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  • : J'ai créé ce blog afin de promouvoir mon site et proposer des contenus de pensée portant sur des problèmes philosophiques, des oeuvres littéraires et cinématographiques. Je m'appelle Axel Fourdrinier et j'enseigne la philosophie.
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Mardi 12 août 2008
Il arrive que les œuvres manquées révèlent malgré tout quelques merveilles. Les sagas de Michael Moorcock sur Elric sont mal écrites, les scénarii sont lourds ou simplistes, mais elles contiennent un véritable regard métaphysique issu peut-être de l’intuition générale d’un écrivain capable. L’univers de Moorcock oppose la loi au chaos. La loi n’est pas le bien, elle est l’ordre, l’agencement structuré, la construction durable et rigide qui permet la stabilité au prix de l’apathie et de la stagnation. Le chaos n’est pas le mal, il est le désordre, l’impulsion, l’explosion, l’irruption de l’hasardeux, la fuite hors des règles, la production des miracles inattendus au prix de l’instabilité, de la déstructuration continue, de l’anarchie. La balance cosmique est le lien entre les deux, l’entre-deux à viser pour garantir qu’un monde ne tombe pas dans l’une des deux apocalypses possibles. Equilibre impossible à atteindre car les choses du cosmos ne sont que mouvement, va-et-vient permanent entre stabilité exagérée, fixité de la matière, agencement moléculaire, et cataclysmes atomiques, mouvements molaires. Tout ceci est une remarquable lecture de la notion d’entropie. Un tel concept est difficile à appréhender, autant par les sciences que par la pensée. Schrödinger a proposé dans Qu’est-ce que la vie ? une appréhension de la notion en posant que tout organisme vivant se nourrit d’entropie et la rejette. L’individu vivant est en effet le théâtre d’un processus thermodynamique irréversible qui engendre du désordre, tandis qu’il lui faut pourtant se maintenir en ordre pour demeurer uni et structuré. L’ordre de l’être vivant est maintenu par l’apport de matière extérieure, autrement dit par le processus qui est l’assimilation, l’intégration de l’entropie négative venue de l’extérieur. Tout corps doit gérer un équilibre, une balance donc, entre croissance de l’entropie et unité structurelle de soi. Le corps, en dégageant de la chaleur, produit de l’entropie positive (agit, défèque, crache, sue, …) qui nourrit de fait les autres corps qui tirent de ce rejet une nourriture conçue comme entropie négative. L’entropie est ainsi à la base de l’échange entre les individualités du cosmos au niveau macroscopique, et si l’univers ne sombre ni dans la stase, ni dans l’explosion perpétuelle, ce serait en vertu d’une balance sans cesse réactualisée dans chaque unité individuelle, dans chaque corps, dans chaque ensemble, balance réalisée dans les faits observables et produites par un ensemble d'altérations microscopiques, un ensemble de facteurs invisibles. En clair, l’entropie est une approche conceptuelle et physique de la notion d’échange. Les implications et les limites de la pensée de Schrödinger sont nombreuses, très complexes et discutées (voir : ftp://ftp.di.ens.fr/pub/users/longo/CIM/neguentr-schr.pdf), mais cette voie d’interprétation ouvrant tout un champ métaphysique semble recouper les intuitions de l’écrivain, de sorte que l’interprétation physique et métaphysique d’un univers même imaginé conduit à jeter également un regard nouveau sur le mouvement du monde.
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Lundi 28 juillet 2008
Il y a toutes les raisons d’être étonné que Fight club n’ait pas eu davantage de renommée ou n’ait pas fait couler plus d’encre. Il y a toutes les raisons d’être atterré par les critiques lancées à son égard, non du fait de leur fausseté avérée, mais dans ce qu’elles manifestent une incompréhension radicale de l’œuvre et sans doute une non réceptivité à ce qui est pourtant une extraordinaire attaque contre nos modes de pensée par trop sclérosés. Passons sur les attaques adressées à la violence d’un film qui se veut pourtant éloge à la vie sous ses dehors de rouille. Ce blog a par ailleurs déjà évoqué la mal qu’ont les contemporains à supporter ce que Fight Club désigne comme violence nécessaire, légitime et naturelle. Car la bagarre dans le film n’est évidemment que le signe d’une nécessité naturelle, d’un besoin, et l’expression d’un malaise ambiant. Le fight club est un passage en vue d’autre chose, en vue d’une libération, c’est la mécanisme libérateur qui ouvre l’individu à la possibilité de changer de quotidien. Quel malaise ? Quel quotidien ? C’est là toute la dimension critique du film. La schizophrénie du personnage principal (dont on ne saura jamais le véritable nom) est l’expression de la dichotomie classique entre ce que la société a fait de lui et ce qu’il voudrait être. En tant que produit social, qu’est-il, et pourquoi ne le supporte-t-il pas ? Le film est sectionné, pareil à un essai contenant des chapitres d’exposition et d’analyse. C’est dans la première partie que Jack réalise que tout, y compris lui-même, est en portion et consommé, même les amis et partenaires. Tout est consommable, y compris soi-même. Dans un monde où le besoin d’IKEA devient vital, le seul endroit où Jack trouve à se réfugier, c’est dans les regroupements de malades et de cancéreux. Chaque individu y est mis à nu et souffre comme chair exposée, et non comme bien consommable. On ne consomme pas l’autre en train de pleurer, il se présente comme différence et possibilité, et Jack se pose comme tel, pleurant entre les seins hormonés du partenaire d’un soir (le chanteur de Meat Loaf). Tout bascule lorsque Marla fait son apparition, puisqu’elle vient elle aussi profiter de la dépression ambiante. Jack se réalise alors comme consommant puisqu’il est en concurrence directe avec Marla qui veut aussi profiter des cancéreux. L’alternative est alors simple : répartir les soirs de visite. Jusqu’à ce que Jack ait fait le tour de la question et que les pleurs, ou ses propres larmes, ne suffisent plus à lui permettre de s’abstraire d’une réalité qui l’a par trop façonné. Déconnecté, il peut alors tendre sa propre chair, éprouver la douleur, retrouver goût à la vivacité du corps, au droit à la souffrance, au besoin de violence et à la légitimité de celle-ci. Le fight club voit le jour, jusqu’à ce que le plaisir de cette violence ne suffise plus. Il faut plus, il faut agir, contrer l’imposition sociale maintenant que l’individu s’est forgé une nouvelle chair. Tyler propose des solutions qui vont se révéler peu productives : du vandalisme, et la constitution d’une armée, les « space monkeys », qui ne posent jamais de questions et obéissent, tout aliénés qu’ils sont, ayant quitté l’aliénation sociale pour plonger dans celle de Tyler. Jack va bien tenter de tout arrêter, mais en vain, parce qu’il découvre une vérité sur lui-même qui l’en empêche. La problématique d’arrivée est lourde de conséquences : il a été dit qu’il faut s’abstraire de l’aliénation sociale, mais comment éviter de tomber dans une autre aliénation ? Comment garantir qu’en quittant la sphère consumériste on ne tombe pas dans l’excès des singes de l’espace ? Le film n’apporte pas de réponse, mais il a l’extraordinaire mérite de mettre le doigt sur une dictature épouvantable, dont l’horreur réside dans le fait qu’elle est partout et ne s’incarne en personne. La réponse de Jack était l’acte de violence, indispensable pour s’y arracher, mais comment contrôler positivement cette violence ? Voilà l’un des horizons de Fight club, peut-être l’un des films les plus importants pour et de l’époque...
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Lundi 14 juillet 2008
Chaque époque semble avoir ses héros, de l’image d’Achille aux ac- tions de résistants politiques. Mais on dit, ici et là, que l’image du héros a changé. Le monde contemporain est hostile aux reven- dications d’Héraclès qui devrait avoir honte de ses prétentions. Si jadis prétendre était le commencement de l’acte héroïque, cette affirmation de soi est aujourd’hui montrée du doigt pour y préférer la modestie du héros tragique, incarnation quotidienne d’un christ ayant survécu à la mort du dieu nietzschéen. Le héros d’aujourd’hui est, plus encore qu’Ulysse, celui qui endure. L’époque est à l’appropriation, à la propriété de soi et des extensions de soi, au point que le héros devient le désapproprié, celui à qui on a ôté quelque chose. Le dépossédé de sa chair, de sa virginité, de ses biens, de sa vie, est l’icône de l’héroïsme ambiant, se posant comme héros dans sa revendication, la volonté de la réparation. Là où Achille s’oubliait, fonçant sur l’ennemi au point de risquer une vie adéquatement protégée par la résistance de sa chair semi-divine, la victime d’aujourd’hui est l’héroïne du droit à la possession. Chaque héros devient donc un avatar d’une certaine territorialité, l’exemple d’une propriété bafouée, un espace sacré où nul ne doit pénétrer car il n’y aurait rien de plus fondamental que les limites instaurées par le codage social imposé. L’employé des trains devient héros lorsqu’il a résisté dans l’exercice de sa fonction, et l’enseignant affirme son héroïsme dans les menaces qui lui sont adressées suite à des expressions tendancieuses dans l’espace public. Est-ce à dire qu’il n’y a plus d’autre héros que la victime ? On entend que les étoiles de la scène sont les héros contemporains. Ils affirment quelque chose dans la mesure de leur réussite sociale, ils brillent donc. Mais ils ne brillent pas comme Prométhée. Elvis est une idole, celle d’un espace limité dans lequel les fidèles adorent son effigie. Par-delà victime et idole, quelle place resterait au héros à la mode antique ? Peut-être la place de son individualité affirmée dans l’acheminement et le dépassement, dans l’établissement d’un espace reconnu. Celui qui réussit dans la vie est bien souvent considéré avec bienveillance à la lumière d’une certaine valeur travail. Dans les trois cas, on peut constater qu’aucun n’offre un espace de réalisation épanouissant. On sait combien réussir dans la vie peut éloigner du désir de réussir sa vie. On comprend que la situation de victime n’a rien d’enviable. On devine que l’idole ne vit pas cette forme d’héroïsme post-moderne comme un acte de transcendance. Faudra-t-il penser que l’héroïsme actuel n’est pas une condition enviable ? Il est pourtant tentant d’objecter que l’adolescence (l’âge traditionnel de l’héroïsme) rêve de héros à travers lectures, films et productions imaginaires. Ce sera l’occasion de rappeler que l’adolescent ne fantasme pas sur le héros, mais sur le super-héros, autrement dit celui qui a transcendé le statut de héros. Ne faudrait-il pas voir ici l’idée que notre société aurait achevé de véhiculer l’idée que nous sommes tous des héros potentiels dans notre statut d’éventuelles victimes, ou d’employés susceptibles d’entrer dans des locaux pour en sortir changés en patrons tels Superman jaillissant d’une cabine téléphonique ? Les signes de cette tendance vont jusqu’à donner l’impression concrète que le super-héros est lui aussi rattrapé par la normalité, comme en témoignent les difficultés psychologiques de Batman ou Spiderman. Le super-héros devient lui aussi un homme du peuple, au point que même supérieur au héros, il reste inférieur dans sa dimension authentiquement héroïque à Achille et Hector. Peut-être faudra-t-il conclure alors que le héros contemporain n’est plus celui que l’on envie, mais celui que l’on met à distance comme différence et repère social. Dans une époque où les différences sont portées en éloge, mais où le droit à se différencier est de plus en plus ténu, quel espace reste-t-il à l’héroïsme authentique ?
Peinture : Héraclès et l'hydre de Lerne, Gustave Moreau.
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Vendredi 4 juillet 2008
L'alchimie est souvent perçue comme une approche ésotérique de ce que la chimie deviendra plus tard. Conçue à tort comme science occulte, elle souffre vraisemblablement d’une imagerie populaire qui ferait de l’alchimiste celui qui rêve d’un Grand Œuvre consistant dans la réalisation de l’or par transmutation minérale. Cette imagerie oublie complètement le terme philosophal, et semble d’autant plus ignorer sa proximité avec le terme philosophie. C’est à une réhabilitation de la démarche alchimique que procède Françoise Bonardel dans Philosophie de l’alchimie. Cet énorme essai universitaire refuse que l’alchimie soit considérée comme une activité de second plan pour faire ressortir la dimension philosophique et philosophale de l’entreprise alchimique. En d’autres termes, un engagement sur la voie alchimique est un travail de transmutation de soi, quête au terme de laquelle le plomb deviendrait or, ou plus métaphoriquement, l’individu s’accomplirait en propre. La différence entre l’entreprise philosophale et la quête philosophique reposerait donc sur le fait que la seconde est une voix de la sagesse, de la compréhension, de la donation de sens, tandis que la première est un apprentissage de la transformation de soi par transmutation progressive de l’ego. Rien de surnaturel là-dedans, point d’histoires d’alambic si ce n’est de manière métaphorique, mais tout le vocabulaire de l’alchimiste révèle peut-être la dimension poétique de sa démarche, ce qui conduira Heidegger à dire que « l’alchimie partage avec poésie le privilège d’avoir à orchestrer les rapports imprévisibles entre occulte et manifesté, lumière et ombre. » L’enjeu de l’alchimie n’est pas de découvrir le sens caché du monde, il ne s’agit pas d’une démarche métaphysique ou révélatrice, c’est une entreprise personnelle dont le sens n’a pas suffisamment été clarifié en raison d’une part des siècles obscurantistes dans lesquels elle s’est développée, et en raison aussi du coup presque fatal que lui a porté le rationalisme. Non que l’alchimie soit irrationnelle, mais la démarche empirique et positiviste des scientifiques des derniers siècles a mis de côté l’activité de l’alchimiste pour faire de lui un fou s’amusant avec athanor et creuset. Bonardel procède dans son livre à une critique assez acerbe du positivisme, peut-être trop, car il pourrait s’agir de la seule condition à laquelle tout obscurantisme n’aurait plus droit d’existence. Néanmoins, elle a peut-être raison en remarquant que les positivistes sont aussi coupables d’un assèchement de la pensée qui refuse tout ce qui n’est pas cadré par le formalisme scientifique habituel, car c’est ce fanatisme empiriste qui a conduit à dénigrer l’entreprise alchimique qui ne comporte pourtant pas les délires religieux ou ésotériques du domaine obscurantiste. L’alchimie est une voie philosophique embrassant un mode philosophal, c’est-à-dire qui engage le praticien dans une démarche qui lui permet non seulement de se transmuter, mais aussi de saisir les subtils liens entre l’Un et le Multiple, articulation ultime de toute métaphysique. Par-delà les critiques ou les compliments qu’on pourrait adresser au livre de Bonardel, son premier mérite réside dans doute dans sa capacité à montrer que l’alchimie devrait avoir droit d’existence non en tant que science occulte et étrange, mais en tant que pratique philosophique parmi les autres.
Peinture : Un alchimiste dans son atelier, par David Teniers le Jeune (élève de Rubens, 1610-1690).
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Jeudi 19 juin 2008
« Manipuler la contingence », c’est le titre d’un essai pour lequel est reproduite ici la soutenance du travail qui, à la suite de celle-ci, a obtenu la mention très bien et le droit à accéder à la thèse. Cette soutenance justifie une partie du travail effectué dans cet essai et défend les points les plus importants et litigieux.

