Shame. Il y a le titre, évidemment, qui affirme la honte, ainsi que l'affiche, qui rappelle la pudeur exigée
par l'addiction. Les premières images semblent évoquer un érotisme retenu, et maintenu par le regard d'une caméra inscrète qui se laisse aller à la saisie de la matérialité des
corps ; Brandon transpire, pisse, branle, marche, cours ; l'expression d'un corps sain qui ne semble pas s'adonner à l'ivresse ou à la drogue pour maintenir un esprit tout aussi
sain, esprit pourtant parasité par des pulsions réuccrentes qui lui imposent des ruptures violentes avec son quotidien. Est-il question de l'histoire d'un homme dépendant du
sexe sous toutes ses formes ? Tout le dispositif du film semble converger vers cela. Il semble... Et pourtant, ce serait réduire le film à l'état d'expresion d'une thèse, ce
qu'il n'est pas. Certains ont encensé la qualité des scènes, très fonctionnelles dans leur singularité, tout en reprochant au film son manque d'unité, affirmant que l'ensemble
ne fonctionnait pas bien. Et en effet, à lire le film avec l'idée que celui-ci raconte l'histoire d'un accroché au sexe, on serait tenté de dire qu'il n'initie aucun réel
commencement pour ne déboucher sur rien. Mais à bien y regarder, on y verra autre chose, car si Shame est très pudique, ainsi que l'ont remarqué avec étonnement les critiques,
ce n'est pas seulement pour des raisons esthétiques ou morales, et la remarque est même fausse, dès lors que le film montre des scènes extrêmement crues, de sorte que la pudeur
ponctuelle ne s'explique pas par le prisme de la retenue. C'est que la finalité du film n'est pas de narrer la vie d'un homme qui ne vit que pour le sexe ; l'obsession charnelle
n'est pas sa finalité, pas plus qu'elle n'est celle du film. Tout dans le film serait dysfonctionnel s'il s'agissait de cela, parce que la majorité des scènes montrant la
transgression du personnage ou son décalage sont avortées ou n'ont pas d'écho dans l'histoire, comme le moment où le patron de Brandon découvre sur l'ordinateur une infection de
fichiers pornographiques ; point de conséquences, point de rumeurs, point de retombées. Bien entendu, le personnage souffre de ce comportement névrotique, tout le film le
rappelle, mais dans le même temps, la névrose s'exprime comme miroir d'un mal sociétal plus profond. Car Shame n'est que la mise en scène d'un moment dans la vie de Brandon,
quelques jours pour montrer son quotidien et un rapport à sa soeur, un instant d'infléchissement où il s'interroge sur son addiction comme il l'a certainement fait, déjà, par le
passé. On écoutera la musique, et on se rendra compte qu'elle n'est pas une annonce d'un quelconque comportement schizophrénique, pas plus qu'elle ne serait la sonorisation d'un
rapport à la ville, à l'espace sociétal dans lequel s'inscrit le personnage ; on prêtera l'oreille à l'attention d'un bruit d'horloge ; on entend les aiguilles tourner, un tic
tac qu'on oublie en regardant les images du film et qui pourtant rappelle la mécanique de Shame : parler d'un certain rapport au temps. Car dès qu'on saisit que pour Brandon le
temps passe, on comprend que la tragédie qu'il traverse n'est nullement le fait de contempler des femmes aux corps dénudés ou de s'adonner aux plaisirs compulsifs de la chair.
