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Ce blog est consacré à la philosophie et, plus précisément, à un site, proposant des études portant sur des questionnements, des livres ou du cinéma : "Metamonde". Je suis enseignant et souhaite ainsi partager ma passion pour l'activité philosophique.    Axel Fourdrinier 

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Mardi 3 novembre 2009

« Sans choc, il ne peut y avoir d'art ». Cette phrase d'Antoni Tapiès semble dire que l'artiste doit choquer et confronter le public à un problème marquant, décisif et susceptible de lui faire violence. Mais cette phrase écrite dans La pratique de l'art n'a pas cette seule résonnance. Elle parle aussi, et surtout, de la position de l'artiste lui-même vis-à-vis de son oeuvre. Sans éprouver lui-même le choc, l'artiste ne peut aboutir à la production d'une oeuvre authentiquement artistique. Sans choc, l'artiste encourt le risque d'engendrer un travail artisanal au sens où sa création serait la reproduction de déterminations concomitantes avec celles du contexte social et culturel dans lequel il vit. Pour Tapiès, l'artiste doit inventer et non reproduire. La création a ceci de vivant qu'elle doit être l'invention de formes dynamiques, personnelles et singulières. Or comment inventer sans porter atteinte à ses propres déterminations, à celles, issues de notre contexte de vie, qui conditionnent jusqu'aux caractères de notre personnalité. On peut voir là un paradoxe, puisque d'un côté, l'individu formaté par le contexte social ne pourra prétendre à être un vrai artiste, mais d'un autre, si l'individu se prétend artiste à juste raison, alors cela signifie qu'il s'est déjà libéré de ces déterminations pour embrasser une posture originale et un regard singluier sur le monde. Dès lors, le choc n'aurait plus de raison d'être. En vérité, Tapiès le sait bien, l'artiste est issu de sa propre culture, et une réelle indépendance vis-à-vis de sa société lui est impossible. Mieux, elle n'est pas désirable, parce qu'alors l'artiste serait ermite, et ne pourrait plus parler sur la société qu'il habite. C'est parce qu'il y vit qu'il peut s'exprimer sur son contexte, et ce contexte conditionne inévitablement son régime de vie et sa posture. Autrement dit, la mise en place du choc n'est pas une transformation radicale de cette posture, il s'agit simplement de mouvements articulatoires, d'un geste d'individuation libérant le sujet de ses déterminations présentes et préparant une nouvelle posture individuelle. En ce sens, on peut dire que ce mouvement de libération qu'est ce choc serait une heccéité, c'est-à-dire, pour le dire avec Deleuze, une individuation qui ne se fait pas sur le mode d'un sujet et qui sert à déterminer un champ transcendantal impersonnel et pré-individuel. Pour le sujet artiste, pénétrer un champ d'heccéité, c'est s'ouvrir sans encore se déterminer, c'est se proposer un champ de possibles en refusant la ligne déterminée du caractère précédent, c'est entrer dans une situation dans laquelle l'artiste n'est plus (et pas encore) sujet. Dès lors, dans cet état catatonique dans lequel le peintre relâche totalement ses prises et renonce à dire « je » de façon momentanée, l'occasion lui est donnée de ne plus être ce qu'il est (à savoir l'individu produit par toutes les déterminations de son vécu), de n'être pas « tel », mais plutôt de se mettre en posture de « devenir ». Devenir artiste, devenir créateur, devenir producteur singulier. Le choc permet à l'artiste de s'extraire de son contexte pour se mettre en position d'initiateur et non de transmetteur. On pourra demander : mais si l'artiste ne sait plus qui il est, n'est plus rien de déterminé et oublie son contexte, alors comment peut-il initier quelque chose de pensé, quelque chose de réussi, comment évite-t-il la production d'un espace purement chaotique et désastreux ? C'est que l'artiste est un homme de laboratoire. Une oeuvre est pareille à un arbre, relevait Paul Klee : il ne viendrait jamais à l'idée de quelqu'un « d'exiger d'un arbre qu'il forme ses branches sur le modèle de ses racines », dans l'oeuvre d'art, les organes, les branches sont « les composantes plastiques de l'ensemble ». Pour réaliser avec succès une composition plastique qui laisse circuler la sève, il faut l'essai et le travail. Etre un homme de laboratoire, ici, c'est travailler sans relâche à tester par le jeu du hasard des gestes, des tentatives de constitutions d'organes, des élaborations aléatoires de branches. Si la sève est étouffée ou si elle coule trop, il faut recommencer. Le choc permet à l'artiste de mettre de côté le tutorat de sa culture pour ouvrir de nouveaux champs d'expression afin de libérer les forces plus universelles de la vie : angoisse, mort, désir, liberté, et les myriades d'autres. L'artiste a toujours à transcrire par l'oeuvre la réalité, mais il s'agit pour lui de « construire une nouvelle vision de la réalité », dit Tapiès, de « se lancer à corps perdu dans l'inconnu, rejetant tout préjugé ». La réalité coule en lui comme la sève, elle lui est immanente, et pour relâcher cette tension immanente, il s'agit justement de refuser toute posture personnelle, toute position de conscience. En clair, l'artiste doit cultiver le choc pour ouvrir un champ impersonnel susceptible de laisser l'inconscient parler et ramener la conscience au seul rôle de juge une fois la création achevée. Autrement dit, être artiste supposerait un « se faire violence » pour ravaler le geste de pensée et parvenir à ouvrir un champ d'indétermination propice à l'initiative singulière.

 

Peinture : Paul Klee, Masque

 

 

 