L’un des mérites de l’esthétique de Deleuze est d’avoir proposé une lecture de la finalité de l’œuvre d’art à l’époque contemporaine. Alors que la lecture académique de l’œuvre d’art décrit souvent celle-ci comme production d’un concept, ou que face à la génération d’un art informel on en conclut qu’il n’y a pas de finalité, l’approche de Deleuze rend justice à l’art du vingtième siècle en lui attribuant une dimension universelle dans une recherche qui balayerait, du point de vue de Deleuze, l’ensemble de la production picturale : faire de l’art pour approcher par ce biais ce qui nous est inaccessible dans le quotidien, en clair, tendre vers l’infini. Cette perspective n’a pas été inventée par Deleuze, et les peintres eux-mêmes parfois l’embrassent et s’en réclament. On peut l’apercevoir dans certaines déclarations de Cézanne, et la lire explicitement dans les entretiens de Francis Bacon.
Pourtant, si on admet cette perspective, quelque chose demeure inexpliqué par Deleuze ou par Bacon lui-même (de son propre aveu). Une fois que les raisons pour lesquelles le hasard a une utilité dans l’art ont été expliquées, dans ce que l’art permet de s’abstraire de la nécessité de la forme pour ouvrir sur la possibilité d’établir une Figure esthétique, c’est-à-dire quelque chose qui n’a rien de narratif et qui fait signe vers la multiplicité en dégageant de la sensation, un problème philosophique se pose, naissant d’un paradoxe c
lair et assumé par les peintres comme Bacon : il s’agit certes d’ouvrir la voie au hasard, mais de le manipuler. Il s’agit donc ici de concevoir ce que signifie et implique ce paradoxe d’un point de vue philosophique.

