs croyances magiques et religieuses dans leur sphère privée. Le totalitarisme se veut beaucoup plus insidieux et va bien plus loin qu’une simple dictature. Le culte de la personnalité est la garantie que le peuple écoutera. Une fois ce stade accompli, il ne reste qu’à convaincre chacun de rejoindre la bannière en acte, mais aussi, et surtout, en pensée. Le discours, soutenu par le culte, peut se durcir. On crie contre les regroupements suspects, on hurle contre ceux qui se différencient, on reproche à certains de ne pas adhérer à l’unique morale que se donne l’Etat. Pour que le peuple se repère, on crée des mythes, on ressort des héros puissants sortis de la tombe, on rappelle les personnages patriotiques dont les images forment l’iconographie de la conscience nationale, on vend ceux-ci à la jeunesse, on s’attache les faveurs d’artistes favorables au régime dans le but de mieux l’encenser. A leur insu, Siegfried et Wagner supportent la toute puissance d’un Etat conquérant. Unis dans la même pensée, les citoyens savent alors saisir les signes du mal et les mouvements de trahison. Le déserteur de la pensée de l’ensemble est l’ennemi du possible. On s’autorise alors, au nom du groupe, le droit à l’ostracisme, et la colère du chef devient la haine de tous. Il est alors naturel et moral d’appuyer sur le bouton qui signera l’arrêt de mort, le gaz et le feu faisant suite à la politique du dédain. Ne reste qu’un Etat qui, en inventant sa propre tragédie, doit se donner la mort pour rester fidèle à son concept, menaçant et guerroyant puisqu’aucun conflit interne ne le fait plus avancer. Il est des tragédies plus sinistres que d’autres…

 

 

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Jeudi 10 janvier 2008

medium-sopranos-logo.jpgIl est facile de reprocher à une majeure partie des productions télévisées la forme figée des scénarii. Qu’il s’agisse des films ou des séries, l’ensemble est soumis à des lois, à la grande forme héritée des codes aristotéliciens, le rythme ternaire du récit consistant dans la position d’un problème, ses complications, puis sa résolution. Les séries se doivent d’accrocher le spectateur et sont par là-même soumises à des lois que le spectateur exige d’autant plus qu’on les lui a imposées depuis tout petit. Mais certains producteurs indépendants acceptent de contourner ces normes, et si elle ne fait pas l’économie de certaines rigidités liées au genre, la série Les Sopranos innove comme aucune série ne l’a fait jusqu’à aujourd’hui. Si la série n’accroche pas, à proprement parler, c’est parce qu’elle n’obéit pas aux codes. Le rythme peut être lent, l’intrigue se déploie dans plusieurs directions, le contemplatif s’installe parfois au détriment de l’action, et celle-ci est parfois neutralisée par l’exigence esthétique ou l'omniprésence de la discussion. C’est que Les Sopranos initie un mouvement original en présentant des personnages qui n’obéissent pas nécessairement à leur archétype de départ. Si le cinéma d’auteur a su présenter, peu à peu, des films où les personnages ne sont pas des stéréotypes, des concepts, et peu à peu sont ce qu’ils font (et ne font plus ce qu’ils sont), rares sont les séries qui le proposent. Le personnage principal, Tony, est ici représentatif d’un effort visant à faire évoluer le personnage. En allant chez un « psy », Tony Soprano se pose comme potentiellement en évolution, et le problème central du personnage consiste justement à échapper au déterminisme de sa condition d’italien mafieux qui, peu à peu, s’humanise. S’humaniser, ici, ce n’est pas devenir gentil, c’est simplement se donner plus de choix, ne pas nécessairement condamner un de ses hommes révélé homosexuel, savoir pardonner, changer les règles de son milieu en prenant des libertés avec celles-ci. Ce processus de développement des personnages est omniprésent, appuyé par des scènes oniriques au symbolisme subtil, si bien qu’à partir de la quatrième saison, le scénario ne tient plus que par la vie des personnages et la finesse de leurs représentations. Leurs problèmes quotidiens, leur volonté de changer ou de rester les mêmes, les interactions et les dialogues qui en découlent, tout cela forge la trame d’un immense scénario, celui de leur vie. Les problématiques antérieures, la guerre, les soucis de la succession, les luttes d’influence, tout ceci passe au second plan, révélant toute la dynamique d’un univers ressemblant à un soap, mais qui n’a pourtant rien d’aussi simpliste. Le scénario de Les Sopranos ne repose bientôt plus sur des intrigues mafieuses, mais sur les subtilités de la vie d’une poignée d’hommes dont les méfaits ne nous sont plus rien et dont seule compte la valeur de leur vie, et la manière dont ils la considèrent. Espérons que la chaîne HBO produise à l’avenir d’autres monuments de ce genre…