Le film ne s'arrêta d'ailleurs pas sur ses ambiguités, comme le fait qu'il surprenne sa soeur sous la douche alors qu'il devait bien prévoir qu'il l'y verrait, ou le fait qu'il
refuse de la voir couchée auprès de lui, lui signifiant qu'il tient à son intimité alors même qu'il se peut bien qu'il la regarde comme un objet de sa sexualité. L'enjeu est
ailleurs ; le temps passe, et la honte qu'éprouve Brandon n'est point celle d'un regard de la société sur son addiction. Il en a honte, bien entendu ; comme chacun peut
l'éprouver dès qu'il manifeste un comportement jugé divergent alors même que toute la mécanique consumériste y pousse, et Brandon vide des conserves dans les poubelles de ses
magazines porno pour mieux les camoufler comme il s'énerve de voir les autres fouiller dans ses affaires. Mais la vraie honte est celle qu'il éprouve vis-à-vis de lui-même dans
le rapport qu'il entretient avec le temps qui passe dans une existence dans laquelle, lui, ne passe pas, reproduisant les mêmes schémas à l'identique. La musique d'Harry Escott
le souligne par une « suite » dont l'itération assène l'inéluctabilité de la fuite du temps : à plus de quarante ans, Brandon jouit mais ne construit pas, et ce ne
serait pas un problème si la société ne cessait de lui rappeler qu'il lui faut construire. L'entreprise lui signifie que l'enjeu est la productivité dans le cadre d'exigences
qui lui sont totalement étrangères bien qu'il ait des compétences pour cela ; sa soeur aspire à devenir une starlette de la chanson ; la collègue de bureau lui signifie que
toute relation amoureuse devrait être un véritable engagement ; de partout on l'interpelle par la question du sens, là où Brandon n'en aurait que faire si ne s'exerçait sur lui
un contrôle constant par les exigences du corps sociétal qui s'exprime dans toute sa schizophrénie en lui proposant précisément ce qui contredit l'exigence de la construction :
l'éphémère de la consommation des corps. Et n'est-ce pas ce qui mettra l'homme hors de lui, lorsque sa soeur se met à coucher avec le patron qui se complaît dans l'adultère ?
Les deux affirment croire à l'exigence de l'élaboration de soi par soi, là où ils cèdent à leur faiblesse avec inconscience niant par là-même les principes qu'ils se sont
donnés. Brandon ne souffre pas tant de sa névrose que de la dichotomie entre l'exigence de faire durer l'inscription des corps dans l'univers social tout en jouissant de
l'instant présent. Comment jouir intensément si tout me renvoie à la nécessité de construire sur le long terme ? Comment construire sur le long terme si tout exige de moi de
jouir sur l'instant ? Telle est la contradiction que raconte Shame en montrant que le temps qui passe est à la fois l'impossibilité de construire quelque chose appelé à rester
et la nécessité de faire quelque chose d'une vie qui semble perdre son sens dès lors qu'elle est répétition. Et cette contradiction bloque toute entreprise, toute initiation, au
point que le tombeur perd ses moyens au contact de celle qui lui proposerait quelque chose de durable et de stabilisé ; car dès que la possibilité de construire un couple se
profile, le héros ne peut plus jouir puisqu'il y a production ; vivre en couple, c'est travailler à instaurer une relation, et dès lors, la fugacité de la jouissance, dans ce
qu'elle a de désirable, disparaît des possibilités. Brandon sait bien qu'il s'oublie lui-même dans la jouissance quotidienne qu'il se propose, et en même temps, que peut-il
attendre de lui-même dans l'espace ambiant ? Sans possibilité d'agir, il ne lui reste que l'addiction, car il peut s'y oublier et s'y complaire. Mais voilà que Brandon pleure
dans un moment d'extase dont la beauté plastique chasse toute sensation de gène ; il souffre de la colère et de sa frustration, et part retrouver sa soeur, rappelé par une
exigence sociale, encore une fois... A-t-il retrouvé la voie de la sagesse ? La voie de la raison ? Cela supposerait qu'il y ait une nécessité à l'oeuvre dans le monde Steve Mc
Queen. Mais il n'y en a pas, ici. Le supérieur de Bradon, par l'adultère, apparaît bien plus honteux que l'employé pornographe, non parce qu'il tromperait sa femme mais parce
qu'il n'assume pas ce que supporte Brandon, fustigeant les pratiques sexuelles de son subalterne qui nous apparaissent pourtant bien naturelles à côté du comportement
psychotique du patron. Brandon regarde l'épouse dans le métro, maintenant divorcée, prête à s'offrir à lui ; nullement guéri, nul avenir ne s'ouvre, le film ne propose rien de
moins qu'un retour à son commencement, un dépassement pour la jeune proie qui croit pouvoir s'adonner moralement à un plaisir avec un homme pour qui la moralité n'est qu'un
plafond sournois et pesant, et qui n'est acceptable que lorsqu'elle correspond au plaisir qu'il a à aimer sa soeur et tout ce qui compose sa vie, dont le cours éphémère ne se
supporte que par l'intensité des émotions de la chair.