C’est pourquoi il va falloir montrer en quoi il s’agit d’un paradoxe qui ouvre sur un dépassement possible et non une contradiction menant à une impasse qui tendrait à montrer, en tant qu’impasse, que cette interprétation d’un acte créateur de manipulation de la contingence, est quelque chose d’absurde.

Il va falloir clarifier ensuite la portée philosophique de ce paradoxe, c’est-à-dire ce que ce rapport possible et étrange d’une alliance entre la maîtrise et l’hasardeux permet d’établir sur le plan esthétique. Pour être plus clair, quel sens l’expression « manipuler la contingence » a-t-elle en peinture ? S’agit-il d’une manière possible de lire l’art du vingtième siècle, ou bien s’agit-il simplement d’une technique employée par Francis Bacon ?

Il va falloir montrer enfin pourquoi Bacon malgré ses intuitions n’a jamais réellement mis le doigt sur les raisons pour lesquelles cette approche fonctionne, pourquoi Deleuze parle plus de l’œuvre de Bacon plutôt que des conditions de production, autrement dit en quoi quelque chose demeure inexpliqué, quelque chose que cet essai a voulu clarifier dans sa portée et sa signification mais qui appelle à des recherches plus techniques que nous allons préciser comme perspectives au présent travail.

Le paradoxe contenu dans l’expression « manipuler la contingence » repose sur un fondement méthodologique qu’un certain nombre de concepts chez Deleuze permettent de clarifier. Ce fondement consiste à dire que la peinture, notamment contemporaine mais Deleuze généralise cette tendance, ne vise pas à peindre ce qui doit être, mais ce qui peut être. En dégageant pareil paradoxe, donc, on opère une distinction radicale avec certaines approches de l’esthétique. Le peintre n’a pas nécessairement une idée ou un concept en tête qu’il se représente (comme si le tableau était conçu en puissance) et qu’il aurait à produire à partir de cette représentation (comme si le tableau devait être conçu en acte à partir de ce tableau en puissance). De même, la peinture ne vise pas l’imitation, il ne s’agit pas de reproduire, ou du moins la peinture qui veut s’abstraire de l’assèchement quotidien se veut un art du possible et non du nécessaire. Les portraitistes qui peignent selon la finalité stricte du portrait rateraient donc quelque chose en ce sens que l’art de peindre offre bien plus. L’art de peindre offrirait l’opportunité de peindre le devenir et non ce qui est, là devant, ce qui est présent et qui doit être sur la toile.