 

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Vendredi 4 janvier 2008
undefinedQu’il s’agisse du besoin de savoir ou du besoin de stabilité, il apparaît que l’exigence de certitude serait l’une des choses les mieux partagées. L’inconnu appelle une recherche pour combler le manque dans le domaine de la connaissance. Le flou d’une relation exige que les amants soient francs l’un envers l’autre pour construire une relation stable. La préférence va toujours au choix le plus assuré, de peur de voir le sol s’effondrer sous nos pieds. Mais ce n’est pas nécessairement le vœu d’une pirouette rhétorique qui amènerait à penser tout le contraire, et à poser qu’au fond, nous souhaitons bien plutôt l’incertitude qui serait plus désirable que le confort du certain. L’appel des questions découlant des découvertes acquises est peut-être le signe que le scientifique se sent mieux dans le cadre du questionnement que dans le point d’arrivée. L’assurance d’une conquête amoureuse détourne l’amant de celle qu’il fixait. Le besoin de dispute pour vérifier la force des liens du couple,  illustre le désir de se complaire dans une angoisse au fond plus rassurante que la stabilité. Dès que le calme s’installe, le couple est mû par des projets : investir et se trouver ainsi dans l’incertitude financière, enfanter et accentuer ainsi le processus de calvitie du père. Il ne s’agit pas de dire que l’individu souhaite baigner dans l’angoisse, mais la stabilité a réellement une dimension morbide. Heidegger énonce dans Etre et temps toute la portée morbide de la finitude. Etre fini, terminé, c’est ne plus rien avoir à faire, c’est la stabilité. A l’inverse, être en projet, c’est éveiller le souci de soi qui porte vers des horizons inconnus, féconds, et dynamisant l’esprit qui s’interroge. Ignorer cela conduit peut-être à croire que la mélancolie et la dépression naissent de l’absence de réussite sociale, mais cette réussite, dans ce qu’elle a de quotidien et de stable, nous angoisse peut-être bien plus. Au fond, Heidegger rappelle que l’angoisse jaillit dans deux dimensions : la stabilité du contexte social est angoissante, dans ce qu’elle a de trop certain, mais les certitudes trouvées dans une recherche du soi propre sont tout aussi angoissantes, car elles semblent n’ouvrir aucun futur. Il faut peut-être accepter que l’équilibre d’une psyché ne se trouve pas dans un point stable, mais simplement dans le mouvement perpétuel de l’interrogation.
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Lundi 10 décembre 2007