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Mercredi 21 octobre 2009

Difficile de nier que tous les films de Wong Kar Wai proposent une riche illustration des problématiques liées au désir. 2046 fait suite à In the mood for love en présentant le même héros mais dans une posture fort différente. Si dans le premier film le personnage était hésitant et timide, blessé et déçu à deux reprises (la première racontée dans In the mood for love, la deuxième hantant l'arrière-plan de 2046), il devient séducteur, entreprenant et coureur dans le second. Sans doute serait-il délicat (et indélicat) de lister l'ensemble des questions relatives au problème du désir amoureux qu'aborde Wong Kar Wai dans la réalisation de son film, mais il en est une dont l'enjeu concerne notre libre rapport à la passion et pas seulement le fantasme de ce personnage particulier : choisit-on d'aimer ou subit-on le joug du désir ? A en croire la tragédie grecque, le désir est le fruit des facéties d'Eros, engendré par la blessure d'une flèche qui ne nous laisse aucune alternative, menant Phèdre à la déchéance et à la mort. Phèdre a-t-elle réellement subi la dictature d'Eros ? N'a-t-elle pas au fond choisi d'aimer son beau-fils ? A écouter Epictète, dans la mesure où toute passion relève d'un jugement et, par là, d'un certain contrôle, se laisser aller à l'émotion serait le fruit d'un assentiment, de sorte que si plétore d'individus sont susceptibles de nous séduire, nous nous laisserions volontairement aller à certains d'entre eux plutôt qu'à d'autres. Le désir est-il donc le fruit d'un choix plus ou moins conscient ? Dans la mesure où nous serions conditionnés à aimer telle ou telle chose, telle proportion, telle apparence, et parce que même dans le cas où notre choix semble transgresser les codes établis nous faisons peut-être ce choix car nous voulons nous opposer à la norme instaurée par le joug familial et social, on serait tenté de dire pourtant que le désir est conditionné. Il est clair que l'individu n'est jamais totalement libre dans l'expression de son désir. Sans doute avons-nous choisi cette femme ou cet homme par ressemblance avec notre parent ou par manque de l'un d'eux, peut-être désirons-nous telle personne parce que nous sommes enclin à désirer l'apparence que l'écran nous mène à aimer. C'est là le paradoxe de ceux qui n'ont pas suffisamment réfléchi à la nature de leur désir, car d'un côté ils affirment que « c'est comme ça », qu'ils aiment tel objet et qu'ils n'y peuvent rien, mais d'un autre, ils refusent de reconnaître qu'ils ont été influencés par l'extérieur dans le choix de ce désir. Comment peuvent-ils ignorer la contradiction qui les habite ? Car s'ils subissent le désir, celui-ci est bien venu de quelque part, et s'ils ont été attirés par cette personne aux cheveux bruns et non par l'autre aux cheveux blonds, à potentiel de séduction égal, quelque chose les a poussés à ce choix qu'ils prétendent justement subir. Il semble difficile de remettre en question l'idée qui consisterait à dire que nos désirs nous sont quelque part dictés par des facteurs qui nous échappent, mais ne jouons-nous pas un rôle, sans l'aide de l'extérieur dans le rapport que nous entretenons au désir ? Telle femme battue trouve parfois la ressource aberrante d'excuser la violence de son compagnon, justifiant son acte par le fait qu'il l'aime. Tel homme opprimé par sa compagne possessive trouve le moyen de justifier le fait qu'il demeure auprès d'elle alors même qu'il perd peu à peu toute liberté. Ne sommes-nous pas responsables de la manière dont nous nous laissons aller au désir même si celui-ci nous est proposé et même, semble-t-il, imposé par l'extérieur ? Que dit Wong Kar Wai dans 2046 ? Que si le personnage principal est devenu un séducteur par réaction à la déception amoureuse, il l'a fait en toute conscience. En ce sens, cette déception l'a conditionné à l'état de coureur entreprenant, mais il est manifeste que 2046 montre qu'il l'a choisi, ou plutôt qu'il a donné son assentiment à cette possibilité. Toutes les fois où son désir n'est pas satisfait, alors même qu'il pourrait se dire que s'il n'a pas gagné celle-ci, il peut bien pourchasser celle-là, son écriture devient toute hantée des femmes qu'il n'a pu conquérir. Chaque figure manquée devient une poupée inaccessible et infiniment désirable, transformant le désir de Wong Kar Wai en désir typiquement proustien, un désir décuplé par l'inacessibilité et éteint par la facilité de l'entreprise. On pourrait ainsi penser que le personnage subit totalement le joug du désir, en ce sens qu'il dépend alors de la réaction de ses conquêtes potentielles : le refus dynamise le désir, et l'acceptation vaut pour extinction. Pourtant, le film utilise une voix-off à dessein : le personnage se pense et se juge, analyse toute situation, tout agencement de ses passions, de sorte que le spectateur a toujours connaissance du fait qu'il est parfaitement conscient de ce qui le motive, le hante ou le freine. On pourrait alors s'attendre à ce qu'il reprenne possession de sa vie amoureuse et cesse de subir la hantise des fantômes du passé. S'il restera hanté à vie, deux moments du film illustrent une prise en main de sa vie amoureuse : le renoncement à séduire la jeune fille du réceptionniste et le refus de reprendre la relation avec sa voisine de palier. Dans le premier cas, il séduit jusqu'au moment où la pensée de sa situation le mène à choisir consciemment de la pousser dans les bras de son ancien amant. Il va jusqu'à reconnaître que cette situation n'était pas un échec mais sans doute quelque chose de préférable, marquant ainsi une certaine maturité dans sa vie amoureuse, parce qu'il a décidé de circonscrire son désir à l'état d'un simple fantasme et qu'il a alors fait la distinction entre le fantasmatique et le souhaitable. C'est peut-être à ce moment que le personnage apprend à dissocier le souhait du fantasme. Dans le second cas, il renonce à retourner dans les bras de la voisine, si désirable et si ravissante. Il prend conscience d'une certaine médiocrité dans sa vie amoureuse, il se soumet à la hantise de ses échecs, parfaitement conscient que « l'amour de sa vie, on le croise souvent trop tôt ou trop tard » et que cette vision prendra corps en tant qu'omniprésence fantômatique et fantasmatique, mais il reprend en même temps possession de son droit à constituer ses souhaits par l'exercice de son jugement puisqu'il comprendra que revenir avec la voisine, si cela est à aimer, n'est pas à vouloir. En ce sens, le personnage a parfaitement compris qu'aimer ne signifie pas vouloir et que la volonté a le droit et le devoir d'être dissociée de la tension amoureuse. A ce titre, il devient manifeste que Wong Kar Wai met en évidence le fait que la maturité mène l'individu à choisir, à opérer une sélection parmi un ensemble de possibilités amoureuses, toutes aussi désirables, mais dont l'une ou l'autre devra être préférée au regard de ce que l'individu veut faire de sa vie. Prendre possession de sa vie amoureuse, c'est ici savoir renoncer à ce qui peut faire battre notre coeur plus fort pour choisir un rythme plus régulier et par là-même plus nostalgique, de cette nostalgie qu'on refuse dans la jeunesse et que l'on apprend à aimer dans la vieillesse et la tendre indifférence dont elle peut s'accompagner. Si 2046 parle de l'anticipation d'un monde de littérature, s'il est un film traitant du fantasme, il est aussi une oeuvre baignée dans la question de la nostalgie.


Sélection de scènes de 2046 : http://www.youtube.com/watch?v=g6Db8riyayk

 