Peindre ce qui peut être, autrement dit, ne pas peindre ce qui est là devant ou ce qui est arrivé. Pour peindre ce qui peut être, c’est-à-dire ce qui pourrait être autre, ce qui peut changer, ce qui devient, cela suppose de refuser l’illustration et l’imitation, cela suppose d’employer une technique qui permette de peindre quelque chose de contingent. On entre de plein pied dans le paradoxe, car si on s’en tient au contingent strict dans le processus de création, on prend le risque de déboucher sur une œuvre informelle, sur l’art informel où le résultat ne dépend que de la seule fantaisie, ouvrant la voie à une crise de l’esthétique en laissant un certain relativisme s’installer. Il faut donc que l’artiste ait son mot à dire, c’est-à-dire exerce son esprit critique dit Bacon, ou encore sache user de son talent. User de son talent et agir dans la contingence ? N’est-ce pas contradictoire ?

Ce que cet essai a voulu montrer, c’est qu’il s’agit d’un paradoxe hautement productif, plus productif même que la seule illustration qui n’est que thèse prononcée sur une narration ou une imitation sans progression ni dépassement possible. Pour employer des termes repris à Deleuze, ce paradoxe est la condition qui permet de mettre la chair à nu, de dégager une tête pour défaire le visage, ouvrir la voie à la sensation, peindre dans un champ d’heccéités de manière à ce que les connexions se fassent dans le domaine du multiple. Paradoxe fécond, donc qui est supposé au fond dans Logique de la sensation mais que Mille plateaux permet de dégager. Car Logique de la sensation explicite les conséquences de ce paradoxe, notamment en analysant la portée et la structure de l’art de Bacon, tandis que Mille plateaux exprime l’exigence de la contingence, le nécessaire refus de la déterminité du geste. C’est ainsi qu’il est nécessaire de mobiliser les concepts d’heccéité et d’anomal pour comprendre le processus de production menant à ce que décrit Deleuze dans Logique de la sensation un an plus tard. Heccéité permet de comprendre d’une certaine manière en quoi l’agencement machinique de l’image (par le contour, par la structure, par le diagramme) permet de contrôler esthétiquement la contingence et éviter de sombrer dans l’art informel. L’anomal permet de comprendre ce qui permet à l’image de s’échapper comme monstruosité, comme Figure en contorsion, capturée mais déjà en fuite. L’heccéité, c’est aussi l’intention de produire quelque chose de lisible, comme montré dans le travail avec les exemples littéraires : l’anomalie survient, mais le lecteur ne tombe pas dans le chaos grâce au plan d’heccéités produit par l’artiste.

L’heccéité, c’est un peu la maîtrise dont se pare l’artiste pour contrôler son anomalie. Il nous a donc semblé que le deux devaient être mobilisés comme les deux termes d’un dialogue entre maîtrise et hasard. Dès lors, en ayant montré que l’idée d’une manipulation du hasard n’est pas absurde, n’est pas une fantaisie d’artiste, on comprend que ce paradoxe va être dépassé pour produire une image qui fait signe vers l’infini, oriente notre regard par-delà le précipice que Bacon aimerait tant approcher au plus près, aspirant à fouler son rebord comme le faisait selon lui Vélasquez. Il faut contrôler l’anomalie, le jet sur la toile, la peinture qui coule, l’acte de violence qui trouve son point culminant lorsque la peinture coagule dans la production de la Figure, véritable baleine blanche que Bacon voudrait capturer comme Achab aspire à le faire. La Figure, donc, comme ligne de fuite, mouvement capturé mais fuyant, mouvement déterritorialisé dans le champ défini selon la longitude et la latitude de l’heccéité produite.

Autrement dit, anomalie et heccéité sont des concepts qui rendent justice, nous semble-t-il, à la réalité de ce paradoxe (manipuler la contingence) en permettant de comprendre en quoi il est nécessaire, réel et fécond. Dès l’instant où l’artiste a conscience de la nécessité d’une heccéité (d’une manière ou d’une autre), mais qu’il ne s’en tient pas à celle-ci et parvient à produire l’anomalie dans ce champ, alors le paradoxe ouvre sur la synthèse qu’est le tableau. Dès lors, il faut que cette synthèse soit possible, c’est pourquoi le travail a voulu dégager la manière dont cet acte paradoxal s’opérait. Eclaircir les conditions d’effectuation, à défaut de comprendre dans sa totalité le principe de réalisation qui demeure obscur puisque touchant à l’inconscient du peintre.

Qu’est-ce que ce rapport possible et étrange d’une alliance entre la maîtrise et l’hasardeux permet d’établir sur le plan esthétique ? Quel sens l’expression « manipuler la contingence » a-t-elle en peinture ? S’agit-il d’une manière possible de lire l’art du vingtième siècle, ou bien s’agit-il simplement d’une technique employée par Francis Bacon ?

En tentant de dégager les conditions de réalisation de ce paradoxe, le travail a voulu montrer qu’il n’est pas propre à Bacon. Certes, en travaillant sur le diagramme, on a montré qu’il était très présent chez Bacon, diagramme qui est aussi présent chez Cézanne et permet de supposer que cette réalité s’appliquerait à tout le cubisme. Mais l’analogie avec l’activité physique (sportive) nous a permis de montrer qu’il ne s’agit pas d’une technique, mais de l’exploitation d’une possibilité du corps : le relâchement pourtant maîtrisé, la volonté qui s’efface au profit d’une libération de l’inconscient avec jugement critique. Elle permet d’attribuer un certain statut pour la violence, alors même qu’on vente parfois la minutie et la finesse des peintres. Elle permet de montrer que minutie et finesse n’est pas antinomique avec la violence, à la condition que cette violence ne soit pas prise seulement pour telle, mais ouvre sur quelque chose, c’est-à-dire que le peintre sache rebondir sur la violence. Trois éléments à préciser donc, pour éclaircir le sens philosophique des éléments relevés dans les conditions d’effectuation du paradoxe : le statut reconnu à la violence, la possibilité d’utiliser la violence, et la manière de faire surgir quelque chose, ceci pour soutenir les trois éléments de la synthèse de cet essai.