18819193-w434-h-q80.jpgLe leitmotiv de Wong Kar Wai est maintenant connu. Son cinéma décline une représen- tation des relations et développe pour chaque personnage un rapport à l’autre. Mais l’autre n’est pas au centre du problème, chez Wong Kar Wai, comme il l’est dans les films de Kiyoshi Kurosawa (voir Kaïro). Il s’agit de l’autre en tant qu’amant potentiel ou comme individu sexué. Nos années sauvages, As tears go by, Les anges déchus, Happy Together, Chungking express, tous ces poèmes exaltent la dynamique du désir amoureux. In the mood for love et 2046 porteront ensuite au paroxysme l’art visuel du cinéaste. Car si la narration de ces deux derniers films rappelle celle des autres, quelque chose s’est passé et a mûri dans l’esprit du cinéaste qui fait naître par la sensation la complexité des sentiments. Pas de psychologisme ici, pas d’explication, seulement des métaphores, des allusions, des couleurs, des formes, des mouvements, destinés pour qui sait les comprendre à laisser jaillir le sens. Comme bien de ses contemporains, Wong Kar Wai fait vivre des personnages qui ne font pas à partir de ce qu’ils sont, mais qui sont à partir de ce qu’ils font. Autrement dit, on n’a pas ici de personnages conceptuels qui agissent à partir de l’archétype qu’ils incarnent comme dans le cinéma classique ou les blockbusters actuels, ce ne sont pas des personnages chez qui l’essence constitue leur existence. Il y a là des personnages qui se construisent, qui ne seront jamais archétypaux, qui n’obéiront jamais à l’exigence d’une idée figée, et incarneront donc le credo existentialiste. La narration, chez Wong Kar Wai, n’obéit donc pas à une téléologie, et va plutôt au hasard des rencontres et des mouvements. Il serait vain de tenter de totaliser le travail du cinéaste qui fuit devant toute volonté d’interprétation. Alors que Lynch appelle sans cesse les symboles et ouvre la compréhension par des signes, Wong Kar Wai offre un cinéma où seule compte la sensation et l’érotisme qu’elle dégage. Il n’y a pas de construction imposée, pas de forme définie, puisque ses films lui échappent même au fur et à mesure qu’ils viennent à exister : jamais le cinéaste n’est satisfait du résultat, retouchant, remontant, épurant ou rajoutant. Ses films sont toujours en redéfinition, et semblent aussi peu figés que sa pensée. Sa dernière création, My blueberry nights, fait figure de film mineur au regard des deux précédents. On ne peut que le constater du fait de sa légèreté, sa difficulté à filmer les grands espaces révélant d’autant plus son affinité avec les atmosphères urbaines, le caractère plus anecdotique de certains personnages. Il est parti, dit-il, d’un court métrage, d’un dîner qu’il a ensuite déployé pour faire exister le personnage de Norah Jones. Or c’est bien la première partie du film qui regorge de subtilités, de nuances, de sensations, plus que la suite, qui n’est plus qu’un road-movie de qualité. L’insertion culturelle était réussie dans Happy Together, mais manquée dans celui-ci : Wong Kar Wai ne capte pas l’atmosphère de l’Amérique comme il a su le faire en Argentine. Voyons ce que le cinéaste fera de The lady of shanghaï, parce que même si chacun de ses films reprend un leitmotiv, aucun n’est déterminé par une idée fixée, il ne sont qu’autant de réponses à des interrogations amoureuses. Soyons curieux de la prochaine.


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Mercredi 5 décembre 2007

510KNYHMZRL.JPGGodard a une aptitude remarquable à produire des pauses instructives dans la narration. Des pauses qui font sens dans le récit, constituent un moment clef pour les personnages, mais aussi pour le spectateur. Ce dernier, dans la discussion entre Nana et le philosophe Brice Parain représentée dans Vivre sa vie, est regardé par Anna Karina qui nous adresse ainsi le fond de l’échange tout en faisant confidence de la manière dont elle reçoit cet enseignement. En quoi consiste cet échange ? Celui-ci est introduit par une question naïve de Nana destinée à engager la conversation : « Pourquoi vous lisez ? ». Lorsque le philosophe répond que c’est son métier, l’échange se coupe. Immédiatement, de cette révélation découle un rapport alterné, de sorte que ce ne sera plus un échange de point de vue, mais une véritable discussion, donc un travail de pensée. Alors, Nana de dire : « C’est drôle, tout à coup, je ne sais plus quoi dire. » Ainsi, la discussion porte sur le langage, sujet cher à Brice Parain que Godard n’a pas invité par hasard dans son film. Parain résume clairement sa thèse : « On arrive à bien parler lorsqu’on a renoncé à la vie pendant un certain temps. C’est presque le prix. Vivre en parlant suppose de passer par la mort de la vie sans parler. Il faut, pour se mettre à penser et bien parler, regarder la vie avec détachement, car au fond penser et parler seraient la même chose. » Nana semble le comprendre. De fait, ses mauvaises rencontres et sa mélancolie l’amènent à penser, mais son détachement n’est encore tel qu’elle peut, à force de travail, trouver les mots justes. Elle ne sait pas encore quitter un quotidien où il n'y a que bavardage, et non parole. En fait, elle s’accroche encore à la vie, offusquée par l’exemple de la mort de Porthos, encore émotive donc. Le détachement est une ouverture vers la pensée, ce qui semble titiller Nana qui demande si, au fond, l’amour ne serait pas la vérité à penser. Le philosophe lui avoue qu’on ignore ce qu’on aime à son âge, et qu’on ne possède que des bribes d’idées. La vérité de la vie, explique-t-il, est la recherche. Recherche du mot juste, recherche de la vérité, recherche de l’amour vrai. Finalement, reconnaissant que le mensonge est constitutif de la vérité, il reconnaît que les déceptions amoureuses de Nana sont autant de pas vers la vérité de sa vie et de ce qu’est l’amour pour elle. C’est un peu une invitation à braver son malheur et le dépasser. Elle n’en aura pas le temps. 