Faut-il s'étonner de voir programmer sur les chaînes traditionnelles les chapitres deux et trois de Mad Max, et de ne
jamais entendre parler du premier ? Est-ce en raison de la violence caractérisée du premier opus dont la diffusion fut réservée aux cinémas classés X ? Bien des films proposent
des meurtres, de l'hystérie, de la transgression de tabous et sont diffusés plus aisément. Qu'a donc Mad Max pour conduire les chaînes à ignorer sa programmation ?
Est-ce en vertu de la présence d'un enfant mort, la société peinant à supporter l'idée de voir un chérubin réduit en charpie ? Bien qu'elles soient rares, on trouve suffisamment
d'oeuvres présentant des tabous sociaux sur les chaînes télévisuelles pour supposer que le problème que pose Mad Max n'est pas là. Le caractère malsain du film, son
absence de morale, le nihilisme de sa narration, n'ont rien à voir avec les films suivants où un « guerrier de la route » vient en aide aux bonnes gens malgré son
mauvais caractère. Le premier film décrit un paradigme social dans lequel la loi du plus fort est la règle première régissant les conditions de survie. Le format simple de
l'histoire inscrit celle-ci dans la tradition de westerns dans lesquels un héros ayant prouvé sa valeur par son caractère de tête brûlée se voit plongé dans un chaos dont il
s'extraira à l'aide de sa propre volonté. Mais ici, le héros n'y gagnera rien. Au contraire, il perdra tout. Non seulement Max perd sa femme et son fils, ainsi que son meilleur
ami, mais il perd ce qui pourrait le maintenir en vie : sa haine. Qui peut-il haïr une fois qu'il a tué les objets de sa haine. Dans les oeuvres traditionnelles, la colère du
héros se focalise sur des malfrats dont la mort implique la sauvegarde de citoyens, le retour de la liberté ou de la paix. Ici, la mort des motards achève l'oeuvre, met fin au
monde du film: Max n'a ni satisfaction ni salut. Reste sa catatonie à l'issue de la frénésie. Miller a le génie de construire un film exaltant l'hystérie frénétique d'une lutte
gratuite sur des routes où sous le sang et la sueur ne reste que du bêton gris. Pour comprendre la valeur du nihilisme véhiculé dans le film, il faut considérer la nature des
antagonistes. Qu'est-ce qu'un aigle de la route ? C'est un membre d'un gang affirmant que la vertu principale est la liberté. Ce crédo hypocrite consiste à déclarer que chacun
peut faire ce qu'il veut du moment qu'il en a les moyens. Cette position égoïste, qui n'a au fond rien à envier à ce que déguise la morale instituée en faisant croire que le
respect des autres évacue les enjeux liés au pouvoir et au contrôle, n'est qu'une façade pour le leader du groupe. Le chef sait que l'enjeu de la survie de leur groupe est le
maintien de son pouvoir. Comme il le dit à Bubba qui se refuse à aider l'un des aigles qui manque de courage : « Tu ne le fais pas pour lui, tu le fais pour moi ! ».