Pour  relever la portée de la violence, on peut renverser le problème. C’est ce qui a été fait dans cette partie du travail où on a tenté de montrer que la minutie ne permettait pas de conduire à la Figure, parce que la minutie n’est pas rupture. Réparer, modifier, ne permet pas d’ôter le masque ou de se débarrasser du visage. Pour voir la tête, il faut briser la façade, mutiler au lieu de réparer ou améliorer. Bacon n’arrange pas, n’affine pas. Pour se sortir d’un guêpier, pour réagir à la violence d’une situation, il faut la violence. L’analogie avec le tennisman peut prêter à surprise, elle n’en demeure pas moins féconde, car elle souligne qu’en pleine action physique, à la tension d’une situation, seule la vigueur permet de s’abstraire de la difficulté. Le mouvement technique réfléchi, contrôlé, conduit à l’échec, car dans la prise de conscience de la nécessité d’un mouvement technique, la minutie de la démarche conduit à réagir trop tard. Il y a bien entendu ici un rapport au temps, car dans la tension de l’action, une réaction chronomatique est inopérante, il faut que la conscience fasse exploser quelque chose, que le corps se tende tout entier pour réagir de tout son être. Vocabulaire bien occulte et peu précis, et Bacon ne s’en cache pas. C’est imprécis, c’est le jeu d’une force inconsciente qu’il n’explique pas. Deleuze permet de l’éclaircir pourtant, en distinguant optique et haptique, chronos et aïon, visage et tête,  organisme et machine. Bref, la violence est brisure, cassure du plan déterminé. Dans le champ de la surprise, le sportif est amené à quitter ses repères quotidiens, et s’appuyant sur son savoir faire, fait appel à autre chose qu’à sa technique, à la tension inconsciente du corps, tout en conservant celle-ci. Il en va de même pour le peintre : sauf que dans le cas d’une personne comme Bacon, c’est pratiqué de façon consciente : se mettre en difficulté, être acculé en fond de cour dans la catastrophe survenue sur la toile. La balle est déjà dans son camp, menace de s’échapper et il doit pourtant faire en sorte qu’un geste esthétique se produise. Comment faire ? La violence l’abstrait du ronronnement de la technique, mais cette mise en difficulté exige de lui qu’il sache rebondir.

La possibilité du rebond supposerait donc des facultés de la part du peintre, ou même de tout artiste. Car on a voulu le montrer par les pistes contenues dans les exemples, ceci s’applique à d’autres types d’art. La technique du cut-up est violence, mais encore faut-il savoir agencer les textes pour produire l’histoire géniale de Burroughs. Une fois « la volonté subjuguée par l’instinct » (comme dit Bacon), comment l’esprit critique peut-il encore avoir droit à la parole ? Le travail a d’une part voulu exprimer que tout un champ d’action sur cette violence relève d’un processus inconscient biologique dont nous reparlerons plus loin dans l’étude des perspectives ouvertes par ce travail. Ce dernier a d’autre part souligné l’importance de la lutte sur laquelle insiste Bacon tout autant que Deleuze. Cette lutte prendrait corps dans un processus de maturation. Lorsque Deleuze rappelle que Cézanne a mis une vie pour peindre un pomme, il veut dire qu’il y a une lutte incessante à mener pour que la Figure surgisse, précisément parce qu’elle est un fait de sensation au sein d’une possibilité de fait. C’est-à-dire que la Figure est telle mais pourrait être autre. Elle n’est pas le geste parfait, la torsion exemplaire, elle est une torsion faisant signe vers la multitude. On ne peut donc pas dire que Bacon, par exemple, a réussi. Tel est l’enjeu d’une telle considération. On peut dire seulement qu’il a produit une Figure qui fonctionne. Le langage de Bacon va dans ce sens. Bacon approche, essaie, il produit des études, pas des œuvres accomplies.

Ainsi, rebondir sur la violence, hormis la question de l’inconscient, aurait un sens philosophique assez clair : il s’agit de s’extraire du guêpier ouvert par l’artiste, autrement dit de sortir de la toile, de s’en extraire par une ligne de fuite, comme si l’artiste lui-même cherchait à se libérer de son propre diagramme, à s’abstraire de sa propre catastrophe, incarnant presque la Figure. Ou plutôt, la Figure incarnant en tant que ligne de fuite, l’extraction même de l’artiste du chaos qu’il a lui-même occasionné. Ainsi, le surgissement à partir du diagramme, alors même qu’on peut supposer que l’inconscient est à l’œuvre (on va y revenir), suppose que l’artiste soit à l’affût, saisisse l’instant à ne pas manquer. Cette capacité à saisir le bon instant a toujours quelque chose d’étonnant, de sorte qu’elle constitue l’une des perspectives de poursuite de l’étude.

Quelles perspectives à l’issue de ce travail ? Trois nous semblent pouvoir être identifiées.

Le première concernerait la question des neurosciences, donc. Clarifier le rapport entre les facultés cognitives et la possibilité du geste adéquat dans la situation de tension nerveuse.

La deuxième concernerait l’étude des rapports entre facultés cognitives et réalisation du geste dans les textes philosophiques qui en traitent. Il apparaît que le travail de Bergson, dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience, pourrait constituer une perspective de recherche possible dans la mesure où son travail sur l’articulation entre les facultés et le geste ne se résume pas à une simple étude du lien entre facultés et mouvement du corps, mais qu’il engage la notion de vécu qui nous semble recouper la question si occulte de l’inconscient. Pour être plus précis, si on explicite les raisons biologiques pour lesquelles le cerveau parvient à insérer un mouvement adéquat malgré la situation quasi inextricable dans laquelle le sportif ou le peintre s’est glissé, on explique certes dans le cas du sportif comment son corps a pu se tendre si miraculeusement, mais on n’explique pas pour autant dans le cas du peintre comment a jailli cette possibilité-là de fait de sensation. On expliquerait donc en quoi le peintre peut biologiquement saisir l’instant, mais on n’expliquerait pas les raisons pour lesquelles il s’agit de cet instant précis, pour lesquelles ce fait de sensation a été choisi. Or, il nous semble que Bergson prend en compte une troisième instance, c’est la notion de vécu actualisé. En analysant ce qu’implique dans l’acte de création artistique ce mouvement de synthèse du vécu chez Bergson, et en liant cette idée à l’étude biologique citée plus haut, peut-être dégagerait-on une certaine compréhension de ce que Bacon désigne simplement comme voies de l’inconscient ou encore comme magie, une certaine compréhension de la manière dont l’artiste maîtrise finalement la production de son espace haptique tel que l’entend Deleuze.