 

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Dimanche 2 décembre 2007

Clip.jpgLe primat de l’existence sur l’essence est une affirmation qui conduit à renoncer au déterminisme biologique comme carac- térisation figée de ce que serait un ordre politique. En fait, cette caracté- risation ne saurait être pensée comme stable et inerte. Le passage par différents stades histori- ques d’évolution biolo- gique et physiologique redéfinit à chaque fois ce qu’est un homme. Dire que l’homme est à chaque instant différent, c’est précisément reconnaître que notre espèce n’est pas prédéterminée à une certaine existence. En ce sens, il n’y a pas de morale universelle, mais seulement des principes reconductibles à dépasser. L’éthique humaine serait à reconsidérer en permanence, de manière à produire des maximes d’actions toujours adéquates au contexte. L’adaptation au milieu exige de redéfinir des caractéristiques à la fois sociales et biologiques, de sorte que s’accompagnent nécessairement des bouleversements dans le champ des principes moraux. Sans considération de ce qu'implique ce mouvement d'adaptation, on pose à tort que les maximes d’un homme vivant avant l’époque babylonienne devraient être les mêmes que celles de l’individu d’aujourd’hui. Comme expliqué dans le billet précédent, le constat de cette erreur est d’autant plus difficile à accepter qu’un Etat n’a aucun intérêt à reconnaître le caractère changeant des déterminations biologiques et éthiques de l’homme. En fait, dire que la nature de l’homme s’ancre dans le biologique ne signifie en aucune manière que ce qu’est l’homme est par avance prédéterminé. Dire pareille chose témoigne d’une incompréhension du naturel. La nature étant par essence changeante, toute détermination naturelle est appelée à évoluer. Ainsi, fonder une représentation de l’homme sur des principes naturels n’a aucun sens, sauf si ces principes ont à voir avec l’adaptation et l’évolution. Foucault a bien vu les dangers d’un Etat qui fonde une identité sur des principes biologiques, il faut simplement le rappeler pour s’y référer. Mais ce qui manque peut-être à une représentation de l’homme comme entité qui s’autoproduit elle-même, c’est l’idée que cette production par soi obéit au fond à quelque chose de naturel. Il n’y a pas la nature puis l’homme, il n’y a que la nature qui se meut. Au sein de celle-ci, l’évolution politique fait sens et cette signification (contrairement à l’affirmation Kantienne qui pose le primat d’une essence sur l’existence) ne peut être identifiée puisqu’elle se construit à chaque instant. Une intelligibilité de cette construction tient vraisemblablement dans ce qui découle de l’idée du primat sartrien de l’existence : il est naturel que l’homme affirme d’abord une existence dont découle une essence qui se construit à chaque instant, contrairement à une plante, dont l’existence découle d’une essence comprise dans le germe. Cela veut dire, puisque l’ordre politique humain s’inscrit dans une progression naturelle, que l’appropriation de l’essence et la capacité à se déterminer par soi-même est le sens de la progression naturelle qui ne vise certes pas un état figé de paix perpétuelle, mais bien plutôt l’effectuation mouvante et sans cesse renouvelée de l’affirmation de la liberté. Cette liberté, pour se réaliser au mieux, doit précisément s’abstraire des déterminations figées de la matière biologique afin que l’existence de l’esprit humain, peu à peu, puisse s’en affranchir en ayant pouvoir sur elle. Les conséquences politiques d’une telle compréhension sont suffisamment nombreuses pour n’appeler rien de moins qu’une reconsidération totale des notions de valeur éthique, de critère de jugement ou de justice.

Photographie : Christopher Shy.