Ce que masque cette soif de liberté dans un monde où la bureaucratie écrase ceux que le capitalisme a épargné, c'est qu'être libre implique du contrôle, qu'agir librement, c'est
être l'instance de détermination. Dans l'espace social, on ne choisit pas, et les salauds sont libérés parce que la procédure ne fut pas respectée ou parce que quelqu'un a
oublié de témoigner. Contre cette moralité : la non moralité, la destruction. Max le dit à son chef avant de basculer : « j'ai peur de devenir comme eux ». Mais ce ne
sera pas le cas. Il sera pire. Les aigles de la route croient en la liberté de chacun à survivre comme il le veut, leur chef croit à la force du pouvoir. Max ne croit en rien,
la justice n'est plus qu'un mot dans le vocabulaire d'une civilisation mourrante. Le nihilisme naissant de Max fait de lui un monstre, là où les violeurs, voleurs, tueurs qu'il
combat ont une forme de moralité, qu'on l'aime ou pas. Là est le message dérangeant de Mad Max. Non un relativisme des valeurs que pourtant il affirme mais bien le fait
qu'au-delà de ce relativisme, il n'y a rien. On a lu dans Mad Max l'affirmation d'une post-humanité, comme ce que Cronenberg appelle « la nouvelle chair »
dans Videodrome. On a pu dire que Max ne faisait plus qu'un avec son véhicule. Il est vrai que le bolide est un personnage, instance matérielle de la vengeance du héros
déchu. Max devient une machine, se connecte tout entier à la voiture pour détruire. Mais le film n'est pas une critique de l'inscription machinique de l'homme dans le monde. La
machine est ici l'occasion de révéler la possibilité du nihilisme et ce qu'il implique. Comme l'a dit George Miller, Mad Max est un film sur la violence et la dénonce.
Il permet au fond de comprendre en quoi elle est incontournable, nécessaire et insupportable à la fois, en quoi nos dispositifs de moralité impliquent son maintien et en quoi
elle s'inscrit de toute manière dans l'espace du monde auquel nous participons. Le scandale de l'adaptation actuelle du film est sans doute la censure aveugle qui fut opérée sur
le film. On ne dénoncera jamais assez l'opération de la censure. Tout doit être montré ; rien ne justifie la destruction d'une oeuvre sinon l'angoisse en partie irrationnelle
d'une classe dirigeante. On a vu récemment ressortir des versions se disant complètes mais elles omettaient cette scène fondamentale qui montre le corps de Bubba attaqué par le
vautour ; l'image montre l'animal lui arrachant un oeil. Nul doute que ce n'est pas le caractère gore de la scène qui fut censuré ici mais bien l'idée que ce motard n'est qu'un
tas de viande, qu'il soit mort ou vivant, comme chacun de nous. La scène de l'anthropophagie, l'animal qui mange l'animal que je suis, rappelle par trop ce que défend l'oeuvre
de Miller : la violence est impliquée par le nihilisme du monde.
Pourquoi ce silence ? D'aucuns diraient "moins de temps", comme lorsque notre meilleur ami nous affirme qu'il ne nous a pas
contacté parce qu'il n'a pas eu le temps. Vaste blague asservie à la politesse de rigueur. Je ne le dirai pas de façon polie. Je dirai donc que je n'ai pas pris ce temps, que je
n'ai pas eu l'envie de rédiger de billets dans ces douze mois d'absence. Un peu moins de films vus tout en ayant la fringale de l'écriture, la disparition de l'effort de
rédaction sur ce mur provient d'une double détermination : celle de l'éventualité de l'inutilité de l'entreprise et celle de la perte d'unité de l'ensemble. La première n'est
pas réellement un problème, elle habite tous les écrivains, peintres, artistes de tout poil à chaque moment de latence dans leur production : "à quoi cela servira-t-il ?", "qui
me lira ?", "eux ?", "et si ce ne sont pas les bons lecteurs ?", et ainsi de suite... Interrogation dangereuse pour qui se projette hors de son espace de création mais
nécessaire perspective pour celui-là même qui demeure à l'affût de la progression de ses entreprises ; le doute est donc une des conditions d'un travail soucieux de se
renouveler. La deuxième est plus problématique puisqu'elle interroge le bien-fondé du dispositif qui soutient la démarche du présent blog. Ce qui faisait son caractère à sa