La troisième perspective constituerait un enjeu global sur la question de l’esthétique. Elle consisterait à poser la question suivante, simple, mais dangereuse, comme toutes les questions menant à la généralité et à une certaine forme de systématisme : dans quelle mesure cette méthode de production artistique, cette manipulation du hasard s’applique-t-elle à l’ensemble de la production picturale ? Ne s’applique-t-elle pas seulement à l’art conçu comme production de Figures esthétiques ? Et si tel est le cas, quels autres arts (et types au sein de ces catégories d’art) sont ainsi concernés, car nous avons abordé la question de la littérature (Burroughs, Lovecraft), de la musique (Ferneyhough, Ligeti, Xenakis), du cinéma (Bergman) ? Enfin, est-ce la méthode à privilégier en art pour produire des œuvres à la portée métaphysique et non anecdotique, ou est-ce une méthode ? La travail de Deleuze abonderait dans le sens que l’art de la Figure est l’art qui aurait, à proprement parler, une portée métaphysique, qui s’approche au plus près du précipice dont parle Bacon. Mais Deleuze dit aussi, dans son approche historique, que la recherche d’une portée métaphysique (dans l’art égyptien, dans l’art baroque, etc…) se fait de manières néanmoins différentes même s’il y aurait toujours cette nécessité à viser l’infini pour soutenir pareille portée. L’approche des cubistes peut-elle être dépassée, peut-on guetter dans l’art le plus contemporain une portée métaphysique comme dans les œuvres de Bacon ? Il faudrait pour répondre identifier et étudier les artistes actuels qui, comme le dit Deleuze, comme le dit Bacon, savent résumer à leur manière l’histoire de la peinture.


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Tableau : Francis Bacon.

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Lundi 9 juin 2008
« Manipuler la contingence », c’est le titre d’un travail assidu de trois mois. Son sous-titre : « Essai sur les conditions de production d’une Figure esthétique à partir de la philosophie de Gilles Deleuze. » Quel intérêt peut bien présenter un tel essai universitaire ? Sous ce titre presque aussi pompeux que les ironiques appellations des billets de ce blog se cache une question simple et si peu souvent traitée : « comment expliquer que le geste hasardeux de l’artiste fonctionne ? ». Tout est parti d’un travail sur Francis Bacon et sur ses entretiens. A plusieurs reprises, Bacon souligne que ce qu’il fait, sa femme de ménage n’y parviendrait pas ; lancer la peinture sur la toile, brosser, faire couler la peinture. Ce faisant, Bacon répondait aux traditionnelles critiques qui consistaient à dire que « n’importe qui est capable d’en faire autant ». Et pourtant, Bacon est considéré comme l’un des plus grands peintres de ce siècle. Essayant d’expliquer son geste, l’artiste dit que le secret consiste à parvenir à manipuler le hasard, utiliser la contingence, savoir rebondir sur le fortuit. Le procédé n’est pas nouveau, si souvent employé au vingtième siècle. En littérature, le cut-up consistait déjà à découper des textes, les mélanger et produire une histoire à partir du nouvel agencement. On sait combien William Burroughs a excellé dans ce procédé. Le travail qui se cache sous l’appellation sus-dite consiste donc à tenter d’expliquer ce qui permet à Bacon de réussir une toile malgré l’utilisation du hasard dans le processus de création. Cette finalité exige également une compréhension des raisons pour lesquelles Bacon pose qu’une telle démarche est nécessaire en peinture, ce qui est l’objet de la première partie du travail. Celui-ci pourra être trouvé sur le site « metamonde ». En espérant que certains y verront une parcelle de l’intérêt que j’y ai trouvé.
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Metamonde-section philosophie
Tableau : Francis Bacon.