 

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Dimanche 18 novembre 2007

sartre-et-beauvoir.jpgEn se posant comme un courant, l’existentialisme a peut-être laissé croire qu’il n’était qu’un point de vue parmi d’autres, que certains embrasseraient au même titre qu’une foi ou un engagement écologique. Dès lors qu’il y a appellation, on suppose qu’il y a choix d’appartenance, parce que le nom désignerait un groupe. De fait, il regroupe ceux qui penseraient comme Sartre ou Simone de Beauvoir, mais considérer le terme comme une simple désignation lui enlève beaucoup de son importance. Car l’existentialisme ne propose pas une vision de l’homme parmi d’autres, il pose qu’il n’y a qu’une seule manière d’envisager l’homme, à savoir qu’il n’y a pas de nature humaine puisque chez l’homme l’existence précède l’essence et que toute morale, tout sens, toute détermination est à construire dans la pratique et sur le moment présent puisque nous sommes parfaitement libres de choisir. Dans L’existentialisme est un humanisme, Sartre montre que le contenu de l’existentialisme (et pas l’appellation du mouvement) est le seul choix rationnel. C’est d’ailleurs un paradoxe puisqu’à partir du moment où je veux rester rationnel, je ne suis plus libre d’opter pour autre chose que ce contenu ; évidemment, ma liberté réside précisément dans le fait d’avoir le choix de décider de la bonne option et l’éthique existentialiste exige justement de moi que j’opte pour le choix dont découle un optimum de liberté. Un engagement est une détermination et, en cela, une limitation. Mais ce n’est qu’une limitation particulière, momentanée, qui ouvre justement le champ de la liberté totale : la possibilité de s’abstraire des déterminations d’une essence et ouvrir la voie d’une existence qui choisit à chaque instant ce qu’elle est en essence. La liberté consiste donc à s’autodéterminer. Parce que la détermination s’effectue en continu, dans le cours de l’existence, elle n’a rien de figé, et de ce mouvement, de cette création du sens que je donne à mes actes, découle précisément ma liberté. Il est ainsi tout à fait surprenant que des décennies après la production de cette pensée, des hommes, malgré leur éducation et leur lecture du courant qui a démontré le primat de l’existence, décident d’opter pour des voies fermées qui leur présentent un monde où l’homme se déresponsabilise. Freud expliquait dans L’avenir d’une illusion que l’engagement dans un dogme était une démarche visant à rassurer ses peurs, mais comprendre l’existentialisme, c’est comprendre justement qu’il n’y nulle crainte à avoir à partir du moment où nous décidons du sens à donner à notre existence et à nos actes. Une idée, aussi brillamment argumentée et défendue que celle de Sartre, ne peut convaincre une masse qui en reste au régime de la persuasion. Pire, elle se heurte à l’exigence d’une morale institutionnelle, car lorsque l’Etat encourage un comportement comme étant le seul possible, il dicte à ses citoyens que l’homme est gouverné par une essence et que son existence devrait être gouvernée par les lois morales. Poser le primat de l’existence, c’est évidemment proposer une dangereuse évolution des valeurs et des institutions. Un Etat ne peut encourager cela, ou il viserait sa transformation et donc la mort de sa forme actuelle. On peut donc conjecturer que si le peuple ne peut voir le sens et les implications rationnelles du propos de Sartre, c’est parce qu’il est emprisonné doublement : il est esclave d’un Etat qui souhaite l’extinction de son esprit critique, la négation de sa liberté à s’autodéterminer, et il est aussi esclave de ses angoisses entretenues par le poids douloureux d’une éducation qui rappelle tristement et faussement que l’individu est gouverné par une essence sortie d’on ne sait où. A quel moment une éthique libertaire pourra-t-elle et saura-t-elle s’imposer ? Sartre rappelle l’importance du projet existentialiste qui presse à l’engagement et à la défense de son principe : « Ainsi, au nom de cette volonté de liberté, impliquée par la liberté elle-même, je puis former des jugements sur ceux qui visent à se cacher la totale gratuité de leur existence, et sa totale liberté. Les uns qui se cacheront, par l’esprit de sérieux ou par des excuses déterministes, leur liberté totale, je les appellerai lâches ; les autres qui essaieront de montrer que leur existence était nécessaire, alors qu’elle est la contingence même de l’apparition de l’homme sur la terre, je les appellerai des salauds. […] des principes trop abstraits échouent pour définir l’action. […] La seule chose qui compte, c’est de savoir si l’invention qui se fait, se fait au nom de la liberté » (in L’existentialisme est un humanisme). De ce fait, l’Etat est à la fois salaud et lâche, il est de mauvaise foi car il ment en dissimulant la totale liberté de l’engagement et la valeur productrice de la découverte de l’absurde.