création n'était plus présent dans les billets publiés trois ans après, et ce qui fut publié il y a un an ne ressemble pas exactement à ce qui serait publié aujourd'hui. Faut-il
donc changer le dispositif ? Ou bien conserver le même en posant que les lecteurs pourront ainsi s'enquérir d'une évolution et, à défaut d'aimer une partie, en apprécier une
autre ? Au vu du manque de moyens pour diffuser de la critique et de l'analyse, des billets pétris de jugements (justes ou non), considérant le fait que la philosophie ne peut
être opérante, hors du net, que par le biais de conférences ou de livres, et que ces deux biais apparaissent infiniment plus stériles et inefficaces que la production d'espaces
de réflexion sur le support numérique, il semble que la poursuite du support de blog soit la plus légitime. Et sinon quoi ? Un site, un espace de centralisation d'un certain
type de pensée, une encyclopédie matérialiste, un truc du genre, que nous sommes plusieurs à avoir en vue et en envie, une plateforme numérique pour diffuser, penser et
proposer, voire échanger ; c'est là un projet, cela devrait venir. Et pour l'heure, on peut espérer continuer sur ce support anodin mais qui a l'ambition d'être utile, au moins
à son auteur pour qui il a une valeur. Personne ne s'est étonné de son abandon ponctuel alors même que beaucoup se manifestaient par le biais de mails directement adressés à
l'auteur lorsque celui-ci y écrivait ; il n'y était plus, ils sont passés à autre chose, en ont visité un autre ; pourquoi s'étonner de ne voir personne lorsque sa villa n'est
plus éclairée ni ouverte au public ? Si celui-ci vient à passer, il trouvera une porte entrebaillée, puisque... tiens... oui, voilà un nouveau billet. Un autre alors... sous
peu...
Il faudra attendre les débuts du
dix-huitième siècle pour que se répande officiellement en Europe la position selon laquelle la magie n'est que le fait des charlatans. Dans une époque où la raison réclame le
pouvoir, il n'y avait plus de place pour l'affirmation des manifestations du Malin. Si les miracles n'étaient pas encore remis en question par les souverains, les malédictions
ne conservaient un sens que sur le plan littéraire. Si l'exigence du plaisir et le dictat de l'angoisse menaient l'homme à adhérer à l'existence de procédés magiques, sous
l'autorité de la raison, il ne restait plus à l'homme rationnel qu'à injecter dans des créations artistiques et romanesques de l'irrationnalité. Qu'apporte la magie à celui qui,
à défaut de supposer son existence, en rapporte les effets dans ses écrits ? Dans son livre « Magick in theory and practice », l'occultiste Aleister Crowley définit la
magie comme « la science et l'art d'occasionner des changements en accord avec la volonté ». Si les définitions de la magie sont nombreuses, le point commun demeure la
possibilité pour la volonté de déterminer des effets quittant l'agencement causal traditionnel de la nature, soit en engendrant un geste défiant la logique du monde, soit en
produisant un mouvement conforme à un ordre caché du monde, un autre mode d'organisation de la nature. Quelle que soit sa forme, lorsqu'elle est efficiente et pas seulement un
mode de positionnement ou simplement un regard mystique porté sur le monde comme dans le mouvement New Age, la magie est rupture. Elle est la césure opérée par un geste humain,
la concentration d'un effort de l'homme qui actualise un pouvoir latent dans la nature. La magie, qui ne s'est jamais manifestée dans la nature avant l'homme, s'actualise
lorsque la libre volonté humaine apparaît. A ce titre, la magie devient l'expression et le signe d'une tension de liberté humaine. Une fois posée l'impossibilité de la magie et
sa disparition orchestrée par la rationalisme scientifique, la magie devient soit une posture et une manière d'entendre les choses, comme peut l'être l'alchimie dans son
positionnement philosophal et non physico-chimique, soit peut devenir un produit littéraire, l'expression d'un monde imaginaire où elle prend alors la forme d'une activité