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Jeudi 29 mai 2008
On assimile bien souvent le flirt à de la séduction, manquant ainsi ce qui fait la spécificité de ce premier concept. Si flirter n’est pas directement séduire, c’est parce que le flirt dépasse d’abord la sphère de l’éros. On comprendra que flirter avec la mort ne signifie point la séduire puisqu’elle n’est ni conscience ni objet. Même dans le cadre de l’éros, ensuite, le flirt n’a pas la dimension guerroyante de la séduction. Il s’agit plutôt d’une marche, de l’avancée hésitante et stimulante vers un point de rupture. La fin du flirt survient dans le renoncement ou l’union, la mort ou le retour quotidien à la vie, l’embrassade ou la remise à plus tard. Le flirt n’est ni entreprise, ni potentielle réussite, car il n’a pas de finalité exacte et qu’il ne se réalise pas ; il passe, tout simplement. On flirte comme on s’essaye à, générant ainsi l’idée qu’il pourrait advenir quelque chose qui n’adviendra pas dans le cadre de ce flirt du moment que la retenue exerce son emprise. L’advenir signifie ainsi la fin du flirt qui n’est ni affirmation de soi, ni objectivation pour la conscience. Lorsque Hegel ramène toute la réalité à un mouvement dialectique et rationnel, il pose que le sujet quittant la sphère de la subjectivité trouve sa différence, son objectivation, dans ce qui le contrarie et s’oppose à lui. Dans le cadre de la séduction, c’est la dialectique du maître et de l’esclave qui s’exprime pour trouver sa résolution lorsque celui qui a plié retrouve l’unité de sa conscience dans une synthèse unificatrice. Hegel a traité de la séduction, mais pas du flirt. Peut-être séduisait-il ses étudiants pour les faire renoncer à Schelling et les détourner de la chaire voisine de Schopenhauer délaissé avec son caniche. Car flirter avec eux n’aurait jamais garantit l’adhésion de leur confiance. Ceux qui flirtent ne cherchent pas la possession et n’exécutent pas une démarche, ils éprouvent le mouvement d’une marche à deux. Vouloir flirter, ce n’est pas aimer ou séduire mais ouvrir un entre-deux. Devenant un effleurement continu, il est le refus de la confrontation tout autant que de l’union de sorte qu’il n’est ni conquête de l’autre, ni expression d’une crainte. Effleurer la mort, c’est bien tendre un mouvement jusqu’au paroxysme, déployer une possibilité comme proposition non aboutie qui exprime à la fois l’inquiétude et l’excitation. C’est peut-être à ce titre que ceux qui flirtent se sentent vivre et qu’aussitôt le flirt passé, ils ressentent l’apathie de la quotidienneté, le caractère morne d’une relation engendrée par la séduction. C’est là le caractère sombre du flirt, car dépourvu de finalité si ce n’est celle de le vivre, il ne (se) satisfait pas et n’a pas d’après. Ceux qui flirtent avec autrui (érotiquement, amoureusement ou amicalement) tout autant que ceux qui flirtent avec certaines réalités abstraites (mort, échec, chute, …) sont dans la recherche de la tension où l’élément second de la relation, qu’il soit l’autre ou la mort, ne les gagnera pas. Il ne faut ni réussite ni échec, il faut garder à distance mais de façon tangente la peau, le visage, l’esprit de l’autre. C’est pourquoi il faut peut-être reconnaître au flirt une dimension asymptotique dans ce qu’il a d’infini, de continu et de presque tangent.
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Jeudi 22 mai 2008
Qu’est-ce qui garantit la pertinence d’un discours philosophique ? Ni un langage hermétique, ni une énumération de l’érudition. Certains spécialistes se paient le luxe de déclarer que tel ou tel individu est philosophe tandis que d’autres ne le seraient pas. Par-delà cette tendance typiquement française à n’encenser un génie que dans la mort, il y a aussi une réelle sclérose dans l’appréciation de ce qui serait philosophique (donc prétendument sérieux) et de ce qui ne le serait pas. Pourquoi dire que Hans Jonas ou Gilles Deleuze ne sont pas de vrais philosophes ? La critique s’adresse généralement à la forme avant toute considération du contenu. Dans le cas de Deleuze, il est aisé de lui reprocher une démarche non méticuleuse (du moins dans la mesure où elle apparaîtrait telle, ce qui n’a rien d’évident) parce que son style, assez envolé, rappelle une démarche incantatoire qui affirme sans réellement articuler le discours sur une opposition à la tradition. Effectivement, les discours de Marx ou de Leibniz sont souvent formulés contre des prédécesseurs dans le but de s’affirmer dans cette différence. Mais pour quelle raison ne pourrait-on produire un discours philosophique en se différenciant méthodologiquement avec l’avant ? Pourquoi cette exigence d’une production qui devrait s’appuyer sur ce qui précède, comme si la nouveauté totale n’avait pas droit à la naissance ? On se permet parfois de traiter Deleuze de grand adolescent dans sa démarche et dans ses idées. C’est peut-être vrai. Mais ce serait oublier les avantages de l’adolescence. Oubliera-t-on donc que cet âge est le foyer de l’héroïsme ? Le héros n’est jamais un homme inséré dans une démarche structurée et académique puisque, par définition, il est celui qui va déconstruire le monde et affirmer une originalité dans le fond comme dans la forme. Quels philosophes n’ont pas osé affirmer au fond une certaine conception adolescente du monde ? Hegel est-il exempt de cette critique, lui qui prétend laisser parler l’absolu à travers sa bouche ? L’idéalisme kantien n’abrite-t-il pas au fond des espérances enfantines ? Les mythes de Platon n’ont-ils pas quelque chose d’immature dans leur formulation et leur croyance en un au-delà ? Pour autant, serait-ce condamnable ? L’assèchement de la philosophie dans son caractère d’érudition sans finalité refuse peut-être toute progression féconde et désirable au point de risquer de tuer le désir de penser. Dans un monde où la complexité est croissante, chercher le détail perd peu à peu son sens. Seuls les philosophes qui sauront réunir le détail dans des synthèses fécondes proposant des lignes d’intelligibilité sur le monde auront peut-être une réelle légitimité à s’affirmer. Bergson et Nietzsche, bien avant Deleuze, avaient compris l’utilité d’une formulation artistique de la philosophie, et certains ont perçu Platon comme un poète. C’est peut-être dans une démarche esthétique que réside l’avenir de la philosophie, non pour produire de belles paroles, mais pour embrasser plus généreusement le monde sans tomber dans un académisme de la citation poussiéreuse. L’art est aussi production de sens par des affects, et si la philosophie construit des concepts, qu’est-ce qui l’empêchera d’élaborer une affectivité du conceptuel ?

