Il est assez surprenant, au regard de la sortie d'un énième film consacré à l'univers de Terminator, de se rendre compte que ce qui fait le succès du
film ne consiste sans doute pas dans ce qui est avancé comme les vertus d'un tel spectacle. Du point de vue des réalisateurs qui se sont succédés, les quatre films sont baignés
d'une action haletante, d'effets spéciaux innovants, de la mise en scène de personnages humains luttant contre un destin implacable, et d'une double réflexion : une sur les
paradoxes temporels, et une autre sur la possibilité pour une machine de s'humaniser. Pourtant, si Terminator fascine, ce n'est sans doute pas en raison de ces
éléments-là, présents dans bien d'autres oeuvres cinématographiques dans lesquelles ces leitmotivs sont répétés ad nauseam. La véritable star des films est justement la machine,
et elle n'est poussée au rang d'étoile désirable que parce qu'elle procure une fascination pour le spectateur, de sorte que s'il y a une dimension philosophique dans
Terminator, ce n'est certes pas dans la faiblesse de ses paradoxes temporels ou dans la simplification de la problématique de l'intelligence artificielle qu'il faut la
chercher. Elle serait plutôt dans ce que symbolise la machine humanoïde, le fameux endosquelette dont la réputation est telle qu'il suffit de taper ce terme sur les moteurs de
recherche pour se rendre compte qu'avant même d'y trouver un squelette humain, c'est la machine du film qui apparaît dans les résultats. Pourquoi la vision du robot sorti des
flammes s'est-elle autant implantée dans les esprits ? Quel est ce sentiment dégagé par un être artificiel faisant signe conjointement vers la chaude puissance de l'atome et la
froideur implacable de la matière ? Le squelette froid de métal semble représenter un corps dépourvu de chair, dépourvu de tout caractère vivant et mouvant, et en ce sens, la
machine a, dans son apparence même, la charge d'une programmation inaltérable. Aucune marque de chair ne saurait altérer sa course si ce n'est la pliure, la courbure ou la
section de son métal. Aucun organe, aucune aspérité, aucun fluide n'est nécessaire à son fonctionnement. Tout son corps est traversé par l'exigence d'une robuste simplicité et
d'une nécessaire activité qui la pousse vers sa fin et lui permet de résister à un contexte aussi hostile que le brasier. Le terme même, terminator, exprime l'idée
d'accomplissement inexorable que rien ne saurait faire faillir. Une fascination produite par l'expression conjointe de la beauté de la pureté d'un tel corps et l'horreur de la
relative fixité de son intelligence. Mais insistons bien sur le fait que l'endosquelette attire l'oeil par son esthétique et non par sa dimension éthique. La perspective morale
d'un tel être ne saurait retenir l'oeil davantage qu'un soldat qui modifierait un ordre. C'est d'esthétique qu'il est question, en tant que l'intériorité du robot n'est jamais
présumée ni pensée. Peu importe son programme, sa constitution, c'est sa présence qui compte, son sinistre contour, l'efficacité de sa posture, la couleur froide et métallique
manifestant sa puissance, véritable produit humain rendu possible par une nature peut-être trop maîtrisée. Il pourrait être comparé à un golem si ce dernier n'était pas une
forme argileuse précédant Adam. La machine ici a un degré de perfection qui la différencie du golem, car à la différence de ce dernier, elle n'est pas en devenir, elle n'est pas
à venir. L'endosquelette de Terminator est une créature au sens strict de ce mot, miracle de la science tout autant dans le film que sur un écran, car la saga propose
au spectateur, par l'efficacité des effets, la vision d'une telle perfection de la forme, celle d'un homometallum que rien ne pourrait rendre plus optimal dans l'élégance de son
efficience. En ce sens, la créature n'est plus un ersatz, mais un modèle de mouvement, de forme et de volonté : il symbolise le serviteur parfait construit pour nous détruire et
non pour nous servir. Par-delà une distraction légitime, l'intérêt de Terminator se tient peut-être dans la simple allure d'une telle machine, dans son apparition
stricte, dans ce qu'elle renvoie et retourne dans notre inconscient sexué qui doit faire face ici à une entité qu'aucun caractère charnel et donc sexuel, ne saurait habiter. En
tant que pure figure esthétique, l'endosquelette du film éveille peut-être en nous un désir psychotique de se débarrasser de notre sexe (et tout autant que la peur de le perdre
?) pour devenir comme lui une froide et efficace mécanique. Désirer voir la machine de Terminator, n'est-ce pas souhaiter quelque part quitter l'état d'humain sexué et
savant pour embrasser pour un instant le fantasme de devenir un homometallum ?

Tetsuo
S'il fallait encore démontrer que le cinéma n'a nul besoin d'effusions et de grandilo- quence pour exalter les sensations les plus intenses,
Etonnant petit livre que l'