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Lundi 5 octobre 2009

« Il est artiste ». Voilà bien une expression à la tonalité péjorative dans l'usage que l'on en fait au quotidien. Non que la personne qui prononcerait l'expression voudrait dire du mal de celui qu'elle désigne comme artiste, mais qu'elle le déterminerait par un ensemble de traits propres à l'artiste sans pour autant reconnaître à l'individu une capacité à faire de l'art. Etre artiste, ici, ce ne serait plus faire de l'art, mais avoir seulement les traits, le visage de l'artiste. Curieuse posture que celle de celui qui prendrait le masque d'un praticien sans pour autant épouser sa pratique. Quelles serait ces qualités séparables d'une pratique artistique ? Elles relèveraient d'un certain tempéramment, un caractère posé comme changeant, volage, inspiré et propre aux poètes, « dans la Lune », absent, imaginatif et créatif tout en étant peu rigoureux. L'ensemble de ces désignations renvoie à la représentation d'un individu aux desseins vagues et approximatifs qui agirait au gré de ses envies sans prendre soin de la précision, la méthode et la rigueur. Certes, on ne dira pas de quelqu'un d'organisé, de rigoureux et de méthodique : « oh, vous savez, il est très artiste » en insistant ainsi sur un ensemble de traits qu'il conviendrait de lui excuser. L'appellation devient d'autant plus problématique lorsqu'elle n'est pas prononcée par des ignorants. Si l'homme de peu d'attention dire « il est artiste », le pouvoir s'accomode volontairement de l'expression avec un déterminant : «Oh, vous savez, c'est un artiste ! ». Dans ce cas précis, la conséquence est d'autant plus fâcheuse qu'on ne reconnaît plus à l'individu un caractère, mais bien une appartenance douteuse : il fait partie du clan des artistes. Pourquoi un dispositif de pouvoir aurait-il intérêt à aliéner ainsi une catégorie (à supposer d'ailleurs que cette catégorie existe en tant que telle !) ? Tapiès insiste avec force sur le rôle de quiconque s'essaye à l'art dans un espace social : la transformation. L'artiste a un rôle politique à jouer en déconstruisant le trop facilement admis pour questionner le monde avec la même force que la science ou la philosophie. L'artiste ne remet pas en question les acquis de la science, il questionne entre autres le sens que nous donnons aux choses, la posture morale que nous choisissons, notre rapport à l'autre et à l'Etat. L'artiste ne pose pas seulement des problèmes, il « pose problème ». Foucault ferait sans doute remarquer à Tapiès que dire « le pouvoir, l'ordre, l'autorité, persistent à se croire seuls capables d'actes positifs » est une vision par trop simplifiée de la réalité. Le pouvoir existe en réseau, et à ce titre, les artistes eux-mêmes s'érigent en centre de pouvoir puisqu'ils ont intérêt à défendre leurs propres droits à la création. Il est clair que désigner une catégorie de personnes comme artistes est une restriction problématique, dans la mesure où l'individu qui crée pour lui-même et à l'insu de tous, de manière sporadique, ne sera pas posé socialement comme artiste, mais sera plutôt marqué par sa principale détermination socio-culturelle. Un garagiste est garagiste avant même qu'il ne peigne tous les dimanches chez lui. A l'inverse, le peintre, malgré le fait qu'il ne gagne pas un penny pour ses toiles, a beau s'occuper du moteur de son véhicule tous les dimanches, il reste un artiste. Besoin de la détermination, nécessité de la reconnaissance, exigence de la stabilité des termes. « Oh, vous savez, c'est un artiste », sous-entendu : « sachez à quoi vous attendre, il correspond à cette catégorie que moi, centre de pouvoir, j'identifie et que eux, les artistes, revendiquent avec ce qu'implique cette revendication ». Sans doute les artistes ne se flatteront pas de cette appellation réductrice, mais n'en ont-ils pas au fond besoin ? Le dispositif de la mise en place de leur pouvoir ne suppose-t-elle pas précisément cette démarche pourtant réductrice consistant à se poser comme artiste, comme fonction ? Tapiès n'instaute-t-il pas un régime de pouvoir par son manifeste ? Heureusement, il met en avant, dans La pratique de l'art, la nécessité pour chacun de développer son empathie avec l'art. A ce titre, on peut supposer qu'il encourage tout un chacun à devenir artiste. Si chaque homme devient artiste, alors se dire artiste n'est plus un dispositif de pouvoir, tout comme se dire « homme » n'est pas, présenté en toute simplicité, une désignation induisant du pouvoir. L'artiste est-il prêt à laisser de diluer cette désignation dans le fond d'une masse qui se hisserait à sa hauteur ? Peut-il accepter que tout le monde se dise créateur ? L'artiste n'est-il pas, lui aussi, à la recherche d'un certain pouvoir par sa pratique et la reconnaissance qu'il poursuit ? N'a-t-il pas quelque part intérêt à ces désignations préjoratives en première apparence mais qui, au fond, lui reconnaissent malgré tout une certaine spécificité ? Là est peut-être le paradoxe : « oh vous savez, c'est un artiste » est une désignation désagréable, tout comme celle que l'enseignant de mathématiques formulera à un parent en relevant que l'enfant « est trop artiste », mais d'un autre côté, si elles sont manipulées par l'autorité en place pour mettre à distance les artistes, elle est aussi soutenue par la cohésion que ces derniers se donnent. Un curieux paradoxe dont on peine à voir l'issue tant d'un côté l'artiste a besoin de cette cohésion, et d'un autre, cette désignation est susceptible de devenir un facteur d'aliénation. Alors même que l'art est création et ouverture, le fait de se poser en créateur est susceptible d'engendrer un état d'aliénation sociale. Par conséquent, dans le complexe tissu du jeu des pouvoirs, la créativité est aussi, en tant que caractéristique, un facteur d'aliénation.


Peinture : Egon Schiele : Autoportait
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Jeudi 17 septembre 2009