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Vendredi 9 novembre 2007

465646525-L-copie-1.jpgLe roman de science fiction jouit en France d’une mauvaise réputation. On lui associe souvent une absence de sérieux, niant toute prétention aux grands prix littéraires, comme si le romancier trop rêveur était à ranger parmi les grands enfants qui jouent à fantasmer sur des sociétés inexistantes. Pourtant, quoi de plus stimulant pour la pensée qu’un travail littéraire réfléchissant sur les évolutions possibles de notre société, sur les défis de demain, sur notre rapport à l’évolution cosmologique du monde ? On en vient même à refuser à la science fiction tout droit à produire de l’authentique littérature. Malgré une profondeur psychologique réelle, une qualité esthétique dans la forme, un génie de l’anticipation, l’écrivain introduisant dans son récit une notion de biotechnologie risque de voir son récit boudé par l’aristocratie littéraire française. Le dédain de la science fiction ne mérite pas plus de considération qu’une sanction relative à son imbécillité. Stanislas Lem, dans Solaris, qui a donné naissance au génial film de Tarkovski, produit une réflexion philosophique d’une richesse inépuisable en travaillant sur les problématiques du désir, de l’identité, sur la distinction entre universel et singulier, sur la perte malheureuse par l’homme contemporain de quelque chose de cosmique. Jugeons sur pièce. Le roman raconte l’arrivée de Kris Kelvin, venu porter un secours psychologique aux habitants de la station Solaris, construite pour étudier un océan capable de penser. Il réalise à son arrivée que l’océan étudie vraisemblablement les pensées humaines en matérialisant devant eux l’objet de leurs désirs. Kris retrouve ainsi celle qu’il sait morte, Harey, mais non l’Harey qu’il a connue, plutôt l’Harey qu’il a désirée telle qu’il la percevait. Cette mise en situation est riche de réflexion pour un lecteur qui saura tirer enseignement des situations métaphoriques qui appellent nécessairement à s’interroger sur nos propres désirs, nos peurs et notre rapport à l’inconnu. Tarkovski fait dire à l’un de ses personnages que « nous avons perdu quelque chose de cosmique ». Effectivement, le dédain de la science fiction, croire qu’on ne peut tirer de connaissances et de sens des rêves contenus dans ces livres, le fait qu’on préfère l’insipidité du travail d’Amélie Nothomb et sa Métaphysique des tubes, ou l’exemple d’un Houellebecq qui pour être lu déguise sa passion pour le fantastique et la science fiction derrière le masque de la critique sociale, tout cela donne raison à la tristesse de Tarkovski.

 

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Jeudi 25 octobre 2007

361520-dont-mess-serie-1.jpgDans sa volonté de se mainte- nir, l'Etat a besoin de produire un dyna- misme patriotique afin que les compo- santes de son unité reconnais- sent en lui la fin de leurs volontés. Aristote rappelle au début de Ethique de Nicomaque que le bien suprême serait le bien de l'Etat auquel toutes les fins des actions des citoyens seraient relayées. Un Etat dont les citoyens n'auraient pas de conscience patriotique risquerait ainsi de ne pas se conserver, et les fins qu'il vise seraient ainsi inatteignables. Afin de garantir l'idéal patriotique, un certain nombre de moyens sont à la disposition des gouvernants, et notamment la construction d'images fortes destinées à servir de modèle. La figure du héros national est ainsi emblématique de la démarche démagogique visant à vanter les valeurs d'un état. Rien d'original là-dedans, puisque déjà le héros grec était un modèle d'action pour le peuple qui entendait les légendes d'Homère. Platon avait bien compris dans Les lois que l'imagerie des poésies était susceptible de corrompre et de modifier les perceptions d'un peuple, et c'est pourquoi il préconisait une éducation dans laquelle les textes poétiques seraient soumis à une censure et parmi lesquels seuls ceux mettant en avant les valeurs étatiques devraient être conservés dans le cadre de l'éducation. Que fait d'autre l'éducation que malignement transformer la conscience de la jeunesse en lui donnant à manger des figures dont les actions sont subrepticement isolées de leur contexte et même rapportées de façon mensongère ? On se souvient de la manière dont on vend aux enfants le visage de Clovis, plein de justice, ou celui de François Premier, soi-disant héros de Marignan et porteur du glorieux élan des guerres d'Italie. On garde à l'esprit la terrible bataille de Poitiers contre des Arabes qui n'étaient qu'une poignée. On ne reviendra pas sur la manière dont la guerre d'Algérie est rapportée. L'Etat a besoin de faux héros pour affirmer sa personnalité et se vendre à ses citoyens. S'il ne le faisait pas, il courrait le risque le plus grand pour un Etat contemporain, et pourrait voir ses citoyens tomber dans la plus admirables des tensions : celle de se sentir d'abord humain, de se poser comme citoyens du monde et ensuite seulement d'un continent ou, à défaut, d'un pays. Cela suppooserait de construire toute une éducation de valeurs humaines et contemporaines, cela supposerait aussi de poser que les valeurs des résistants sous Vichy ne sont plus nos valeurs, cela reviendrait à donner raison à Sartre, cet existentialiste athée qui pose la contextualité de la morale. Horrible horizon pour l'Etat, admirable issue pour l'individu.