Photo : Soren Kierkegaard, le philosophe adolescent par excellence...
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Mercredi 14 mai 2008
On a tôt fait de reprocher à Hou Hsiao Hsien la lenteur de ses films. Son propos n’est ni dans l’action, ni une quelconque démonstration. Un film de Hou Hsiao Hsien est une étude, ou plutôt le contour d’une étude. Un analyste pour Chronic’art s’est risqué à dire la chose suivante : «  Pas assez substantiel pour mériter tant de faste et trop proche de ses héros pour prétendre à un regard critique, Millenium mambo reste désespérément flou quant à ses véritables enjeux. » C’est ici mal comprendre les enjeux du cinéma de l’auteur, car il n’y a pas de regard critique dans Millenium mambo et la substance du film est aussi éphémère que la vie de ses protagonistes. On saisira le génie de Hou Hsiao Hsien en réalisant que la forme de son cinéma est absolument adéquate à ce qu’il veut montrer. Véritable phénoménologie cinématographique, son œuvre découvre, étale, décrit avant toute attitude théorique, avant tout jugement qu’aucun personnage ne produira jamais. Curieusement, c’est peut-être le film d’après, Three times, qui dégage des lignes d’intelligibilité sur les intentions contenues dans Millenium mambo. Three times, c’est trois moments, trois époques : « a time for love », « a time for freedom », « a time for youth » ; soit l’amour, la liberté et la jeunesse. Le premier chapitre est chronologiquement le deuxième, celui de la liberté, où les amants éprouvent le vide ouvert par des désirs qui ont tout loisir d’éclore au point que cette liberté en est presque pesante : trop d’ouverture, trop de possibilités, et dans le règne du multiple, l’amour se perd en une douce mélodie qui devient le leitmotiv de la simplicité des gestes et de l’insouciance. Le deuxième chapitre est chronologiquement le premier, une époque pour l’amour, un nid d’entraves, un jeu d’intrigues dans une luxueuse maison close ; à la différence de l’époque de la liberté, la passion s’éprouve dans la douleur des limites sociales et psychologiques. Tout est poids, tout est structure, même l’écoulement du temps qui est poussé au paroxysme d’une lenteur des gestes calculés. A l’époque de l’insouciante liberté a précédé celle du souci passionné de soi dans l’exigence des déterminations culturelles. Vient donc une époque pour la jeunesse, et le troisième moment du film est un résumé de l’intention de Millenium mambo. C’est un regard sur la jeunesse d’aujourd’hui, un regard qui se passe d’un quelconque jugement de valeur. Le poids des structures a disparu, l’ouverture des moments de liberté s’est refermée. Seule demeure l’exigence de soi, celle de vivre dans un entre-deux, entre structure et liberté, dans un monde devenu réseau, système de rencontres infinies rendues possibles par l’effervescence de la nuit et la frénésie de la communication. Le souci de soi se constitue au rythme des soirées et des altercations. Pleurer, sourire, courir, chanter, danser. Chaque acte est une affirmation, chaque mouvement est une synthèse possible pour exister. Hou Hsiao Hsien aime la jeunesse car ces nouveaux individus n’ont pas compris cette époque, ils l’incarnent, et ce faisant montrent ce qu’elle a de phénoménologique : un monde de réaction à la multiplicité des stimuli, un univers où s’entrecroisent les images sans jamais que ne tienne un instant la notion d’une valeur des jugements. Tout est choix, tout est possible, tout est réaction à des images, à des rencontres, à des représentations. L’héroïne se garde de tout regard sur le futur qui ouvrirait un sens à son existence. Dans un univers où le sens fuit de toutes parts, il n’est plus temps de donner sens à sa vie comme à l’époque de la liberté, ni de se laisser dicter ce sens comme à l’époque de la passion. Il est temps de refuser la notion de sens pour se mettre à vivre. Mais ce refus n’est pas l’affirmation d’un monde de l’absurde. C’est l’affirmation de soi, c’est un égocentrisme généreux qui prend corps dans les rencontres aléatoires. Alors qu’elle marche dans un tunnel sur un timbre électro, elle pense : « Elle avait quitté Hao-Hao, mais il la retrouvait toujours. Il lui téléphonait, il la suppliait de revenir. Toujours la même histoire, comme envoûtée, comme hypnotisée, elle ne pouvait pas s’échapper, elle revenait toujours. Elle se disait : j’ai 500 000 à la banque. Quand j’aurai tout dépensé, je le quitterai pour de bon. C’était il y a dix ans déjà. C’était en 2001. Le monde entier saluait le vingt-et-unième siècle et célébrait le nouveau millénaire ». Et rien de plus, tout est résumé, pas de suspense, pas d’action. Le film ne révèlera rien, mais notre regard généreux va suivre les mouvements de Vicky. Refusant le poids de la tradition où les affres du passé imposaient la ligne de vie, renonçant à l’espérance du futur permise par l’ouverture de la liberté, Hou Hsiao Hsien a compris que la question de cette époque est celle de l’immédiat, et son génie consiste à rendre palpable l’essence même de  l’instant, la matière du présent qui s’effectue dans le foisonnement des images, dans les aléas du devenir. Vivre au présent, c’est refuser les convictions, repousser angoisses et espérances pour embrasser l’opportunité en s’imprégnant de toute la richesse des sensations.
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Jeudi 8 mai 2008
Nourrir artistiquement les masses semble impliquer de produire de la création calibrée construite selon les principes des grandes formes : de jolis dessins, des films ternaires (irruption du problème, lutte du héros/martyr christianisé, résolution avec victoire de ce héros qui dépasse les limites imposées par l’adversité), des livres voyeuristes, des musiques structurées selon les modalités du refrain/couplet. La création musicale, si elle a considérablement évolué au vingtième siècle avec l’apparition de technologies susceptibles de produire de nouveaux sons, a énormément surfé pour le grand public sur la vague classique, c’est-à-dire la structure reconnaissable, celle de la chronologie, de l’agencement chromatique qui permet à l’oreille peu habituée de se repérer et qui prive celle-ci d’une autonomie qui pourrait la conduire à découvrir de nouveaux agencements musicaux, ceux de l’originalité de la musique contemporaine. Dans son essai intitulé De Schönberg à Cage, essai sur la notion d’espace dans la musique contemporaine, le musicologue Francis Bayer remarque que : « La notion d’espace est si manifeste qu’il est presque devenu banal aujourd’hui d’affirmer que l’histoire de la musique contemporaine est l’histoire de la conquête de l’espace. » Mais les musiques dites de l’espace (et non de la chronologie telle qu’on la saisit dans toutes les radios et dans la musique rock, pop, jazz ou rap à la suite de la musique classique) ne visent pas à révéler notre rapport à l’espace qui nous apparaît par la sensibilité. Il s’agit plutôt d’appréhender des qualités spatiales dont nous n’avons pas conscience au quotidien par l’agencement d’un espace sonore (au lieu d’une chronologie musicale). La musique dite contemporaine, les productions electro comme l’atmosphérique ou l’ambient, sont des musiques qui créent une nouvelle structure musicale restituant des qualités spatiales, des sensations qui, en nous envahissant (c’est bien le mot propre au caractère territorial de ces musiques), ne nous racontent plus des histoires mais dessinent pour notre un corps un nouveau rapport à l’étendue. L’espace décrit par les musiques de Xenakis ou Ligeti constituent des champs sonores qui ne racontent rien, qui refusent la narration et, surtout, qui renoncent à la structuration causale qui nous faisait prévoir chaque note en avance, chaque incidence dans le texte et la chanson. Nous découvrons un nouveau territoire que notre intelligence ne peut plus appréhender car il n’y a ni symétrie, ni causalité, ni forme. C’est un espace où se déploie une multiplicité de sensations, un espace hétérogène qui dessine des vagues dans un champ semblant chaotique mais supposant pourtant une maîtrise de l’artiste. L’auditeur perd donc tout contrôle sur son écoute. Il ne lui reste que deux choix : décrocher ou s’immerger, rester étranger ou plonger dans l’espace sonore. La plongée est l’ouverture de l’esprit à une atmosphère, l’occasion d’une déchirure qui devient bientôt symbiose pour proposer au corps d’entendre avec la surface de la pigmentation, la respiration de la peau, la tension nerveuse et musculaire. Il ne s’agit plus d’écouter une mélodie mais de pénétrer un espace sonore qui n’est plus à distance car celui-ci viole toute la viande de notre corps alors qu’il la traverse. L’intelligence s’y est désengagée lorsque, pour apprécier la qualité de cette musique de la profondeur et des entrailles, elle a du abandonner ses habitudes perceptives pour apprendre à éprouver ces sons avec la chair.

Un exemple de musique de l'espace :
Raison d'être

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