« Le nez de Cléopâtre : s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé ». En formulant ce célèbre mot d'esprit, Pascal dessine la silhouette d'un uchronie qu'il ne décrit pas. Et pourtant, à supposer que ce nez fût plus étroit, peut-être l'histoire romaine aurait-elle connu une toute autre direction. Quelle est l'enjeu d'une uchronie ? En tant qu'elle déplace le regard hors du champ historique pour lui faire intégrer une autre voie, elle est une autre possibilité, un ailleurs de l'histoire dans lequel l'écrivain ou le cinéaste se plonge pour proposer une réflexion sur les implications de cette possibilité. Les tentatives d'uchronie sont nombreuses dans l'histoire de l'art littéraire contemporain, avec certaines récurrences issues de nos obsessions, cauchemars ou fantasmes : que se serait-il passé si l'Allemagne avait gagné la guerre ? En partant d'un tel postulat, l'écrivain décrit une société totalitaire et asseoit son récit sur quelque chose de connu : il ne lui reste qu'à s'appuyer sur les institutions nazies pour développer une histoire crédible. On pourrait croire que le but de l'écrivain consiste à partir du réel pour produire un roman réaliste sans pour autant s'apesantir sur la réalité exacte. On pourrait penser aussi qu'il cherche à répondre à la question : « que se serait-il passé si ... ? ». Mais l'uchronie ne consiste pas seulement en cela, elle n'est pas seulement l'exploration d'un risque auquel on a échappé ou un outil descriptif et pratique. L'intérêt majeur de l'uchronie est peut-être ailleurs. C'est qu'en écrivant un récit d'anticipation, on se trouve obligé de partir d'une ligne directrice connue et de suivre un cheminement probable comme le font souvent certains auteurs de science-fiction, de sorte qu'on en vient à développer des mondes conçus peu ou proue sur le modèle du nôtre : on passe du capitalisme ou néo-capitalisme, du socialisme au post-socialisme, bref les désignations socio-économiques sont fondées sur le connu pour en constituer le possible déploiement. L'uchronie, en posant d'emblée que les choses sont autrement qu'elles n'ont été, insiste sur le fait que le reste sera également autre. N'y a-t-il pas l'occasion de s'affranchir des déterminations réelles et historiques pour bâtir une véritable utopie ? En quittant la ligne logique de développement, n'a-t-on pas l'occasion de construire, en tant que penseur et écrivain, une conception de la politique et du social totalement originale ? L'uchronie, en ce sens, n'est pas seulement un support descriptif au roman, c'est aussi l'impulsion permettant de penser un autre système, un mécanisme pour construire un monde partant du connu pour basculer dans l'inconnu. Imaginons un instant qu'Octave ait perdu la bataille d'Actium face à Antoine et Cléopâtre, ce qui était à l'origine assez probable puisqu'Antoine avait une meilleure armée et de puissants partisans. Ce qui a causé la défaite d'Antoine fut un contexte climatique défavorable en plus de sa lenteur à attaquer. A supposer qu'avec des vents favorables Antoine aurait gagné, que se serait-il passé ? Moins politique qu'Octave, il n'aurait pu devenir un Auguste et aurait laissé le pouvoir au Sénat en devenant un puissant tribun de la plèbe à la suite de son poste de consul ? La République romaine aurait donc perduré ? Point de période obscurantiste dans le moyen-âge ? Point d'expansion du monothéisme ? Inexistence des prophètes ? L'expansion technologique aurait eu lieu mille ans plus tôt avec le savoir humaniste de penseurs romains ? Dès lors, il devient impossible de s'appuyer sur la réalité pour constituer la politique d'une Rome et son déploiement technique en suivant une telle orientation. L'écrivain et concepteur de monde ne doit plus penser le seul déploiement logique mais le possible et le contingent. L'uchronie ne dit pas seulement qu'il n'y a pas nécessité mais possibilité, elle dit aussi que ce que nous savons des régimes politiques est peut-être une once des structurations possibles rendues diverses par l'évolution sociale et technologique, de sorte que l'uchronie propose alors la construction d'une utopie, d'une situation géopolitique possible et différente, un ailleurs psychosocial. C'est peut-être là son paradoxe. L'écrivain de fantasy réutilise des agencements connus (la chevalerie, la mythologie) et crée un monde qui serait constitué de ces déterminations. L'uchroniste fait le contraire : il part des déterminations connues pour les déployer et les mener jusqu'à leur éclatement, jusqu'à ce que la ligne directrice ne se mette à fuir pour devenir autre. A la différence de l'anticipation qui désigne ce qui peut arriver, et à la différence de la fantasy qui utilise ce qui existe pour constituer et décrire un autre lieu, l'uchronie pénètre le champ même de la contingence pour interroger celle-ci et lui donner un autre corps. En ce sens, l'uchroniste n'est pas un déterministe. Il considère la dimension quantique d'un univers dont l'inflexion d'une de ses particules serait susceptible pourtant de modifier la tendance générale parce que cette inflexion est suffisamment puissante pour tout transformer. Si les vents avaient été avec Antoine, ne serions-nous pas romains ? Serions-nous en république ? Ne faut-il pas imaginer une autre sorte de régime que l'histoire n'a jamais connue ? L'uchronie n'est ainsi pas seulement un support aux fantasmes, elle est aussi une mécanique visant à penser, à inventer, à construire des déterminations nouvelles dans les champs politique, scientifique et social.

 

Peinture : Jean-Léon Gérôme, Cléopâtre apparaissant à César (1866)


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Mardi 25 août 2009

Dans la peau de John Malkovich (Being John Malkovich, en anglais), présente une remarquable réflexion sur la symbolique des marionnettes. La marionnette n'est pas seulement l'objet qu'un metteur en scène contrôle et s'approprie, il ne s'agit pas d'un rapport de domination. La manipulation dont fait preuve le marionnettiste dans le film est celle d'un artiste qui se sert de la contingence des circonstances pour orienter le mouvement de ses personnages, de sorte que certes la marionnette bouge sous l'effet de l'action de l'homme, mais elle ne saurait marcher seulement par la seule détermination de sa volonté. Trop imposer au pantin, et celui-ci ne bouge plus avec souplesse. Trop déterminer et maîtriser les gestes de la marionnette et celle-ci se met à se mouvoir sans grâce. Le marionnettiste doit donner l'impulsion au corps mécanique par les fils qu'il tire, car sans les fils le pinocchio n'est qu'un amas de matière sans vie, mais s'il les retient trop, le pantin paraît tout aussi inhumain par l'aspect mécanique et raté de ses mouvements. L'art des marionnettes consiste à donner une impulsion et faire en sorte que chacune bouge en harmonie avec les autres et de manière aussi vivante que possible. Les pantins ont toujours fasciné les hommes dans toutes les cultures, sans doute parce que ces inquiétantes créatures sont à notre image, mais peut-être aussi parce qu'elles mettent en perspective l'horreur de notre condition : le refus d'une liberté pour en embrasser une autre par des déterminations. Car si nous coupons les fils qui nous guident, nous voici dans l'indétermination la plus totale, incapables du moindre mouvement, sans buts. Si nous nous reposons sur les fils, nous perdons le caractère autonome de notre condition. La liberté consiste-t-elle dans l'acceptation et l'intégration de contraintes nécessaires ? N'est-ce pas là l'enseignement véhiculé par l'art de donner vie à ces pantins ? La marionnette joue et interprête le rôle que l'artiste lui donne, un peu comme si la vie de l'individu consistait à interprêter le rôle qui lui incombe par la force des circonstances, et que refuser ce joug serait renoncer à toute détermination motrice. Accepter d'être guidé pour vivre selon la détermination au gré des circonstances, voilà bien le contrat du pantin que nous sommes, se donner les fils du rôle que nous interprêterons en tentant de danser avec autant de vivacité qu'il est possible dans ce rôle. Le pantin peut bien se révolter, si son mouvement est contraire à l'intention de l'artiste, le voilà qui perd toute intégrité et toute harmonie. John Malkovich n'est pas homme à se laisser manipuler, il tient un rôle d'acteur qui lui sied bien, et lorsqu'un marionnettiste tente par un procédé occulte de prendre possession de lui comme on guide une marionnette, il ne sera pas vraiment d'accord. C'est que le procédé est étrange. Le marionnettiste raté trouve un travail dans une entreprise dans laquelle, cachée derrière un placard, une ouverture mène jusque dans la tête de John Malkovich, et pour peu qu'on y soit doué, il devient possible de piloter le bonhomme comme on mène un pantin, au risque de se faire éjecter de sa tête à côté d'une autoroute dans un lieu excentré de la ville. Un procédé plus que douteux que Malkovich en vient à vouloir tester lui-même. Que se passe-t-il lorsque John Malkovich entre dans sa propre tête ? Il se croise sous toutes les formes, tous les rôles qu'il pourrait endosser, de la prostituée au pianiste ; incapable de se déterminer. Veut-il prendre le contrôle de sa propre tête, c'est impossible, celle-ci lui disant au fond qu'il n'est pas un mais pluriel, et que seule une détermination extérieure, des volontés autres que la sienne, le guideront dans les rôles susceptibles de lui convenir, car seul face à lui-même, pourquoi un rôle plutôt qu'un autre ? Pourquoi le pantin sans fils, auprès de lui-même, seul, se mettrait-il à danser d'une manière ou d'une autre ? Bien sûr, John Malkovich a bien le droit de savoir qui sera dans sa tête, et au fond, pourquoi y aurait-il quelqu'un lorsque le vécu de son existence suffit à la remplir ? Pénétré de toute la conscience du marionnettiste, John Malkovich perd toute son authenticité, il n'est qu'un coquille vide remplie par la conscience de son nouveau maître qui n'a pas compris qu'en pénétrant son pantin en totalité, il aliène non seulement le pauvre John, mais aussi sa propre personne puisqu'il ne peut plus exister que dans le corps de Malkovich. En ce sens, le marionnettiste a commis l'erreur qui guette tous les artistes du même genre : pénétrer l'oeuvre au point de lui refuser une vie propre, et l'investir au point de perdre sa propre individualité pour ne plus exister qu'à travers elle. En devenant John Malkovich, le héros s'oublie lui-même, et détruit la victime. La marionnette a besoin d'un joug pour agir, mais elle a besoin de liberté pour garantir un mouvement autonome. Curieuse tragédie que l'histoire de Dans le peau de John Malkovich, où seul ce dernier paraît authentique et vrai, tant les autres personnages semblent aliénés d'une manière ou d'une autre. Seul lui ? Non, il y a aussi les marionnettes qui semblent dotées d'un souffle certain qui, à l'instar de John, leur est refusé par le marionnettiste qui y projette ses fantasmes au lieu de les laisser librement exister. Qu'on laisse à John Malkovich le droit d'être un pantin doté de vie, qu'on aspire à être comme lui un acteur authentique qui se donne lui-même les rôles qui lui plaisent dans se laisser aliéner par les exigences extérieures. Dans un monde où tout pousse l'individu à obéir à des déterminations psychologiques et sociales fixées, rares sont ceux qui parviennent à l'authenticité. Soyons comme cet acteur jouant son propre rôle avec ironie ! Soyons John Malkovich !