symbolique. Dans les oeuvres fantastiques où elle est pratiquée, que l'univers présente des sorciers aux activités magiques sporadiques et dangereuses ou bien plutôt montre des
individus qui ont intégré les sortilèges dans leur quotidien, la puissance magique est une tension de création, la possibilité pour s'abstraire de l'agencement déterminé de la
physique naturelle pour engendrer l'originalité, quelque chose qui n'est pas impossible puisque cela advient, mais quelque chose qui n'est pas non plus possible puisque non
contenu dans l'ordre physique et logique du monde. La sorcellerie est ainsi chargée de ce paradoxe d'être rendue possible dans les oeuvres littéraires, et d'engendrer pourtant
de l'impossible théorique rendu possible en pratique par magie. Elle apparaît donc comme un effort pour nier le déterminisme, affirmer un certain anthropocentrisme, justifier
les prétentions de la volonté en tant que puissance de commandement et d'initiation. Le romancier trouve-t-il dès lors dans la magie la possibilité d'affirmer ce qu'il ne peut
penser dans le réel quotidien qui est le sien ? D'où provient ce besoin de faire appel à la magie pour rapporter la raison d'être d'événements dans la littérature ? Si la magie
est invoquée pour rendre compte de ce qui n'est pas compris dans l'ordre réel, pourquoi l'écrivain fait-il appel à elle pour rendre compte de faits qu'il pourrait expliquer
autrement ? Lovecraft est un romancier qui ne cesse dans ses écrits philosophiques d'insister sur la nécessité d'affirmer la matérialité des choses, l'impossibilité de toute
magie, de tout mouvement divin, de tout principe extérieur à l'état physique et élémentaire de la matière mouvante. Pourtant, ses écrits sont pétris de croyances magiques, de
rituels sacrificiels amenant des puissances infernales à pénétrer ce monde ou inversement à le quitter. La réponse est explicitement donnée par l'auteur : la littérature est le
seul lieu où le délire est permis, parce qu'elle consiste justement en cela : l'expression du fantasme, la mise en forme de l'imagination, l'actualisation esthétique des
angoisses et des désirs humains que l'expérience a stimulés. On peut dès lors émettre la supposition selon laquelle l'utilisation de la magie dans le roman est un procédé non
pas explicatif des advenus, mais bien un outil esthétique, une proposition formelle pour soutenir des idées littéraires. Le chant du rituel est plus poétique et aussi efficace
que le tir d'un avion militaire sur l'entité à bannir lorsqu'on se trouve dans le champ du roman. Les livres impies et les invocations démoniaques sont plus inspirants pour
stimuler l'imagination et ouvrir sur un hypothétique ailleurs lorsque le romancier veut expliquer une disparition ou un meurtre ; là encore, le froid excès de folie d'un homme
tyrannisé par ses parents dans son enfance ne suffit pas nécessairement à remplir les ambitions du romancier. Qu'on songe à la nécessité d'user d'un vocabulaire susceptible de
transformer le monde perçu dans le cadre de la poésie ; le poète tente au fond d'enchanter le monde par le biais de ses paroles. Pour rapporter des sensations et décrire des
paysages, parler de molécules enferme et détermine trop le champ descriptif, tandis que la métaphore et le magique ouvrent des chemins féconds de couleurs plus vives et de
saveurs plus sucrées. La magie devient ainsi un mode d'effectuation de l'histoire, une manière de produire un récit qui ouvre des portes de fantasme pour l'imagination sans
toutefois prétendre au réalisme. C'est en ce sens la volonté pour l'écrivain de fantastique de revendiquer dans son propre roman le droit à affirmer l'existence d'un
libre-arbitre dont le réel quotidien le dépouille nécessairement. Si même ses pensées sont déterminées par des causes inconscientes, si même ses productions sont la conséquences
de tensions qui lui échappent, la création finie, elle, porte en son sein des espaces d'indéterminé, des coupes de chaos qui ne cessent d'autoriser l'imagination à croire
naïvement mais généreusement à la libre création et à la possibilité de l'impossible.