 

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Jeudi 11 octobre 2007

Ocean--by-Anne1982.jpg« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Cette grande phrase de Socrate est souvent brandie dans les moments d’hésitation, lorsque les certitudes s’effacent, que l’on doute, où qu’il nous semble que l’autre affirme avec trop de conviction une chose qu’il devrait modérer. Lorsque Socrate prononce de tels mots, il ne peut croire un instant qu’il ne sait effectivement rien. En un sens, Socrate prononce ici un sophisme. Car il sait des choses, bien évidemment, et cette phrase ne veut pas dire textuellement ce qu’elle indique ; c’est là l’illusion de la rhétorique et le danger de la déformation des propos. Même la théorie des idées, qui poserait que tout ce qu’il sait n’est qu’approximation issue d’un sensible trompeur, n’entérine pas l’idée selon laquelle une certaine quantité de savoir peut s’appuyer sur du concret. Dire que la terre tourne n’est faux qu’à la condition de poser des postulats qui relativiseraient les établissements de la physique, ou déclareraient que nous sommes dans un étrange rêve où tout ne serait que des images fugaces. Il est bien des choses que nous ignorons, mais il est des vérités avérées et certaines se révèleraient comme telles si nous avions le courage de les regarder de plus près. Certes, bien des théories économiques sont issues de l’interprétation, certes des œuvres littéraires se prêtent à plusieurs lectures, mais il existe au demeurant des constats produits par l’intelligence susceptibles de détruire certaines convictions ménagées au titre d’une prétendue tolérance ou d’une modération exigée par l’horreur démocratique. Tolérer une croyance dans le domaine de l’inconnu, soit, (encore que l’attitude la plus sage serait de ne pas croire, mais de douter), mais accepter une foi en des idées que la logique sait mettre en défaut, l’intégrité de la raison doit refuser pareil compromis. Ainsi, alors même que Bergson embrasse des idées chrétiennes et milite pour une nouvelle religion dite dynamique, sa conception physique de la nature entérine toute idée de miracle ou de vie consciente après la mort. La conscience, par exemple, émane d’une mémoire constituée par le vécu du corps. La mort du corps induit la mort de toute possibilité d’une mémoire et, par suite, aucune conscience ne peut perdurer sans l’existence d’un corps. L’imagerie populaire des jolies espérances, les anthropomorphismes religieux, les débats parapsychologiques stériles, toutes ces tensions ne sont que peur ou paresse de penser. Si nous reconnaissons à l’univers une dimension opaque au-delà de laquelle notre raison ne peut aller, acceptons néanmoins la possibilité de poser des connaissances solides à partir de la logique, ou nous refuserons à Spinoza et Diderot la pertinence de leurs propos, et il ne nous restera plus qu’à les lire comme des poètes ou à brûler leurs ouvrages. L’adage doit changer pour ne pas ouvrir la voie au relativisme, ni laisser la puissance à la foi. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a devant moi un océan d’idées dont je perçois l’horizon, et l’étendue d’eau dessinée à mes pieds est l’once d’un savoir véritable que je peux établir pour peu que ma raison s’anime. C’est tout ce que je sais, mais c’est déjà beaucoup. A rester derrière les dunes marquées de ses craintes d’enfant, c’est tout un peuple qui renonce à fouler un sable humide de vérité.
Photo : http://anne1982.deviantart.com/art/Ocean-31960677

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