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Lundi 10 août 2009

Beaucoup de cinéphiles connaissent le film de Wes Craven Dernière maison sur la gauche, une réalisation connue pour sa violence, son absence de concessions avec l'idée que les parents d'une jeune fille voient arriver chez eux ceux qui viennent de la tuer et se font justice eux-mêmes. Si le film de Craven marque une tension palpable et est fort bien réalisé, il n'a pas la profondeur de l'oeuvre dont il est le remake : La source, de Ingmar Bergman. Certes, Bergman n'a pas donné de tronçonneuse au père de famille et n'a pas insisté sur la dimension sanglante de l'ensemble, mais s'il n'y a pas le côté sale du film de Craven, La source manifeste une violence peut-être moins démonstrative, mais peut-être bien plus puissante et marquante sur le long terme, pour qui a réfléchi après avoir vu le film, faisant effort de comprendre et en refusant l'attitude consistant à se satisfaire de l'émotion transmise sur le moment pour se réfugier à nouveau dans le quotidien. La source ne présente pas de suspense, l'intérêt réside dans un positionnement (et une déstructuration) psychosociologique. En noir et blanc, l'action se déroule à une époque réculée, dans les campagnes du nord. Un père est chef d'un petit territoire à la manière d'un seigneur sans opulence. Son épouse chérit leur unique fille qui, trop protégée, manifeste une naïveté qui n'a d'égale que l'insouciance que son éducation a engendrée. La jeune fille se voit confier la tâche de porter des cierges au prêtre dans un village voisin et demande à porter son plus bel habit. Ce n'est pas raconter le film que de dire qu'elle sera abusée, violée, tuée, et que les deux malfrats accompagnés de leur petit frère encore enfant demanderont asile au père en proposant de vendre à la mère l'habit de sa propre fille. Dès lors, que fera le père ? Dans cette famille où la mère n'a d'yeux que pour son dieu et où le père a mis de côté sa relation au divin pour se concentrer avec générosité sur sa fille et sur celle, jalouse de la première, qu'il a adoptée, que se passera-t-il ? Y aura-t-il vengeance de la main des hommes ou s'en remettront-ils à Dieu ? A moins que ce hasard ne soit justement produit par la volonté de ce même Dieu ? Comme dans beaucoup de films de Bergman, le problème consiste dans l'épreuve de l'absurde, de l'absence de sens et de la relation au divin. La fille morte, l'homme peut-il supporter la contingence de son existence ? Pire, l'acte de vengeance effectué, que lui reste-t-il si ce n'est une angoisse qui ne peut se nourrir d'aucune haine persistante puisque l'objet de la haine a été détruit ? Faut-il se tourner vers la religion pour donner du sens à ses propres actes et espérer que du besoin de repentir et de la culpabilité, l'existence en sera ainsi nourrie ? Le père jure de construire une église sur les lieux de la mort de la fille, là où le heurt de la tête de l'adolescente a libéré les eaux d'une source qui, par sa mort, s'est mise à couler. Contingence absurde ou geste divin ? La fragilité de l'homme a tranché. Blessé dans sa chair, son seul secours est dans la piété, ses forces restantes ayant été consumées lorsqu'il en est même venu à tuer le petit garçon souillé par le péché de ses deux compagnons. Pourtant, avant l'acte de tuerie, le père a vu sa fille adoptive lui avouer qu'elle avait prié Odin, le dieu païen, de punir la jeune vierge, mais détourné du divin avant son acte, il pense encore que seule la contingence est responsable de la mort de sa fille. Jusqu'à ce que le doute ne le gagne, et que la fragilité ne le pousse à douter de sa propre force. Le mensonge que se prononce à lui-même le père est un acte de soumission à la culpabilité pour que l'existence en devienne supportable et que la conscience de l'homme oublie que la fragilité des choses est l'affirmation du carctère fugace et contingent de la vie. Il faut faire en sorte que construire une église soit nécessaire, car avoir le choix serait douter, et le doute renvoie par trop à ses propres actes, au risque de se considérer libre ; et comment un père, privé de son enfant, pourrait-il dans la faiblesse qui est la sienne avoir la force de supporter le caractère éphémère de l'univers qui l'entoure ? Fixer un paradigme, devenir mystique catatonique, embrasser un foi dévorante, et que la nécessité divine s'accomplisse : une église en ce lieu, une source y coule, des hommes pieux. Le film se referme tel le piège que les hommes eux-mêmes se sont construits, prison spirituelle et de souffrance par pure faiblesse. Comme dans le Septième Sceau, comme dans Jeux d'été, la beauté provient de la faiblesse, de l'indétermination, de l'inquiétude, et si les simples d'esprit sont heureux et meurent dans l'ignorance, il paraît clair que Bergman offre aux âmes tourmentées le droit d'être des poètes ou des héros.