Ce n'est pas un hasard si Wong Kar Wai
est un habitué de ces pages. C'est que chacun de ses films se concentre non sur un le fil d'une histoire mais sur l'histoire de personnages, un moment de leur existence,
quelques figures de leur vie. Chaque film du réalisateur est l'occasion de mettre en scène des individus qui changent sous l'influence des événements et qui leur donne vie et
corps. En disant dans un billet précédent que dans un tel cinéma, les personnages ne font pas ce qu'ils sont mais sont ce qu'ils font, nous voulions dire au fond que l'important
est ici l'acteur de l'histoire en tant qu'il lui donne sa raison d'être. L'histoire ne change pas sous l'action du héros, il ne cherche pas à accomplir quelque chose, il ne
poursuit pas la fin visée par un scénario, il incarne littéralement ce dernier, il est lui-même une trame. Celle du film ne suit par conséquent aucune ligne directrice
prédéfinie et prescrite par un contexte mystérieux que le héros aurait à explorer. Le film propose une exploration des personnages par eux-mêmes. En ce sens, on ne peut même pas
dire que l'histoire ne change pas sous l'influence de ses acteurs, parce qu'il n'y a pas réellement d'histoire. Ou bien faudrait-il résumer chaque film de Wong Kar Wai en disant
qu'il raconte la tristesse amoureuse et la solitude d'un homme ou d'une femme. Ce faisant, cela reviendrait à dire que le point commun à tous ses films est d'avoir été mis en
scène, d'utiliser de la musique ou d'être l'occasion de mouvements : il y aurait là un relevé absurde, une remarque vide de sens. C'est pourquoi Chungking express ne se
raconte pas, il se vit à travers ses protagonistes. Le spectateur ne regarde pas une action en train de se passer, il ne suit pas une intrigue puisqu'elle est inexistante, il
s'attache à pénétrer l'univers psychologique de figures en souffrance. On oppose parfois cinéma d'auteur et cinéma grand public, mais s'il faut introduire un dualisme dans le
cinéma, peut-être faut-il préférer séparer les oeuvres qui vont chercher le spectateur en l'accompagnant tout au long d'un récit des oeuvres qui exigent de lui qu'il pénètre et
s'immerge par lui-même dans l'univers proposé. Dans le premier cas, les protagonistes mis en scène sont des personnages conceptuels facilement identifiables qui suivent le
rythme d'une trame qui emporte le cinéphile, et dans l'autre cas, les protagonistes ne peuvent intéresser que s'il y a effort pour s'attacher à l'univers mental du personnage
que le spectateur prendra soin de questionner et dont il interprètera par lui-même chaque mouvement. On aurait tort de croire qu'il s'agit là d'un découpage entre un cinéma de
loisir et un cinéma intellectuel, car la deuxième catégorie n'exige que l'habitude d'une immersion par soi-même et ne requiert nullement une culture ou une maîtrise
conceptuelle, à la différence, peut-être des films de Tarkovski ou de Godard. Chez Wong Kar Wai, le personnage est l'occasion pour le spectateur, non pas de fantasmer ses
actions comme dans un film de grands héros, mais de s'identifier et d'explorer des postures existentielles. Chungking express propose en ce sens l'exposition duale de
situations bien différentes : d'un côté le garçon en mal d'amour qui ne se remet pas de sa relation et s'amourache d'une femme qui perd son temps et sa vie à aider des
clandestins à s'introduire dans le pays, et d'un autre côté la fille en mal d'amour qui s'amourache d'un policier qui aime la mauvaise femme. Deux agencements connectés par la
proximité hasardeuse d'un personnage de chacun, habitude de Wong Kar Wai de lier ses héros à la manière dont s'emparera Hollywood plus tard pour produire des Magnolia
et des Crash. Wong Kar Wai n'a pas encore la maîtrise qu'il démontrera dans 2046