 

 

 

 

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Vendredi 17 juillet 2009

Lorsque Marx rend compte des trois facteurs suscepti- bles d'engendrer l'aliénation dans un individu, il ne le fait pas seulement pour mettre en évidence des conditions de travail susceptibles de nuire à la subjectivité de l'employé, il affirme plus largement la possibilité pour tout sujet de garantir sa liberté. Pour rester libre dans le cadre d'une action, le sujet doit être maître des causes de son agir, des conditions de celui-ci, et prendre conscience du résultat de son travail. Retirer au sujet le droit à l'un de ces trois savoirs, c'est le mettre en situation d'aliénation sachant qu'en l'absence des trois, l'individu est semblable à un pur automate. On en voit l'illustration dans de nombreuses oeuvres dépeignant des sujets totalement aliénés, incapables de la moindre adaptation ou prise de recul, dans les oeuvres sciences-fictionnelles dans lesquelles l'Etat pense pour les individus, ou même dans des films consacrés explicitement à la question de l'aliénation comme c'est le cas de Pierrot le fou. La proposition de Jean-Luc Godard a ceci de pertinent qu'elle oppose clairement le fou à l'aliéné. Le commencement dépeint la situation de Ferdinand, dit Pierrot, empêtré dans un mode de vie bourgeois dans lequel les individus sont totalement relégués à la machinerie de leur système, où l'individualité dangereuse a disparu au profit d'un consensus sur l'importance de l'adhésion aux slogans, où lors d'une soirée l'ennui constitue en propre l'atmosphère dans laquelle les hommes n'ont rien d'autre à affirmer que leur reconnaissance dans la détermination sociale, la marque, bref ce qu'ils n'ont pas choisi, mais ce que l'on a choisi pour eux, aliénés dans leur choix, mais aussi dans le principe de leur développement, et qui se soumettent au troisième facteur d'aliénation en supposant que le résultat est le leur alors qu'ils sont simplement conformes à la désignation publicitaire. Que fait Ferdinand ? Que peut Pierrot ? La fuite avec Marianne qui, elle, à la différence de lui et comme le montre une multiplication représentée à la gauche de son visage alors qu'elle chante « qu'elle l'aimera toujours », fait un calcul. Pierrot va où il y a de la vie, « la vraie vie est ailleurs ». Pas de but, car même le but aliène. Faux buts, pour rester libre de tout choix, même s'il faut brûler l'argent pour ne pas être tenté. La quête de Pierrot n'est pas une quête de soi, mais une recherche pour elle-même, de sorte que le but n'a aucune consistance car en poursuivre un serait courir le risque de le réaliser. Déclamer de la poésie, crier, chanter, écrire, s'élever, sentir le vent, revenir aux choses mêmes d'avant la connaissance socialement instituée. Mais Pierrot n'est pas un contemplatif, car la contemplation est peut-être réservée à ceux que la société présume sages. Pierrot est fou, il s'individue en permanence, se constitue sans jamais se figer, de sorte qu'il n'est jamais lui-même sans pour autant être autre que lui-même. C'est là le paradoxe de sa folie : non aliéné, sans être quelqu'un de déterminé, il n'est pas un « ceci », mais un « ça », une tension désirante, un devenir vivant, un tissu de dynamismes, un soubassement de racines se refusant à engendrer un tronc dirigé, le mouvement d'un rhizome dirait Deleuze, c'est-à-dire une structure en réseau. En ce sens, la quête de son individuation n'est pas une volonté d'arriver à un but mais bien de prolonger les mouvements en autant de directions qu'il serait possible de les mener. S'individuer, c'est se constituer comme individu, tandis que s'individualiser, c'est se rendre distinct des autres. L'individualisation est en ce sens une fixité formante perçue comme danger par Ferdinand. « La vraie vie est ailleurs », ni dans le contexte social qui la dénature, ni dans l'art qui ne satisfait jamais, ni dans le but que l'on se donne puisqu'il ne fait qu'en susciter un autre. Est-ce parce qu'il sait cela que Pierrot est fou ? Il ne l'est pourtant pas autant que Raymond Devos, dont le personnage est empli d'une véritable tension nerveuse, totalement hystérique, sans contrôle de lui-même. Pierrot se contrôle et réfléchit, sa folie n'est pas celle qui serait l'objet d'un diagnostic clinique. Il est fou parce qu'il se change par récurrence, remettant en question la moindre décision alors même qu'elle vient d'être engendrée. De sorte que le suicide est un possible qui pourrait ne pas être, au point qu'il affirme « au fond, j'suis idiot » au moment même où il commet l'acte de se tuer, changeant d'avis, se supprimant par maladresse, l'alumette lui ayant échappé. Jusque dans la donation de la mort, Ferdinand reste Pierrot, refusant même la détermination de la tension morbide, affirmant à ceux qui diraient qu'au crépuscule de la vie, on fait le bilan qui nous constitue pour s'affirmer comme ayant été tel ou tel. Même mourant, Pierrot est autre qu'il a été en décidant d'être mourant. Sa ligne de fuite, son échappée de toute fixité aliénante est la constitution permanente d'un rhizome et du dédale souterrain de sa subjectivité.

 

 

 

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Lundi 6 juillet 2009

Affirmer qu'une preuve de la puis- sance créative de l'homme se trouve dans le suicide, c'est lui reconnaître une capacité à s'abstraire d'un instinct de conservation présent jusque dans cette tension inconsciente qui le pousse à préserver ses posi- tions, même pour les dogmes les plus intenables vis-à-vis desquels le renon- cement aurait manifesté la bêtise de l'adhérent. Tuer le moi n'est pas tuer le corps et, en ce sens, le suicide a une valeur positve pour le sujet dès lors que cette mise à mort est justement un geste de réactivité, d'élan de vitalité destiné à tout reconstruire. Mais c'est alors un saut engagé, et non un doute méthodique et hypocrite qui ne remettrait que momentanément en cause les convictions les plus ancrées. Pareille position dépasse le simple mouvement qui consisterait, pour le dire en termes heideggeriens, à s'affronter à la mort pour déterminer son moi le plus propre. Car un suicide de la subjectivité n'est pas seulement un refus du moi quotidien pour embrasser le moi authentique. C'est bien plutôt la mise à mort des deux postures, du moi en compagnie des autres tout autant que le moi en compagnie de soi. Comment un tel acte est-il alors possible et sur quoi ouvre-t-il ? S'il préserve une certaine vie de la subjectivité, ne la plonge-t-il pas dans le chaos de l'indétermination totale et dans l'horreur de l'informel ? La mise à mort est d'abord décohérence. C'est que le sujet, par l'éducation qu'il a reçue et qu'il s'est donnée, s'est constitué comme cohérence d'un soi mis en relation avec le contexte, en vue de stabiliser son rapport au monde et lui permettre d'agir en toute sécurité. En ce sens, la décohérence est un risque, sans doute le risque suprême pour un sujet, ainsi que le dit explicitement Nietzsche au début de Par-delà bien et mal en affirmant la nécessité d'être prêt à embrasser l'erreur pour remettre en cause la stabilité suspecte des valeurs. Décohérer, en physique quantique, c'est la perte de la cohérence microscopique du mouvement d'une particule pour que celle-ci soit mise en relation avec l'environnement macroscopique. C'est le moment où une particule renonce à la tendance dans laquelle elle s'incrit, prête à traverser illogiquement un obstacle ou rompre la chaîne causale dans laquelle elle était immergée, pour retrouver la tendance et le mouvement global du monde. C'est une césure radicale à laquelle le sujet se soumettrait, et cette césure ne pourrait être connue qu'au prix d'un suicide du moi, car ce dernier, comme la particule, aurait à quitter ce qui l'a jusqu'ici déterminé pour le pousser à intégrer la mouvance d'un monde dont les désignations humaines ne sont que des possibilités potentiellement en conflit avec le mouvement même de la vie. C'est aussi l'acte de destruction du visage rigidifié de la personnalité, car comment renoncer aux rides de son visage sans opérer chirurgicalement une transformation susceptible d'aboutir sur la mort de l'ancien agencement facial ? Comment mettre fin à la construction faciale issue de la constitution si longue de la personnalité sans être prêt à mutiler l'ensemble ? Certes, le sujet pourrait entretenir le mouvement de la tête qui se cache derrière ce visage et éviter la rigidification (voir à ce sujet un précédent billet : « Fuir la visagéité »), mais soumis aux déterminismes d'une éducation et d'un contexte, toute constitution libre d'une figure personnelle et authentique suppose de choisir le moment d'une naissance, d'un engagement soudain sur la voie risquée de la pensée, le commencement d'une nouvelle direction qui ne serait pas normée et s'ouvrirait en plusieurs lignes comme si le sujet assumait le fait d'être multiple pour mieux pouvoir choisir la ligne en adéquation avec le mouvement dionysiaque du monde. C'est là, comme le souligne Deleuze dans Différence et répétition, la vertu d'une schizophrénie non pathologique. Cette schizophénie est une méthode créatrice, la formation d'une désorganisation progressive, ainsi que le relève Jean-Christophe Goddard dans Violence et subjectivité. Cette violence faite au soi n'est pas une décision simple qui consisterait à tuer le moi par le seul fait de sa volonté. Un acte symbolique doit la soutenir. Ce peut être tuer le père, dit Deleuze, ou encore toute tension vivante qui mène le sujet à échapper à la cohérence de son propre monde malencontreusement isolé du grand tout. En ce sens, toute mauvaise rencontre, toute catastrophe est susceptible de devenir le support de ce suicide intellectuel. C'est à ce prix que le moi peut parvenir à se dissoudre, parce que la psyché a été lacérée de part en part par un mouvement destructeur d'une violence inouïe, voulu ou subi. Un mouvement de destruction comme initiateur potentiel d'un nouveau monde dans lequel le sujet peut plonger s'il accepte cette violence sous peine de rester enfermé dans l'ancien et entrer dans un processus défensif ouvrant sur la névrose. Ce nouveau monde n'est pas chaos. L'embrasement du domaine divin dans le Crépuscule des dieux, de Wagner, est l'avènement du monde des hommes, le monde de la liberté, un univers d'invention et de création où l'égide des dogmes et de la cohérence fataliste de l'ancien temps a disparu. L'expectative, l'indétermination est en ce sens une ouverture positive du sujet qui a pu abandonner son ancienne peau pour accepter une décohérence destabilisante et dangereuse, mais qui le met en position de se construire des lignes aux cohérences multiples, de manière à essayer telle ou telle cohésion pour sans cesse les déconstruire en restant vivant et créatif puisqu'intégrer la cohérence du cosmos nous échappe dans la mesure où nous ne sommes qu'une particule de l'horloge. C'est la le paradoxe du suicide intellectuel ici défini : c'est une mort entendue comme condition de possibilité d'une vie à venir et en devenir, l'avènement d'un moi schizophrénique et créateur de soi, le refus de l'aliénation sociale et psychologique pour embrasser une folie porteuse et nécessaire, le renoncement à la détermination stabilisée pour s'intégrer au mouvement d'individuation caractérisant le vivant. Loin d'un mysticisme halluciné, simplement le choix de renoncer à la mort des possibles pour vivre avec un sentiment authentique de liberté.

 

Photographie : Bacchus, Michelange.

 

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Mercredi 17 juin 2009

Tetsuo n'est pas une oeuvre belle au sens traditionnel du terme. Le film n'a rien d'agréable, ni même de captivant. L'histoire n'est pas claire, abstraite de toute causalité intelligible. Que peut-on y voir de si remarquable pour qu'il ait été affublé de cette trop partagée désignation de film culte ? Pourquoi a-t-il influencé vingt ans de création cinématographique dans la science fiction comme dans d'autres genres ? C'est que Tsukamoto ne propose pas une histoire qui chercherait à raconter ou même à démontrer quelque chose. Tetsuo est une peinture en mouvement, c'est une figure esthétique à la manière des tableaux de Francis Bacon : de même que ce dernier peint le cri, Tsukamoto met en scène le hurlement de l'homme devenu machine. Il y a bien des manières de donner sens à son oeuvre : une allégorie psychanalytique, une fable sur la souffrance de la chair, le péril technologique... Mais ce serait réduire Tetsuo que de le cantonner à n'être qu'un organe de lecture d'un fait culturel et social. En tant que figure esthétique porteuse de sensation et véhiculant des concepts, le film propose davantage. Tetsuo est d'abord un film d'une violence inouïe. Mais ce ne sont pas les propositions gores qui soutiennent cette aggressivité. C'est plutôt l'aspect frénétique du film. Le montage est construit dans ce sens. Fauché, Tsukamoto a du travailler image par image pour mettre en scène les transformations corporelles de ses personnages, ce qui engendre un rythme saccadé lors de ces scènes d'apocalypse personnelle. Des hurlements, de la douleur, des muscles qui éclatent, le fer qui pénètre les chairs, des corps qui roulent propulsés par les machines qui ont transformé leurs artères en pots d'échappement. Vision contemporaine des obsessions d'Artaud : un corps sans organes d'où jaillissent mille pseudopodes, des corps engendrant bruit et fureur mais sans la beauté des gestes et des mots de Macbeth, une pure frénésie de vitalité où cette dernière est devenur mouvement biomécanique. Un corps humain dans l'univers de Tsukamoto, le nôtre, est une machine qui produit ses propres rhizomes sans que le cerveau ne puisse les contrôler. La frénésie des atomes du corps est une explosion continue que le sujet tente de réfreiner en vain. Le principal sujet humain tue malgré lui sa femme et se laisse emporter par l'absurde de la violence générée par son corps. L'individu se mêle ainsi au bêton, à la ferraille, à la tuyauterie, le corps devient un amalgame à la fois biologique et mécanique, le genre disparaissant au profit d'une androgénéité de la matière. La peur se transforme en férocité, et ne reste bientôt plus qu'une orgie de destruction. Dionysos reprend ses droits refusant l'ordre apollinien de la mécanique. Dans une société normée et formatée, la seule possibilité pour ces corps est la mutilation de soi au profit d'une fusion avec l'environnement. Si le sujet humain ne peut s'imposer, si l'extérieur lui refuse le droit à la liberté, alors le corps reprend ici ses droits. Le corps refuse l'aliénation d'une subjectivité faiblarde qui s'est soumise à l'ordre ambiant. Le corps ne s'organise pas, le corps crie de toutes parts, il refuse l'organisme et absorbe tout ce qui s'oppose à lui, tout ce qu'il rencontre. Ayant fusionné avec les objets externes, ayant tranformé le corps en machine désirante dont la partie sexuelle devient elle-même un objet technologique de destruction, le sujet n'a plus qu'un objectif : dépasser l'opposition à cet autre qui a trouvé la même solution. Devant cet autre atteint des mêmes symptômes, il n'y a, au terme du titanesque combat, qu'une seule solution, l'alliance : que les corps fusionnent en une entité unique. Tsukamoto n'a rien de sartrien : être ne signifie pas être perçu dans Tetsuo ; être, c'est s'intégrer au tout en intégrant ce tout. Les machines que nous sommes s'agencent et fusionnent en refusant les déterminations externes, en renonçant au rejet de la matière inerte de manière à la digérer et en faire une matière vivante. Tetsuo n'est pas un film sur la technologie, c'est un film sur l'intégration corporelle où le dualisme esprit-corps ne fait plus sens, où la distinction intérieur-extérieur devient illégitime. Le maître mot est la transmutation d'une matière étirée dans un espace qu'il s'agit de combler et la frénésie du rythme de l'histoire refuse toute temporalité. Point d'avant, point d'après, le corps devient dans un espace qu'il absorbe peu à peu par phénomène d'hybridation. 

 

Bande-annonce du film (âmes sensibles s'abstenir) : http://www.youtube.com/watch?v=uROMTzJsfOI



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Mardi 2 juin 2009

Faut-il donc conclure qu'il y a deux manières de parler (pour les images) agencées sur deux manières de se donner ?

Dans le premier chapitre de Matière et mémoire, Bergson rencontre précisément cette difficulté en expliquant qu'il s'agit justement d'une crise que la psychologie génère parce qu'elle entend l'image selon deux régimes au lieu de n'en concevoir qu'un seul. Comment pourrait-on penser un seul régime de donation des images où celles-ci, selon la manière dont elles sont représentées (en nous ou extérieurement à nous), seraient signifiantes ? Il y a là un enjeu qui modifie le sens donné au parler de l'image, car si on parvient à articuler les deux modes de donation, il y aura un signifiant qui se donnera selon deux langues différentes : la langue de l'image en soi et la langue de l'image pour nous. Ce qui voudrait alors dire qu'une image pourrait parler selon deux langages différents qui désigneraient alors, dans chacun des signes, la même chose. Comment Bergson articule-t-il ces deux régimes de donation de l'image ?

Le tort est, selon Bergson, de n'avoir pas compris qu'il y a des images partout et, qu'en un sens, tout est image. Même en notre absence et, par là, avant l'apparition de l'homme ou de l'oeil, l'image demeure. Dans l'interprétation qu'il donne du texte de Bergson, Deleuze parle d'agencement dans le chapitre IV de Image-Mouvement. L'image est un agencement, une coupe dans le chaosmos, de sorte que chaque coupe interagit avec d'autres. Au fond, ce qu'il faut comprendre ici, c'est qu'il n'y a que des images à la condition qu'il y ait lumière. Lorsque jaillit de la lumière, celle-ci éclaire et, dans cette clarté, paraissent les images. Chaque image, par rémanence, en éclaire d'autres, s'articule avec d'autres, tisse un lien avec d'autres. L'enjeu grandit, presque trop. Parce que Bergson doit alors développer la notion d'image-action. Celle-ci est un agencement en mouvement et dans l'ordre gazeux ou minéral, l'agencement se meut sous l'effet de la chaleur-lumière. C'est dans les lieux où des enzymes peuvent se développer dans des conditions optimales que les différents images-action vont, au lieu de s'opposer pour constamment renvoyer les unes aux autres, s'associer pour produire un nouvel agencement, une coupe vivante, une image-perception. Sans doute Deleuze passe-t-il trop vite sur cette opposition du vivant comme image-perception, mais il faut comprendre que l'enjeu ne réside pas dans l'histoire biologique mais simplement dans le mode d'agencement des images comme système de référencement à trois dimensions : action, perception et affection. Si nous intégrons ces considérations à notre problématique, nous pouvons dire que l'image, en passant de l'image-action à l'image-perception, n'est plus seulement un pur signifiant qui se heurte à l'incompréhension, elle est signifiant dans l'action et signifié dans la perception.

Mais dans ce système, il manque la possibilité d'une réconciliation. L'issue proposée par Bergson est une image-affection. Pourquoi pas image-compréhension ? Parce que l'acte de compréhension est un acte d'inclusion dans lequel le sujet interprète et modifie la perception de l'image-action qui ne vaut alors plus pour elle-même mais seulement pour le sujet. L'image-affection, ici une image qui parle un langage qui échapperait à la logique de l'entendement. Le sujet saisit l'image comme affect, mais il n'est plus vraiment sujet dans cet acte, si ce n'est dans l'illusion que produit le mode de l'appréhension transcendantale. Les deux sont images, les deux coexistent et se parlent et l'affection devient le terrain de leur dialogue. L'affection est le mode de rencontre de l'image-perception et de l'image-action, c'est la génération d'affects, c'est la parole des deux images, l'expression de ce que l'une dit et de ce que l'autre ressent. Ce n'est donc pas un parler au sens d'une langue articulée appelée à être décodée, c'est un parler au sens de communiquer. Face au tableau, bientôt, l'opposition peut disparaître pour que l'image-action qu'est le tableau génère un mouvement perçu par l'image-perception que je suis. L'image-affection est le parler de ce tableau mais aussi le parler que je lui adresse, ce que je dis de lui.


Une image parle, donc, mais cette parole n'est pas la fonction d'une langue que l'image signifiante produirait ou que l'image comme signifié utiliserait pour faire parler l'image originaire. En réconciliant l'image-action et l'image-perception, nous avons tenté de montrer que l'approche transcendantale oppose le représenté extérieur et le représenté intérieur, laissant toute possibilité d'entendre la parole de l'image extérieure comme vaine. Mais si ce parler est un langage de l'affection, alors ce que l'image externe comporte intrinsèquement comme intensité pourra être compris par sensation. Ce qui était donc en jeu, c'était la possibilité d'une appréhension de l'intensité, et celle-ci est possible justement parce que les images parlent, agissent, communiquent. On dira donc qu'une image parle à la condition d'appréhender son intensité sous le mode de l'affection. Dans le cas contaire, on en restera à un dualisme entre l'exprimé externe et l'exprimé interne.



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